AccueilAccueil  CalendrierCalendrier  FAQFAQ  RechercherRechercher  MembresMembres  GroupesGroupes  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 we may bruise. (obren)

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage

Invité
Invité






MessageSujet: we may bruise. (obren)   Sam 19 Avr - 19:54




Derrière elle, la porte de service claque et disparaît. Il fait noir et jaune dans la rue principale du quartier, et les voitures rutilantes laissent une traînée de lumière immaculée en disparaissant à l'angle de l'avenue; Percy retire en grognant le noeud papillon ridicule qui lui enserre la gorge, défait ses cheveux tirés, balance sur son épaule un vieux sac de cuir qui jure terriblement avec les galons dorés et le veston en satin du Casino Royal.

Elle aurait bien besoin d'un verre avalé cul sec dans un bar pourri, bien besoin d'un joint lourdingue roulé par des mains généreuses, besoin aussi de s'extirper des bottines à brides et à talons qu'ils lui passent aux petons chaque soirée, histoire qu'elle ait l'air d'une petite pute entre deux les tables de black jack. Devant le porche en marbre blanc d'une grande maison sombre, elle s'installe sans transition et remplace la torture par une paire de converses bleues qui datent des années lycée de New-York. On voudrait lui apprendre l'existence à la sudiste, ici. On voudrait lui injecter du soleil dans les voyelles, faire traîner sa ponctuation, raccourcir ses jupes et foncer sa peau; du coup, elle a appris à brandir fièrement la pâleur blafarde de ses joues gamines, l'accent vulgaire du Bronx natal, les pompes cradingues et la mauvaise humeur chronique. Elle a pas migré ici pour le plaisir de suer à travers les bayous et pour draguer les crocodiles un dimanche sur deux; elle est venue par nécessité, par violence, par haine, et elle ne compte pas  changer pour les beaux yeux de crâneurs friqués dans l'entreprise.

Elle regarde droit dans les phares les berlines, les jaguars, les jeeps qui passent en accélérant vers le centre; c'est là-bas qu'ils trouveront le casino, deux ou trois clubs de strip-tease déguisés en burlesque pseudo élégants, un bâtiment quasi-freudien de grosses bagnoles hors de prix, et des caves généreuses pour les faux oenologues. Elle bifurque dans le labyrinthe des ruelles pour rejoindre son taudis attitré, un deux-pièces brûlant, étriqué, bordélique, encerclé par une mythologie marécageuse digne de Tenessee Williams.

À sa montre élimée, les aiguilles marquent deux heures, et dans sa gorge asséchée les cordes vocales crient au whisky, à l'eau fraîche, à l'absinthe. Par masochisme autant que par ennui, elle roule une clope d'un mouvement vif, craque une allumette, jette la fumée et la gorge aux étoiles rares d'un ciel de métropole. Elle se demande s'il y a cinq ans, s'il y a dix, vingt ans, la nuit était comme aujourd'hui, violette à force de spots télescopiques, de phares et de panneaux publicitaires, oubliée des ténèbres, avaleuse d'astres. Elle préfère la nappe presque noire qui recouvre son quartier, la pauvreté abandonnée des everglades, où la boue clapote sous la semelle et où l'air sent le meurtre silencieux et la résine sucrée. À part les moustiques; les moustiques la foutent en rogne. Ça lui fait un truc à buter les dimanches d'ennui, tu m'diras.

Il y a du monde dans les rues. Des ombres indistinctes dans les impasses. Percy regarde les inconnus dans les yeux, sans ciller, sans baisser le menton, malgré sa taille ridicule et son veston brillant, pour ensevelir la crainte et la paranoïa. Elle fixe les carcasses un peu louches qui se traînent derrière les poubelles; les loveurs vaguement éméchés qui rôdent en meute et braillent leurs exploits d'une voix avinée. Ils ont tous dragué la serveuse, faut dire. Ils l'auraient tous baisée dans les chiottes s'ils avaient pas été fair-play. Ils sont tous si séduisants, ces fils à papa, la mèchette gominée et le sourire tremblant, c'est à leur foutre un coup de coude droit dans la dentition colgate. Avec le temps, avec la résistance, avec les clivages sociaux nés des conflits, Percy a appris à haïr les riches comme s'ils étaient tous à la botte d'une oligarchie totalitaire tapie dans les bureaux marbre et or du gouvernement; de l'injustice pure, mais ça lui fout du baume au coeur.

En fait, au début, elle pense qu'elle se joue des tours et que l'appel de sa petite culotte lui a planté une hallucination direct dans les mirettes; elle a un petit froncement de sourcils, puis de nez, puis de lèvre, et langue levée ravale une exclamation; elle l'a dépassé d'un pas vif, et fait volte-face pour convaincre sa pupille aliénée.

Elle se dit : putain, je suis vraiment sapée comme une connasse, ça craint. Comme si ça avait une importance, tu sais.

Elle regarde le dos, et soudain elle est sûre, persuadée, formelle. Elle connaît les omoplates saillantes, les épaules étroites, la silhouette longiline, la haute voltige d'une tête brune ployée vers l'avant. Elle se fout les boules et les jetons, parce que si c'est pas lui, ça va lui foutre un coup au coeur et à l'estomac. Elle se reprend, elle s'en branle après tout, elle a pas besoin de faire dans le pathos, elle s'en remettra. En fait, elle n'est pas sûre; en fait, elle est sûre. Elle a décidé en un éclair; elle s'entend piailler comme un moinillon écharpé :

« Obren ? »

Elle avale sa salive et les pas qui la sépare du fantôme en une seconde ; lorsqu'il se retourne elle est là, sous son regard, le visage levé, et la lumière bleue et rose d'un bar à putes renvoie sur ses traits l'éclat d'un crépuscule. Putain de merde, c'est bien lui. Elle s'était faite à l'idée qu'il était mort écrasé par un camion-bus en descendant vers le sud avec la cavalcade des survivants.

« Putain. »

Elle ferme la bouche avec un peu de retard, et accuse le choc. Il en faudrait plus tout de même pour lui clouer le bec ; elle assène comme une menace.

« Putain de merde, t'as une sale gueule, bébé. »

C'est pas sa faute, il a des cernes en croissant de lune et la pâleur du Nord. Elle esquisse une expiration, attrape le devant de sa chemise, et heurte à toute violence sa poitrine en l'enlaçant. C'est autant une attaque qu'une tendresse.
Revenir en haut Aller en bas

Invité
Invité






MessageSujet: Re: we may bruise. (obren)   Dim 20 Avr - 11:07


we may bruise.


Ses pattes sur le sol font des rebonds sonores, des bruits qui se perdent dans la forêt environnante, étrangement silencieuse, étrangement apaisante. Exit le piaillement d'oiseau, le froissement de la végétation, le coulis lent de l'eau sur les roches ; il fut un temps il pouvait encore sentir la vie sous ses coussinets, frémir en frôlant un hêtre, un chêne, se rassurer du pétillement des fleurs, de l'explosion de l'herbe. Maintenant la montagne s'était dotée d'un niveau sonore comme une retenue, comme une hésitation, une peur presque ; la nature elle-même comprenait que quelque chose avait changé.

Il avançait à pas feutré, à couvert sous une masse de végétation grise, terne. Du coin d'un œil, mugissant, la respiration alerte, il cherche la proie, la jeune biche qu'il avait réussi à isoler plusieurs heures auparavant. Il repère le pelage tacheté, la pâleur des pattes, la trace rouge qui marque le cou innocent.

