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 « Elles prennent leur cul pour leur cœur. »

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MessageSujet: « Elles prennent leur cul pour leur cœur. »   Sam 9 Aoû - 14:49




« [Les femmes] prennent leur cul pour leur cœur et croient que la lune est faite pour éclairer leur boudoir. »

Gustave Flaubert


« Les détails ne m'intéressent pas. » Une carte de visite – sophistiquée, atteste le filigrane – passe d'une main à l'autre. Clayton n'a pas l'audace de la scruter tout de suite. Du reste, l'homme retient son regard, comme s'il fallait y aller d'une attention particulière. Alors : « Il vaut combien, ce gars ? qu'il demande. » On lui répond d'un ton égal, d'un ton qui discute météo ou solutions des mots-fléchés. « Le patron négocie déjà des tarifs pour le rein de sa gosse. » Bien sûr, ça le fait sourire, le Wilkes, qui ne penserait pas à s'offusquer que l'enfant en question ait trois ou bien seize ans ; qu'elle soit innocente ; que ce genre de mésaventures pourrait bien arriver ; mais ça sonne comme une simple plaisanterie, les viles, les sales, celles qui font du bien aux entrailles des types comme lui. Alors il hausse les épaules en même temps qu'il secoue la tête, l'air entendu. Son job, à lui, s'arrêtera donc où commence celui du chirurgien. Tant mieux. Tant mieux. Parce que, en un sens, c'est dire qu'il a la vie de cette gamine entre les mains. Et elle en a de la chance : Clayton est drôlement convaincant, et cela de ses deux poings.