Obren a faim. Depuis des heures, depuis des jours, des nuits blanches et des nuits noires, il crève la dalle dans son appartement de ville, la famine quand on lui sert des légumes, et il perd patience dans la bruyante métropole. Il a déclaré la guerre aux préparés, aux synthétiques, à la consommation de masse qui lui broie l'estomac plutôt que de le lui remplir, aux mascottes de fast-food et à leurs yeux démentiels, sadiques. Il a déclaré la guerre à la citoyenneté, à la ville grouillante, la chaleur de l'asphalte qui lui brûle les yeux, et le cou, et les mains, et le cœur, et les yeux encore plus. Il a fini par oublier la sensation de la forêt sous ses pattes d'ours et ça le dégoûte.

Le grand animal se tient accroupi dans les fourrés, la mâchoire entrouverte, les muscles bandés en tension, prêt à bondir, prêt à se nourrir, prêt à tuer. Il n'a plus de scrupules depuis que Percy est partie, qu'ils se sont perdus de vue dans la foule des immigrés qu'on embarquait dans des camions trop pleins, pour des horizons trop larges. Obren n'a plus de nature humaine à contenter. Plus de limites terrestres même, il vit et va à sa guise, animal, bête, monstre. Il jette un coup d'œil à la biche, elle ne bouge plus, elle observe. Il s'élance alors, il sent le léger contrecœur qui lui fend l'âme lorsqu'il brise le cou entre ses mâchoires. Il regagne des habitudes, des réflexes, des instincts pour ainsi dire ; il se contente d'être. Il sait que ce n'est pas ce qu'il faudrait, et lorsqu'il sent parfois l'animal reprendre possession de ces gestes, il s'inquiète. L'ours a ouvert d'une griffe les boyaux entre chaud, l'appétit vient, il dévore. Obren pourrait y faire quelque chose pourtant, il sait très bien où elle se trouve. Il l'a vu, un jour, sortir du casino, la tête fière, les yeux fatigués, mais avec toujours cette impulsivité du geste qui faisait de la spontanéité une seconde nature. Percy et sa lutte éternelle.

Il a un vide, soudain, au fond du cœur ; une douleur dans les poumons, brutale ; il lève le museau vers l'agitation citadine. C'est l'heure peut-être. L'homme au fond de l'animal reconnait le manque. Il se mute lentement, le pelage disparaît sous la peau lisse, les griffes se font ongles, les pattes des mains larges, le museau s'affaisse, se rompt, les deux yeux noirs stagnent au milieu du visage. Il récupère les affaires qu'il avait laissé dans un fourré et s'élance jusqu'à la ville.

Lorsqu'il arrive il fait nuit, elle est déjà dehors, il le sait, il la sent. Il hume l'air, il la repère entre deux groupes indistincts, elle, sa rébellion incarnée, la statue de la liberté au doigt levé. Elle sera peut-être en colère, Obren pense. Il fait que des choses pour elle depuis longtemps, mais Percy, des fois, elle ne voit pas l'intérêt. Elle est trop vrai et lui, il est si faux. Il va marcher, pas pour réfléchir, juste pour laisser les choses faire, les événements se dénouer, comme il a toujours fait. Le grand homme fait trois fois le tour du quartier, tant et si bien qu'au bout d'un moment, ils se croisent. Il sent le regard dans son dos, il entend l'appel de la petite femme, il se retourne et il ne feint pas : il savait déjà.

"Salut, Mouche.", il lance. Obren veut pas faire le surpris, il est pas comme ça. Mais les lumières de la ville font des jolies auréoles sur le visage blanc, et même lorsqu'il baisse les yeux, il en a des palpitations de tendresse.

Percy est toujours un peu déconcertante, un peu belle, un peu gentille, un peu cruelle. Elle s'élance soudain et enserre ses deux menottes autour de son torse ; ça a l'air de lui faire plaisir qu'il soit là, Obren est presque content. Dire qu'elle lui a manqué ce serait peut-être mentir, mais il aime l'importance que Percy lui donne, même quand elle lui ferme le clapet, juste, quand elle le regarde dans cette ville gigantesque, qu'elle le discerne sûrement pas super entre deux enseignes de maison rouge, qu'elle lui fait la gueule, quand même, parce que c'est Percy, mais qu'elle le mate toujours, droit dans les yeux, comme s'il était quelque chose qui avait du sens.

"Pourquoi t'es habillée en pute ?", il lui demande soudain. Il dévisage la veste en satin, la chemise ouverte, débraillée, laissant apparaître les bretelles du soutien-gorge ; il a une tête d'étonné, un peu comme si ça sortait de sa juridiction, comme si ça l'interpellait soudainement alors que ça fait quelques semaines qu'il la guette à la sortie du boulot.

Il se rappelle qu'il a encore du sang autour de la mâchoire, qui a coulé doucement sur la chemise, le bout des ongles aussi, Jack l'éventreur tout droit sorti de sa légende. "Je chassais.", il lui lance comme si ça allait changer quelque chose.
Revenir en haut Aller en bas

Invité
Invité






MessageSujet: Re: we may bruise. (obren)   Dim 20 Avr - 16:20




Elle se reprend rapidement et enfonce au fond de sa gorge et de ses tripes le premier réflexe de câlinerie; ses mains nouées se détachent dans le dos mince, et son corps recule d'un pas pour relever la face. Dans les néons pourpres, le visage d'Obren est inchangé et paisible, maculé de sang, vaguement amusé sous la courbe du sourcil et l'ondulation d'une paupière. Elle croise les bras, dans un mouvement de défense inconscient qui attaque à la fois le calme latent du garçon, et son propre sentimentalisme.

« Pourquoi t'es habillée en pute? »

Elle avait oublié que sa tessiture était profonde et que l'accent européen déformait les voyelles, elle avait dans la mémoire une vision faussée, flouée de ses traits ronds, de ses yeux grands et de son menton courbé ; elle avait oublié que les provocations faisaient courir sur son échine un picotis d'agacement et de plaisir et de bien-être, une chamaillerie qui rappelle l'enfance et le révolu. D'un geste machinal, elle repousse ses cheveux ramené par le vent chaud. Il fait moite.

Elle soulève un sourcil et jette un œil critique à son uniforme de pétasse et son short de cinq centimètres ; de toute façon, de quoi il se mêle ? Il a la chemise froissée et le menton cramoisi, alors il ferait mieux de fermer sa gueule. Elle rétorque aussitôt, avec dans le timbre l'accent nasillard de la menace.

« Pourquoi t'es habillé en clodo ? »

Il dit qu'il chassait, pour répondre peut-être, avec l'air absent des dialogues décousus, et elle a ouvert sa vieille besace pour en extirper le t-shirt qu'elle portait dans l'après-midi. Elle le chope par le col et l'oblige à se voûter vers elle, et puis frotte sur la figure docile le vêtement bariolé pour effacer les preuves du massacre. Elle se demande pourquoi il ne se contente pas des steaks surgelés qu'il pourrait acheter en grandes surfaces, pourquoi il fait le précieux et va croquer sous la canopée des bayous des chevreuils aux yeux purs. Est-ce que l'Ours est si impétueux sous l'estomac, à côté des angoisses et des désirs, est-ce qu'il dicte si fort aux instincts, même lorsque les yeux d'Obren ressemblent à l'humain ?

Elle conclue l'opération avec une petite tape sur la joue mince, une giflette d'acabit moyen pour le délivrer, et lui montrer qu'il lui a manqué, et le foutre en rogne tout à la fois ; de toute façon, quelque chose ne tourne pas rond. Elle se pose la question une seconde. Elle le fixe droit dans les pupilles, sourcils froncés et bouche close. Elle est plantée là sur le trottoir, face à lui, encadrée par les piétons qui passent et dépassent, sous l'halo nocturne, et elle se creuse les méninges pour foutre le doigt sur le détail qui la dérange. Elle a toujours le cœur qui bat un peu trop fort dans la cage thoracique, comme les palpitations ailées d'un colibri encagé, et soudain, ça y'est : elle a sans doute, collé à la figure, le rose princesse de la surprise, l'amabilité des grands retours, une angoisse ou un plaisir ; mais lui, l'adulte, l'ancien, l'animal, que dalle.

« Hé. »

Elle le frappe à l'épaule. D'un mouvement souple, elle fait d'ailleurs passer sa besace de son bras menu au coude puissant du garçon, pour qu'il serve à quelque chose et qu'il se métamorphose en bagagiste.

« T'as pas l'air content de me revoir, dis donc. »

Elle pose ses mains sur ses propres hanches et, sans le savoir peut-être, prend la posture des mégères de théâtre, les suspicieuses au menton volontaire, les inspectrices de fortune, les femmes trompées et les gamines rusées.

« T'as pas l'air surpris, surtout, Big Foot. »

Elle sent venir la déclaration désagréable, ce calme léger, cette pause avant la réplique qui promet de la faire sortir de ses gonds ; et pour cause, elle a les gestes lents maintenant, elle fiche son t-shirt au fond du sac, elle voudrait un verre, une flasque, quelque chose de fort et de brûlant qui éteindrait l'impatience, le contentement mêlé d'agacement qui vient toujours avec Obren, le besoin latent et puis la confiance, elle voudrait un shot court et cristallin qui allume la langue. Pour la peine, elle sort un nouveau filtre, une nouvelle feuille, et roule le tabac avant de relever les yeux ; un sourcil arqué, elle jette à Obren une expression faciale qui ressemble au défi.
Revenir en haut Aller en bas

Invité
Invité






MessageSujet: Re: we may bruise. (obren)   Dim 20 Avr - 19:03


we may bruise.


C'est la même ; le regard net et sans vacillement, la lèvre revêche, la langue aiguisée, un claquement sur le palais et la tornade Percy fait son grand ménage, son grand retour dans l'univers plat, insipide et chiant. Le monde il est pas tout à fait pareil sans Cook pour venir y foutre les deux pieds, pied de nez ou coup de pied, cette meuf est un grand bordel à elle toute seule, comme un parlement républicain au bord de l'anarchie, des luttes et des idées qui vont se perdre dans le maelstrom de la désorganisation, à la limite de l'excès et de la rupture sans risquer la crise cardiaque. Percy elle donne des buts, elle fixe des objectifs ; elle a le charisme de la présidence et la naïveté de la classe ouvrière ; dans son monde en ligne droite, elle a posé des courbes, elle s'est frayée des chemins, des ouvertures dans les murs et les barricades. Elle a vu les choses en grand, elle a refait le mobilier, elle a cassé quelques portes pour y installer des rideaux, elle a tout refait à sa mesure, à sa hauteur, et en respectant ce qui existait déjà.

Mais maintenant ça fait déjà longtemps, et le soucis c'est que si Obren apprend lentement, il oublie encore plus vite. Il y a l'Ours au fond qui se fraye des chemins jusqu'à ses pupilles, qui crache l'indolence et l'animal dans des regards qui vont se perdre, des yeux qui s'effraient du feu, des hommes, des lumières de la ville soudain, de la civilisation en général. Il chasse mais pas que, il a des réflexes et des instincts souvent, il oublie de se comporter, il oublie les bonnes manières, les mots, le sourire, ces choses que Percy a mis longtemps à lui apprendre.

Des fois même, il oublie Percy.

C'est pas de sa faute. Il a pas envie. Il se bat mais c'est continuel, et Obren n'est pas un coureur de fond. Toute sa vie durant il a sprinté ou il a perdu - il a perdu plus souvent quand même - il n'est pas sûr d'y arriver, il se pose des questions. Il a beau donner des coups, mais c'est comme brasser du vent, c'est la seconde nature, puisque parfois il ne font qu'un, ça complique vachement les rapports. Tout le monde pourrait le comprendre, mais pas Percy ; elle veut pas, elle l'accepte pas. A chaque fois elle s'énerve, elle se cabre, elle le frappe, elle l'insulte. Elle le fait revenir. Mais Obren sait qu'un jour il disparaîtra. Que ça s'arrangera pas, parce qu'il vieillit et qu'il en a marre, qu'il n'en peut plus, qu'il n'attend plus rien, juste de se laisser bouffer à son tour par ce gros ours noir et terrifiant campé sur ses pattes arrières, il tendra même le cou s'il le faut, il disparaîtra comme ça, pffiou. Dans l'éternité et sans un bruit.

Percy gueule. Obren voit que ça l'agace, ses réflexions, ses questions ; elle lui rétorque une sauvagerie d'enfant comme elle en a le secret et ça le fait même pas rire : il se regarde, il se compare, il se dit qu'ils sont pareils tous les deux, moches comme des poux et splendides comme des indignés ; ça lui plait et ça le fait sourire. Elle a brisé l'étreinte et le jauge maintenant du regard, l'air, la réaction, tout, une vraie meuf. Elle lui attrape même la gueule pour venir étaler le sang sur un t-shirt propre. Il ne pense même pas à se débattre. Elle lui briserai la nuque de toute manière. Quand elle a finit l'office, lui a redonné une tenue acceptable, lorsque la société a fini de le dévisager d'un drôle d'air, elle a déjà mis les mains sur les hanches et elle se la joue commentaires et critiques, meuf du ghetto qui veut de la considération alors que ça doit faire des semaines qu'elle s'est pas lavée sous les bras et qu'elle l'insulterait sûrement s'il la traitait comme une princesse.

"Je bande pas à chaque fois que j'suis content." lance Obren en se récupérant la besace d'un long soupir habitué.

Il sent la mécanique se remettre en route, le cycle rouillé du cynisme et de l'arrogance, il esquisse même un sourire un peu plus grand sous le regard inquisiteur, lance le sac sur son épaule, attrape la clope qu'elle a au bec et l'écarte du chemin, écrase ses lèvres sèches contre les siennes. Ça fait des papillons dans le ventre lorsqu'il la sent sursauter, il tire le bassin jusqu'au sien, elle se cabre, il insiste ; Percy se la ferme. Il veut pas lui avoir trop manqué, alors pour pas lui faire du mal, il rajoute ensuite :

"Ça fait deux semaines que je te vois au casino, je mate ton cul quand tu sors dans la rue, il fait moins bruit que ta bouche."

Il lui refout la clope dans ladite bouche et il la lâche, comme ça, au milieu des passants qui se retournent, face aux lumières qui l'aveuglent, il éclate de rire soudain, un rire avec des reliefs de Slovaquie. Il sait, il se connait, il pourrait passer la soirée à l'emmerder là sur le trottoir noir de monde, mais Obren a un visage qui se sait et il veut pas tout ruiner. Il l'attrape par la main et il l’entraîne.

Il connait un endroit où elle pourra fumer et boire, et où il pourra la regarder comme avant ; ce sera parfait. Le boui-boui fait le coin d'une rue sombre, que des mecs, ils dévisagent Percy lorsqu'elle entre, Obren commande, ils s'installent. Il s'allume une clope pour lui puisqu'elle l'a pas attendu. Il la regarde. Il la consume. Après de nombreuse de minutes de silence il finit par jeter, railleur :

"Il te va bien ce short."

Il est pas très bon pour commencer les conversations, il a pas grand-chose à lui dire de toute manière. Percy, elle, elle sait, elle saura, elle l'aidera. Obren sent que c'est tout comme avant, que c'est même plus fort, il lui fait confiance. Elle aura des mots qu'il ne peut avoir.
Revenir en haut Aller en bas

Invité
Invité






MessageSujet: Re: we may bruise. (obren)   Dim 20 Avr - 20:47




Non mais, pour qui il se prend, de toute façon? Comme si elle allait accepter de couper court au débat sous prétexte de réflexe buccal, un coup droit dans le déloyal avec mouvement de reins et caresse faciale comme on en fait plus depuis New-York. Elle est pas débile et énamourée, d'abord. Elle lui file entre les pattes quelques secondes, histoire que l'honneur soit sauf, lui pince le bras et répond au baiser façon bouderie puérile, à coup de dents et de coude. Elle se délivre d'un pas vif, en avant, en arrière, une feinte et un volte-face, agacée par la provocation et par l'habitude tranquille qu'il a de lui clore le clapet sans transition.

Puisqu'elle n'a pas droit à la répartie et qu'elle a récupéré sur le haut des pommettes un coloris ridicule d'aurore boréale, elle croise les bras et prend à ses côtés la marche de la prisonnière revêche; l'insulte passe sur son échine comme de l'eau sur des plumes, provoque à peine un roulement d'yeux, une moue méprisante. Elle est obligée d'accélérer le pas pour suivre le sien, de trottiner derrière ses grandes enjambées souples, la marque encore palpable de l'animal qu'il garde dans la poitrine et qui rugit peut-être jusqu'à ses synapses; au détour du trottoir, elle jette un oeil à la voûte de ses épaules et la rapidité de ses gestes, et elle se souvient de l'ours brun, de l'immensité, de la force des pattes arrières, du pelage nocturne.

Dans sa menotte pâlichonne, la patte est chaude et longue.

Dans le bar du coin, les habitués ont un mouvement de tête à leur entrée, et la lueur jaune des néons frappe leurs visages à l'instar d'une brûlure; il fait dans l'antre sans fenêtre, sans climatisation, pleine de musique et de souffles et de vapeurs une chaleur diabolique, délicieuse, humide aux tempes et douce comme dans les marécages. Ils vont au fond, la clope toujours au bec; on ne leur retire pas, on fait signe que les verres viendront, alors elle s'assoit sur une banquette en cuir défoncé et elle ramène sous sa fesse blanche une jambe énergique.

Il a laissé flotter un silence destiné sans doute à apaiser la tronche qu'elle tire depuis qu'il l'a allègrement bécotée. Ça ressemblait à une putain de bravade, les vieux rouages de l'époque, et une domination qu'elle n'assume que la moitié du temps de toute façon. Pour la peine, et parce que dans les veines de la rebellion il y a toujours un peu de théâtre, elle sort un petit miroir à clapet qui date de Mathusalem et entreprend de se remettre du rouge à lèvres, bouche ouverte et sourcils relevés. Comme le ridicule ne tue pas et qu'elle a plus rien à perdre, elle lâche même un petit bruit de pur mépris et de bourgeoise coincée lorsqu'il mentionne son short de pétasse.

Le serveur pose entre eux un plateau crasseux, deux verres pleins, des glaçons brisés, et Percy fait sèchement claquer son miroir de poche; son regard frappe le visage souriant, le calme olympien, et foudroie les iris onyx.

« Je sais. C'est comme ça que je me fais de l'argent de poche. Tu saignes de la lèvre, bouffon, tu devrais faire gaffe à qui tu bécotes. »

Elle pique dans le premier verre un glaçon brillant et le jette entre ses lèvres ; avec l'élégance du garçon manqué ou de la pouilleuse en manque, elle le mâchonne bruyamment sans détourner le regard. C'est fou, putain, ça lui fait tellement plaisir de voir sa tronche, ça lui donne tellement envie de lui allonger une baffe, c'est un tumulte dans la gorge, ça revient comme à l'époque, ça pue la nostalgie et l'euphorie et la fureur, c'est bon comme le premier coup de rein.

« Pourquoi t'es pas venu me voir ? »

Déglutition gelée.

« T'es con ou quoi ? »

Ça, c'est certain. Con comme un manche. Mais mignon comme un camion, aussi, sous les néons jaunes, dans la noirceur du recoin, dans le rouge de la nuit sudiste, dans le jour blanc et bleu. Elle retrouve l'expression qu'il arbore toujours, indifférente et douloureuse, le masque de la vieillesse ; elle fait passer dans son œsophage engourdi la brûlure féroce de la liqueur ; le rouge lui monte aux joues.

« T'as une piaule de toute façon ? Une grotte dans le bayou ? »

Elle lui lance un glaçon à la figure, comme ça, juste pour le faire chier, et l'atteint à la pommette ; l'eau fait un éclat.

« T'as l'air d'un maniaco-dépressif avec ta chemise de merde et ton sang de lapin. »

Elle comble le silence, et ça lui fait croire à la réalité. Elle a rien pris ce soir de toute façon, alors il peut pas se transformer en foutue hallucination. Elle termine le whisky et fait signe au serveur.

« Tu dors chez moi ? »

Trop facile, Percy. Tu devrais avoir honte.
Revenir en haut Aller en bas

Invité
Invité






MessageSujet: Re: we may bruise. (obren)   Lun 21 Avr - 17:36


we may bruise.


Il a le sourire à demi tracé, sur un visage arrogant ; il observe, silencieux, les gestes fauves, impulsif, la rage d'être de la petite femme, la rancœur qu'elle garde contre lui, le short, le baiser, les retrouvailles, la chaleur moite qui colle des mèches blondes contre son front. Autour d'eux la vie fonctionne au ralenti, les marches lentes sous l'écrasante chaleur, le bitume brûlant sous les pompes sales.

Tout est si différent de New-York par ici, les repères se brouillent et s'emballent depuis que la belle pomme s'est gelée dans un sommeil éternel. Il n'y a plus de vie dans ces rues, juste des humains qui tournent et qui errent, enfermés, encagés comme des animaux, privés d'un reste de monde qui part à la renverse. C'est toujours l'agitation, mais ce n'est plus la recherche d'une vie, c'est que de la survie, de la tristesse, des têtes baissées sur des espoirs qui se sont fait la malle ; Obren trouverait même ça un peu triste s'il pouvait s'identifier. Pas de patrie, pas de pays, juste des idées, ça l'aide à garder le cap, à suffoquer sous la chaleur, comme une brise dans le fond du crâne ; ça l'aide à ne rien regretter, à ne rien perdre quelque part. Immobile devant le monde qui bouge, se transforme.

Y'a que Percy qui change pas, Percy et son cul, Percy et ses seins, Percy et ses lèvres qu'elle agite devant le miroir de poche comme une petite pute. Elle se peinturlure de rouge comme une shaman indienne, jette un regard méprisant au-dessus de la vieillerie, entreprend le silence, comme une punition. Obren ricane la clope au bec. C'est pas possible d'être aussi décalé dans la démarche et sur la forme, l'hôpital qui se fout de la charité. Percy elle a des contradictions qui rendrait n'importe qui marteau, et Obren juste assez de bizarrerie dans le comportement pour le supporter ; parce qu'il fasse l'un ou l'autre ça ne changera rien, il faut toujours qu'elle aille dans le sens contraire du courant, ça a quelque chose de la sardine vaillante qui se fraye un chemin dans le fleuve fou - oui, Obren sait que ce sont plutôt les saumons, mais Percy est trop blanche du cul pour ça.

Il pose un glaçon sur la lèvre qu'elle a allégrement niaqué, comme un petit chien qui se laissera pas faire même s'il a déjà le collier autour du cou. Il a oublié que ça mordait, ces bêtes-là ; il se dit qu'il le mérite quand même un peu, mais bon, elle aurait pu trouver plus commode. Bientôt il arrête d'avoir mal - ça cicatrise tout seul - Obren finit par en rire, il regarde derrière les vitres teintés, porte la liqueur à ses lèvres. C'est le bruit de fond qui lui avait le plus manqué, l'éternel bourdonnement qui s'échappe de ses lèvres peintes, le couinement perpétuel qui le maintenait dans la réalité, sa réalité à elle. Il avait commencé à oublier le son de sa voix, le fond des yeux et l'étincelle passait encore, mais la voix non, c'était la première chose qui disparaissait. Il y en avait trop dans le crâne d'Obren pour qu'il fasse la différence.

"T'es plus gentille quand j'te manque."

Il lui lance, en énigme. Il veut pas qu'elle s'habitue trop, surtout pour le jour où il partira. Il préfère la laisser avec des espoirs un peu rêches plutôt que de beaux rêves en soie.

"Et puis j'voulais regagner les décibels d'audition que tu m'as pris."

Percy raille, Obren rend ; c'est comme un univers qui se remet à tourner dans sa tête, ça va rond soudain, il reprend des habitudes. Elle lui balance le glaçon à la gueule comme une gosse, il encaisse en souriant, il répond pas, il s'énerve même pas. Il est vraiment content de la voir. Il a pas de mots ou de raisons de lui dire mais y'a quelque chose, au fond du ventre d'Obren, qui se réactive décidément et y'a que Percy qui peut faire ça.

Blasé, il ignore les sous-entendus, les insultes, l'invitation chez elle. Il va pas la contredire, il vit dans un taudis depuis qu'il a refusé les minauderies du gouvernement, le confort du pouvoir, qui tire sa source dans le meurtre de plus de vingt citoyens.

"T'es déjà saoul."

Bientôt elle va recommencer à faire des grands gestes, parler plus fort encore, se jeter à des cous inconnus, embrasser des bouches qui ont trainé dans des endroits pas cool. Obren finit son verre, pose son menton sur sa main, coude sur la table.

" Mais tu me présenteras ton mec comme ça."


Dernière édition par Obren Dvorský le Mer 23 Avr - 20:35, édité 4 fois
Revenir en haut Aller en bas

Invité
Invité






MessageSujet: Re: we may bruise. (obren)   Lun 21 Avr - 19:35




Obren en souriant lentement, en levant son verre, en ignorant les bourrades et les bravades lui rappelle une vie éteinte, la petite enfance entre deux sofas démontés et les chambres en bordel. Chamailleries incessantes et cervelles enrouées, à coups de cris et de bagarre et de réconciliations. Aujourd'hui, c'est plus pareil, c'est un peu avili, ça sert de préliminaires et ça veut parfois faire vraiment mal, c'est plus les mêmes visages, plus les mêmes confiances, mais ça lui suffit. Après tout, Obren, c'est l'obélisque épargnée au milieu des ruines, une marque de l'antiquité, de l'âge d'or, des grandeurs passées. C'est faire un feu sur des gravats et de la poussière.

Percy hésite encore; entre le chaud de la salle et le froid de l'estomac – la surprise n'est pas éteinte -, la brûlure du whisky et le gèle des glaçons, entre la fureur de ses provocations – est-ce qu'il s'est vraiment tenu à l'écart pendant des plombes sous prétexte de paix interne, franchement, est-ce qu'il est assez irrespectueux et assez con pour ne pas lui revenir dans les pattes au premier coup de sifflet? Elle ne se leurre pas plus de trois secondes : dans le cas contraire, elle lui aurait sauté au cou, potentiellement pour lui allonger une taloche, mais au cou tout de même, merde -, et le terrible, terrible attendrissement qu'il provoque sans peine – jolis yeux et joli sourire obliges. Faut comprendre; Obren a été frère et ancêtre et compagnon et ami et complice, un mélange de symboliques et de notions qui la prennent parfois aux tripes et la feraient sans doute vomir de terreur, si elle leur accordait plus de deux secondes de réflexion.

Elle regarde ses ongles courts sur le deuxième verre, et elle se dit dans un moment de pure futilité qu'elle les aurait sans doute peints, si elle avait su qu'elle le verrait ce soir. Pas sûr que ça change vraiment quelque chose de toute façon : il la préférait sans doute en l'an 1600 avant JC, sapée en peau de bête et balayant sa grotte à coup de feuilles de palmiers.

« T'es déjà saoul. »

Elle lui lance un regard torve au-dessus du verre et son expression veut dire quelque chose comme : écoute, ducon, tu sais très bien qu'il me faut plus que ça pour voir double, alors insulte pas mes capacités d'ivrogne. C'est que ça lui tient à cœur, de boire comme un mec ; on inculque ça de frère en sœur depuis des générations, chez les Cook. À la place, entre deux lèvres pourpres, elle ment effrontément, sans un tressaillement de honte, sans une seconde de remise en question :

« Putain, tu m'as pas manqué une seconde, Dvorský. »

Elle rigole tout de même un peu, en guise de ponctuation, de virgule, de respiration ; à force de traîner avec des types louches et des connards riches à crever, à force de faire la cour le sourcil froncé à des vieux pervers qui veulent lui jeter deux ou trois jetons de cent balles dans le décolleté, à force de fréquenter une Résistance qui stagne et qui s'affaisse, à force de chaleur, de moiteur, de sommeil, de mélancolie, Percy a perdu un peu l'habitude de sortir tout ce qui lui passe par la tête sans réfléchir deux secondes aux conséquences ; là-bas, au casino ; là-bas, dans les rues brûlantes ; là-bas, dans les bunkers multiples, y'a pas de menaces incessantes, pas le plaisir de la piqûre, celui du sarcasme, pas la menace et le délice constant de peut-être, qui sait, foutre un uppercut dans les dents de l'interlocuteur. Quoique, c'est pas comparable : là, c'est pas comme ça qu'elle voudrait utiliser ses jolies menottes, Percy.

« Mais tu me présenteras ton mec comme ça. »

Il la fait retomber droit dans les marécages humides de la Nouvelle-Orléans, tessiture soyeuse. Elle accuse une toute petite seconde de choc, l'oeil plus grand, le sourcil plus haut, le verre stoppé à mi-hauteur, parce que la proposition est ridicule, ou insultante, ou moqueuse, non, vraiment, sûrement insultante, mais attends, il déconne, c'est dégueulasse, hey, ducon, dis pas des saloperies du genre ; ouais, si elle venait pas de se remaquiller, elle cracherait dans le cendrier, façon cowboy, façon couillue, juste pour digérer l'horrible méprise.

« Non mais tu te fous de ma gueule ? »

Elle a contre sa rétine l'image inversée des pupilles noires, des iris sombres, des cils infinis ; elle voit sur la courbe d'une fossette la naissance d'un sourire, mais c'est pas grave, c'est vexant quand même, c'est un peu affront à sa nature tu vois, c'est comme dire à une princesse que sa couronne fait bourgeoise, ça passe pas. Elle assène (ou ordonne. Ou prophétise.)

« Mec, j'ai pas de MEC, tu me prends pour QUOI. »

Elle retire d'un coup de talon sa converse abimée, sous la table, et enchaîne :

« T'as cru que six mois m'ont transformée en four à gosses et que je taille des pipes à une lopette énamourée aussi ? »

Puis, comme le concept de punition est assez spécial dans la tête enfumée du roquet peinturluré, elle dépose aimablement un charmant peton sur la cuisse du garçon, prête à accepter la câlinerie impromptue, et lâche une risette.
Revenir en haut Aller en bas

Invité
Invité






MessageSujet: Re: we may bruise. (obren)   Mar 22 Avr - 18:00


we may bruise.


Il veut pas mentir ; il a hésité. En la voyant deux semaines avant, sortir du casino le cul presque à l'air, l'œil hagard, les cernes sous les yeux, il s'était attendu à la joie, sinon la surprise, dans une existence où plus rien n'avait de nouveau et d'original. Il s'était attendu au tremblement de terre, à l'incendie, le feu viral dans un cœur un peu vide ; mais rien. Rien, putain, rien. Obren ça le rend fou, c'est le seul sentiment qui passe dans son cœur : la colère sourde, subite, le seul truc qui lui a jamais vraiment couru dans le fond des veines. Y'a la bête qui avance les frontières, qui retrace les territoires façon instinct animal, façon manger/dormir/tuer ; façon Percy c'est l'ennemi. Percy c'est la stabilité, Percy c'est la corde, c'est la laisse autour du cou, Obren, qu'est ce que tu crois, elle fera comme les autres quand elle se lassera. Non. Il avait fait le tour du quartier, il était revenu, il était parti, il avait attendu, enragé, sifflant, dérangé. Non c'est pas vrai, non tu mens, non j'y crois pas. Mais derrière les tentatives, y'a sept ans cent d'attente qui ont pris un ticket, sept ans cent de grand trou noir, et une vie avant ça qui s'est achevée dans un souffle un peu brutal, un peu rude, un peu sec comme le whisky qu'il termine et le bruit du verre qu'il pose sur la table.

Il est honnête, il a toujours été honnête avec elle. Il veut pas lui faire de mal, mais pour l'instant il ne sent rien, c'est complètement annihilé, et ça va prendre du temps. Il sait qu'elle comprendra pas, s'il lui dit, il sait qu'elle le frappera de toutes ses forces comme elle le faisait souvent, pour le faire revenir ; mais là c'est différent, c'est pas sa faute. Alors Obren fait ce qu'il peut, ça passe par un sourire, il voit qu'elle aime ça, il continue, il ferme sa gueule, il veut pas exploser, il veut pas s'enfuir, même si y'a tous les pores de sa peau qui hurle à la facticité et l'inacceptable. L'Ours qui prend sa revanche, après des années de confinement.

"Putain, tu m'as pas manqué une seconde, Dvorský. "

Obren a un mouvement de tête enjôleur, comme si c'était un compliment, comme si ça lui faisait, putain, drôlement bien plaisir en fin de compte. Il aime le naturel de Percy comme elle jouit de ses airs blasés, il aime ses ricanements de mec lorsqu'elle se prend pour cette meuf du Bronx qu'elle a un jour été, de cette tête qui bat la mesure sur chacune de ses vannes, comme un rappeur sous acide.

Il a des flashs comme des moments qui n'ont jamais existé, des journées froides sous les couvertures New-Yorkaise, des mains dans un cou tendre, mou, une côte graisseuse, une hanche cajolée. La pluie tombe sur les carreaux lorsqu'il serre les bras autour du bassin qui résiste, le souffle emporte tout, un corps soulève l'autre et y'a un battement de cœur à l'unisson, là, quelque part, qui a rien trop à voir avec le romantisme c'est juste le hasard qui s'emballe trop.

"Non mais tu te fous de ma gueule ?"

Le sourire sur le visage s'élargit, il la regarde pester, s'agiter, c'est presque trop facile décidément, il la reconnait trop bien. Obren avait quand même un peu d'espoir, finalement, qu'elle se soit enfin calmée, casée même, un beau petit gars dégoté dans une ruelle sombre, qui en aurait pas trop voulu à sa culotte le premier soir, avec un petit accent français même, quelque chose qui fasse original, qui soit aussi dans les côtes marquées, les épaules secs comme des bâtons. Mais l'amour et Percy, c'est du domaine de la science-fiction, le mariage est une série télé et les enfants des petits martiens qui gravitent à des kilomètres lumières de la Terre mère.

Il ne dit rien, il la regarde juste poser son pied sur sa cuisse, prendre des aises. Le sourire ne quitte pas son visage moqueur, il se relève juste assez pour poser sa main sur la cheville et titiller le talon.

"Tu devrais pourtant, tu te paieras des seins avec la pension alimentaire."

Et puis là d'un coup sec, il tire le pied, qui entraîne la jambe, qui entraîne le bassin, qui entraîne Percy, qui glisse le long du fauteuil et qui finit le cul par terre, bloquée par la table. Y'a un gros silence, et Obren qui bouge pas et sirote les glaçons dans son verre, fait un bruit d'aspirateur avec une paille et écoute piaffer, crier, hurler. Il sort une nouvelle clope de sa poche, lentement, il l'allume, il l'entame, puis sans la prévenir il se lève, il va payer, il sort.

Dehors il pleut. Obren lève la tête vers le ciel, ce sont des gros nuages noirs semés par l'air chaud, pourtant tout est encore moite, humide, irrespirable. Lorsqu'elle arrive, elle gueule encore, il l'entend même plus. Il hume l'air, encore. Il a des instincts qui lui disent juste de retourner dans la forêt, qu'il faut qu'il chasse, mais putain, qu'il faut qu'il s'en aille.  Il faut qu'il sente un coup de pied dans son mollet pour baisser les yeux sur Percy.

"Arrête de gueuler", il lui intime soudain, à la limite de la menace, encore un pas dans son humanité qui branle.

C'est l'odeur de la pluie, ça réveille en Obren des sensations qu'il préfère éviter. Silence. Il balance la nouvelle clope déjà consumée. Il voit Percy dans son angle de vision mais il fixe la rue, il attend que ça passe, il se bat un moment ; puis soudain ça disparaît. Il glisse un doigt sous le menton blanc, il caresse la gorge, il lui dit :

"J'peux dormir chez toi ?"
Revenir en haut Aller en bas

Invité
Invité






MessageSujet: Re: we may bruise. (obren)   Mar 22 Avr - 18:50




Elle voudrait réagir, elle tente un mouvement adroit de la cheville, une prompte dérobade, mais c'est déjà trop tard; dans un grand fracas de table et de corps et un glapissement de révolte, Percy glisse violemment de la banquette et s'écrase contre le carrelage humide; y'a comme un petit silence dans le bar, avant que les bavardages ne reprennent; et surtout le néant en face, à la place du bourreau grizzlique, lorsque sa chaise râcle le sol et qu'il s'éloigne avant qu'elle n'ai repris ses esprits. Elle se relève à toute vitesse, en frottant sa tempe douloureuse et en maudissant son cul meurtri, elle a déjà entre les lèvres toutes les invectives de la mégère, toutes les insultes apprises au coin des rues, dans la cour de l'école et du lycée, toutes les périphrases fleuries d'une éducation foirée au coeur du Bronx; rouge et bleue dans les lumières artificielles, pendant qu'il paye à dix mètres, clope au bec, elle gueule :

« Non mais t'es complètement malade, espèce de gros connard ! T'aurais pu me péter le coccyx ou la mâchoire, sale bouffon ! T'auras plus jamais mon pied, tu m'entends ? T'auras même plus mes mains, puisque c'est comme ça ! T'auras qu'à utiliser ta paire de sales pattes dégueulasses pour te branler, grosse pétasse ! Non mais j'hallucine ! OBREN, TU M'ÉCOUTES ? »

Y'a des types autour qui rigolent, et d'autres qui la rappellent, qui lui disent que eux, bien sûr –, mais elle s'en branle, elle jette un doigt d'honneur à l'aveuglette et finit son verre cul sec parce que merde on gâche pas du whisky dégueulasse, elle mâchonne le dernier glaçon à grand fracas dentaire, elle frappe du poing sur le linoléum crado et s'envole à sa suite, longues enjambées, trottinements douloureux, les fesses encore vibrantes, les joues encore cramoisies, la honte à la gorge et la fureur au front, parce qu'elle attendrait un peu de respect, un peu de gentillesse, comme si y'en avait eu, comme si on faisait dans la dentelle et dans la poésie, tous les deux, comme s'il allait lui vomir des alexandrins entre la lamelle de citron et la téquila paf. Elle fait basculer la porte du bar et déboule dans la nuit comme une catastrophe naturelle. L'air est plus frais, plus lourd, plus humide, la chope aux poumons comme une poigne de fer une brève seconde, juste le temps d'inspirer et de trouver sur sa truffe frémissante une ou deux gouttes de mauvaise augure. L'orage arrive.

« TU M'ÉCOUTES OUI ? TU M'ÉCOUTES QUAND J'TE PARLE ? TU VEUX MON POING DANS TA GUEULE C'EST ÇA ? TU CROIS QUE J'SUIS PAS CAPABLE DE TE DÉFONCER LA TRONCHE HEIN ENFOIRÉ ? J'PARIE QUE T'AS MÊME PAS DE MERCHUROCHROME ALORS SI J'TE PÈTE LES DENTS TU FERAS COMMENT POUR DÉSINFECTER HEIN ? T'IRAS T'ENDUIRE DE TERRE ENTRE DEUX ROSEAUX GENRE POUILLEUX EN GOGUETTE ? NON MAIS OH, TU M'AS FAIT MAL OKAY, TU T'EXCUSES OU J'TE CASTRE, J'DÉCONNE PAS, J'AI DES TALONS DANS MON SAC, SI J'TE FOUS ÇA ENTRE LES CUISSES TU POURRAS FAIRE UNE CROIX SUR LES PAUSES PIPI PENDANT TROIS SIÈCLES TU PIGES ? »

Elle est pas vraiment sûre que ses insultes se suivent très bien, qu'elle arrive à filtrer la connerie dans son discours hystérique, elle est même pas vraiment sûre qu'elle prononce au poil les syllabes, mais tant pis, ça lui écorche la gorge et ça lui embrouille la rage, ça fait un bien fou ; et puis soudain comme un couperet au milieu du hurlement il y a la voix sèche et glaciale du garçon, qui a tourné vers elle des yeux guillotine et un visage arctique :

« Arrête de gueuler. »

Elle marque une pause ; elle reprend son souffle d'abord, les épaules branlantes, et puis, le timbre enroué, souffle boudeuse :

« Je gueule pas putain. »

Elle se tait ensuite. Longtemps, elle a l'impression. Il pleut petit à petit, goutte par goutte, et puis myriade par myriade ; elle fait un geste un peu passif-agressif, pour rappeler sa présence autant que pour menacer du départ, en reprenant à l'énergumène son sac en cuir ; dedans, y'a sa veste immense et le t-shirt ensanglanté, elle pourra toujours se couvrir comme ça. De toute façon ici, même la pluie est chaude, même la pluie ressemble à du soleil fondu, ça ne fait que perler aux cils et baigner la nuque à l'instar d'une crise d'angoisse.

Elle ne s'attend pas à trouver sous son visage la patte intrusive, et au-dessus de ses yeux le regard nocturne ; elle accuse presque un mouvement de recul mais s'autorise à rester là, finalement, parce qu'elle est plus tolérante qu'elle n'y paraît. Parce qu'elle a pas oublié qu'il est peut-être plus bête qu'humain et qu'elle pourra jamais lire sous son crâne.

« Peut-être. »

Elle lui retire, punitive, la cigarette qu'il a allumée, et entreprend de la terminer toute seule, comme une grande, en évitant ses mains et en tirant dessus à grandes bouffées.

« Va d'abord falloir que tu te rattrapes sévère. »

Elle lève enfin les yeux, la bouche encore plissée, l'oeil agressif. C'est un peu par fierté ; elle doit pas lui en vouloir beaucoup, finalement. Ça la rend un peu triste, quelque part, tout ça.

« Et pour l'amour du ciel, couvre-toi, tu vas devenir tout transparent pauvre pute. »
Revenir en haut Aller en bas

Invité
Invité






MessageSujet: Re: we may bruise. (obren)   Mer 23 Avr - 11:24


we may bruise.


C'est fugace mais ça le prend, comme une averse dans un ciel bleu. C'est rapide mais ça se remarque, c'est comme un nuage dans la carte postale, noir et menaçant, qui ramène à la solidité du monde, qui brise la rêverie façon fin des temps, façon de toute manière on y restera tous ; qui trompe l'humain et rappelle soudain la bête. Qui grogne, qui gratte, qui s'excite.

Obren est une bombe à retardement, un humain placé sur minuteur. Il a une aiguille dans sa tête, qui tourne lentement jusqu'à la folie. Il a un décompte minute à la place du cœur, placé sur dégâts immenses, mort inévitable qui le place en pôle position dans la liste des centrales nucléaires à risque. S'il se fait pas sauter, c'est qu'il a pas encore trouvé le détonateur, le truc qui lui titille méchamment la conscience, une fois qu'il aura mis le doigt dessus : boum ; ça tardera pas. Mais lorsqu'on a sept cent ans de blanc entre deux grains de sable de vie, qu'on a oublié comme lui la plupart de ce que c'était d'avoir deux jambes et deux mains, des pieds dans le bas, et pas d'immenses paluches qui assènent plus qu'elle ne touche ; quand on a oublié la force du mot au profit du grognement, il feule, il mugit, il ne sait même plus ce que c'est de dire merci ; quand on a oublié ça, on fait ce qu'on peut, on vit avec ce qu'on a. Obren n'a plus grand-chose, lui.

Les gouttes lui tombent sur le visage blanc, entre deux sourcils levés vers le ciel maintenant noir ; ça le refroidit même pas, c'est que de la pluie chaude comme le soleil qui se cache, comme si on leur pissait ouvertement sur la gueule.

Percy est là, elle se tait. Elle a récupéré sa besace, elle fait des gestes violents à côté pour qu'il la remarque ; c'est mignon ; c'est presque tendre, cette façon qu'elle a de toujours lui pardonner, de toujours lui chercher de l'excuse ou de juste fermer les yeux en attendant que ça passe. Il pourrait pas lui en vouloir de décamper un jour, mais Obren a confiance, beaucoup de confiance dans Cook : elle le castrera sûrement avant de partir, alors ce jour-là, il le saura.

Elle lui prend sa cigarette du bec, les deux doigts sont toujours sous le menton, il caresse la gorge tendre qui se laisse faire. Il la lâche quand elle exhume la première bouffée, Obren sourit. Oui, Percy ne le laissera jamais tomber, ce serait trop simple. Elle a des attachements pour des choses cassées de toute manière, y'a qu'à voir sa collection de merde qu'elle avait dans l'appartement - le taudis - new-yorkais. De la récup', des vieux bibelots qui prennent l'eau, mais ça lui plait à cette conne, de s'amuser de choses qui se sont brisés des années auparavant. Elle les prend comme elles sont, elle les répare à peine, mais elle les astique, elle en prend soin, c'est tendre, c'est doux, c'est brut sur la forme, c'est Percy quoi.

"Tu peux parler, toi, avec ton short de pétasse."

Il répond à l'affront d'un grognement de vieux routard à qui on la fait, non, décidément, c'est pas sa mère putain. La pluie dérange pas Obren, c'est juste la sensation de chaleur qui passe pas, c'est chiant, ça le met en rogne comme s'il avait ses règles. Il supporte pas la Nouvelle-Orléans depuis qu'il s'y était installé, et, Percy ou pas, ça change rien, il aime pas cette endroit. Dans la rue encore, on les regarde étrangement, ce couple qui s'est pas super bien trouvé, qui a fait avec ce qu'ils avaient.

Obren retire son blouson boueux, il le passe au-dessus de la tête pouilleuse de la gamine, son bras autour d'une épaule, il embrasse la tempe, un peu sauvagement, un peu gratuitement ; il faut bien se faire pardonner.

"Putain tu m'avais pas manqué, morveuse."

Il a un instant où il ne ment pas - elle lui a manqué -, mais c'est le problème avec Obren, ce sont que des instants. Il sourit plus, il regarde autour de lui. Le petit corps est serré, la nouvelle capuche improvisée sur la tête, ça lui donne un air de petit chaperon, il en vomirait. Il la pousse d'une épaule pour l'inciter au départ.Il a pas envie de se geler le cul le temps qu'elle analyse sa proposition.

"On y va maintenant ?
Revenir en haut Aller en bas

Invité
Invité






MessageSujet: Re: we may bruise. (obren)   Mer 23 Avr - 21:09



L'eau qui touche sa figure, qui caresse sa nuque, qui perle ses cheveux est désagréable comme des baisers de sel, des rayons de miel, une substance collante, brûlante, vaporeuse, une sueur nouvelle. Elle lève son nez pointu vers le ciel et observe dans le noir de la nuit les nuages amoncelés, gris sur noir, bleus sur violet, et la lune faiblarde derrière leurs silhouettes dentelées; elle a croisé les bras, fermé les yeux, attendu sans transition que l'ours lui revienne et abandonne à elle l'humain qu'il camoufle.

Il a posé la main sur sa trachée, une pression presque ignorée, une caresse sous le menton comme pour un animal de compagnie, et il laisse flotter entre eux un moment le silence. Elle n'a le droit qu'à une taffe et à un bref sourire, avant le mouvement ne reprenne, que la voix ne lui revienne, que derrière eux le bar se remette en bruit, le monde en branle, et toute la tristesse de l'humanité avec eux; elle se dit, Percy, qu'est-ce qu'ils ont bien pu faire pour se retrouver bloqué ici, dans un enfer de chaleur, de moiteur, de torpeur, qu'est-ce qu'ils ont bien pu faire pour avoir perdu leurs attaches, oublié leurs existences, abandonné leur mortalité pour certains, embrassé leur conclusion pour d'autres, qu'est-ce qu'ils ont bien pu faire pour désirer par-dessus tout se suivre en troupeaux jusqu'au fin fond d'un marécage qui ressemble à l'enfer et qui ne leur promet qu'une languide, sordide survie? Elle se rappelle des hivers rudes, des mitaines glaciales, des bonnets rapiécés, elle se rappelle d'avoir fait comme toutes les gamines des anges dans la neige, des conneries contre les poteaux gelés, elle se souvient d'avoir eu la tête vide et le coeur chaud, et d'avoir pensé que les fractures n'appartenaient qu'aux inconnus. Maintenant, elle est ici, un peu seule, un peu étouffé, et elle voit les brèches omniprésentes, et elle ne colmate rien, n'ignore rien, et c'est très triste.

Il retire son blouson bousillé et fait passer sur ses cheveux blonds l'encolure élimée; elle lève les yeux vers lui et laisse venir à elle la carapace du cuir. Les manches retombent comme d'immenses oreilles sur les côtés, et entre ses mains chaudes elle referme les pans du manteau; il fait trop chaud à l'intérieur, mais la pluie ne l'atteint plus et sa face humide sourit légèrement. Le geste est une expiation muette, un effort de socialisation; comme l'étreinte, comme le baiser, juste pour effacer qu'ils sont vraiment, vraiment tous les deux des gros cons. En vrai, ça n'efface rien, mais ils gèrent très bien la situation comme ça.

« Putain tu m'avais pas manqué, morveuse. »

« Va t'faire foutre. »

Elle amorce le pas sur son ordre, en entraînant avec elle le bras qui l'encercle, l'épaule qui l'accompagne, le corps qui obéit, et ne ralentit plus. Elle traverse la route comme la citadine qu'elle était, montre son doigt levé aux voitures ennemies, reste coincée dans le col du manteau, pendant que la pluie bat plus fort, que le ciel fait des lumières, et puis parvient en vingt minutes aux abords du quartier sudiste, l'étrange joliesse des arbres plus haut, des baraques branlantes, des bâtiments plus clairsemés ; ici, le bruit s'éteint petit à petit, les moteurs sont rares, mais il y a le son des insectes et celui des branches. À quelques minutes, à quelques centaines de mètres, on entre allègrement dans les chemins de terre, et puis plus loin dans les chemins de boue, et puis encore un peu avec les berges du bayou et les cabanes abandonnées. Elle s'est tue longtemps ; sous son front, il y a le silence un peu vibrant des pensées diluées. Elle fait cliqueter les clefs, les extirpe de son sac, et pousse la porte vitrée de son immeuble. Ça sent la poussière et l'été des villes dans le hall salement carrelé.

Elle fait signe que c'est là, que c'est là-haut ; elle prend les escaliers en ouvrant la veste parapluie, en s'extirpant du cuir, et respire joues cramoisies dans la fraîcheur de l'ombre. Contre les carreaux de l'immeuble, la pluie chuchote encore ; il fait noir parce qu'on a oublié de changer l'ampoule il y a cinq siècles. Elle habite au 4ème et elle ouvre la porte dans un grand mouvement prompt, en brisant le silence.

« J'te préviens, j'ai que du café et de la vodka. »

Elle pousse la porte et entre dans le deux pièces qu'elle a kidnappé. Y'a une cuisine qui trébuche sur un salon qui jouxte une chambre en forme de placard à balais. Y'a du parquet vieilli, brillant sous le velux astral, un grand sofa un peu avachi, des tasses sur le bar, des bouteilles dans un coin, des fringues sur le buffet, des clopes sur le comptoir, un plafonnier allumé dans la piaule d'à côté : un sommier de merde, une table de nuit pâle, et un matelas sapé de beige ; des pompes, deux ou trois bouquins, des merdes recueillies à New-York, ici, des fleurs fanées sur une table basse. Faut zigzaguer pour se frayer un chemin et ouvrir la porte vitrée pour entrer dans la salle de bains. Y'a comme un parfum de liqueur derrière la poussière. C'est spacieux et minuscule et encombré et aéré, c'est un peu étrange.

Elle jette la veste sur le sofa fleuri, retire ses converses d'un coup de talons, envoie valdinguer son veston brillant et se retourne pour le regarder.

« Bon, allez mon pote, passe aux choses sérieuses, t'as assez bavassé. »

Aimablement, genre préliminaires, elle fait bouger ses gambettes pâlichonnes et puis lui balance à la figure son short de poufiasse. Voilà, puisqu'il avait l'air fasciné, hein ; prends-ça dans ta gueule et vient me choper par les seins, Raskolnikov.
Revenir en haut Aller en bas
 

we may bruise. (obren)

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1

 Sujets similaires

-
» we may bruise. (obren)

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
CONSIGN TO OBLIVION .} :: The Fifth Chapter :: Memories-