Jasper Gleaves a une fille, en effet. Elle s'appelle Meera, elle a treize ans et elle écoute une sorte de musique extirpée des années soixante-dix. Il a une femme, aussi. Eleonor. Un mètre cinquante-huit pour aimer tout spécialement les mojito allongés au rhum coco. Et il y a le lévrier et son pelage de jais, Jesse Owens – ce qui paraît un peu raciste depuis qu'il est sous palliatifs à cause de sa vilaine tumeur aux pattes arrières. Quoi qu'il en soit, cette heureuse famille occupe le quatrième étage, entier, d'une petite résidence bétonnée, dans l'Ouest de la ville. Il y a six fenêtres. Un escalier de secours. Un garage, et même une dépendance. C'est saturé d'électroniques, parce que Jasp', comme l'appelle désormais Clayton, est surtout un cador du Weekly Unit, un cadre exigeant du journal, joueur compulsif, pitoyable frustré, endetté au possible. Sa délicieuse Eleonor l'ignore, naturellement – pourtant, la mise en hypothèque de leur bel appartement a été envoyée il y a six semaines, déjà. Mais Jasper Gleaves est un menteur. Clayton le sait, lui, et il ne lui a fallu qu'une carte de visite et une semaine pour l'apprendre. Sept jours que l'idiot a pris pour du répits. Mais non. Ce n'est qu'une sorte de frappe tactique - qui devrait rendre la mise en scène à venir d'autant plus grandiose.
Clayton pourrait le suivre, lui, ou sa fille, sur quelques rues, relever qu'il le fait, qu'il est là, dans leurs pas, et cela jusqu'à ce que Jasper Gleaves comprenne de lui-même qui il est, et surtout ce qu'il veut. Il pourrait encore téléphoner, à raison de six à neuf fois tous les jours, et depuis des numéros de trois quartiers différents. Mais Clayton Wilkes a le sens du spectacle. Il faut que ce soit sur une affiche de trois mètres par cinq, et qu'on la voit depuis le ciel ! Il faut du clinquant, du tape à l’œil ! Qu'on s'en souvienne, pardi ! Et que ça résonne, que ça sonne ! Que ce soit du plus bel effet. Aussi, c'est donc parfaitement informé de sa manœuvre que Clayton, tout sourire, se présente à la petite soirée organisée par le Weekly Unit. Un important dispositif de sécurité encadre l'événement, et des gens bien plus importants qu'un type comme Jasper Gleaves s'y trouvent... mais c'est cela, une bonne pièce, un bon film, une bonne histoire :  une excellente distribution des personnages, une introduction épatante, magnifique - disons-le, racoleuse !
« Votre invitation ? » « Ma... ?  s'étonne Clayton. » « Cette soirée n'est que sur invitation, monsieur. » L'air ahuri est celui qu'il feint le mieux. Ce n'est jamais convaincant à proprement parler, mais tout à fait déconcertant, en revanche. D'ailleurs, l'escorte toute entière se raidit aussitôt, comme s'il fallait immédiatement écarter l'importun. Ces hommes-là, tous professionnels soient-ils, n'ont pas la coutume de l'imprévu, de l'imprudent qui improvise et qui leur ment. C'est une force de ce siècle, aisée à tirer aux dépens des autres. On s'attend au crime. On s'attend à tout, mais pas à l'inconscience que demande systématiquement l'audace. Alors il fouille les poches intérieures de sa veste, avec cet empressement exagéré qui lui commande, de même, d'avoir ce sourire franc accroché à sa bouche fendue d'une grimace. « Aaaah ! Mon invitation ! » De là, il exécute comme un clin d’œil entendu au sbire le plus près de lui. « La voilà, la voilà... attention, elle arrive... »  Et de tendre un morceau de papier grossier. « C'est... votre invitation ? » « Ou peut-être ma feuille d'impôts, reconnaît Clayton, en haussant les épaules. » Mais, à l'inspecter, c'en est une. Ce qui met le doute, c'est peut-être une éclaboussure de sang. Mais elle est ténue. Et un peu délavée. Et ce n'est pas son nom d'inscrit dessus. « Mr... Azaan. » « Oui, oui, bon ! Mon grand-père était peut-être noir, du Mozambique et dansait en roulant des fesses autour de carcasses de zébus infestés d'ebola mais ! »  Son interlocuteur ne peut pas le comprendre d'avance. Il ne peut pas distinguer cette lueur. Et cependant : « Attendez,  s'interrompt excessivement Clayton, vous... mais vous êtes raciste ! » « Mais de quoi vous parlez ? » « Mais, là, à l'instant ! » L'autre veut bien se défendre mais le fantaisiste s'est déjà constitué une assistance prêt à tout écouter : « Vous l'avez entendu, vous aussi ? Il m'a regardé, non ! Dévisagé ! Comme si c'était un crime d'avoir un ancêtre noir ! » L’effervescence monte spontanément, et on ne se soucie bientôt plus de décrypter chacune de ces sombres identités. A une invitation, une entrée. Et Clayton l'emporte de la sorte, pressé d'entrer pour faire cesser l'esclandre. « C'est ça, faites comme si vous n'aviez pas jugé ma grand-mère ! Raciste ! » Alors, quand la porte du premier niveau des festivités se referme derrière lui, qu'il est là, Clayton Wilkes affiche un sourire victorieux, alors qu'il n'a encore rien fait que s'amuser.
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MessageSujet: Re: « Elles prennent leur cul pour leur cœur. »   Dim 10 Aoû - 14:39


L
e miasme sociétaire se perdait presque parmi les fragrances musquées et les volutes disparates des petits fours, c'était à en omettre que tout n'était qu'affaire d'opportunisme et de vénalité. La fine fleur du microcosme journalistique qui oeuvrait dans ce qui demeurait du pays de l'Uncle Sam avait convergé ici même, au centre social du The Weekly Unit – aussi dévoyé que le gouvernement  sous l'aile duquel le quotidien s'était lové. Des apparences aussi fardées que le minois d'une joliette catin, et le bassin sciemment offert aux Grands de cette société qui exsudait la corruption. Il n'aurait pas fallu moins qu'une cécité pour ne pas le remarquer, et Ysolda commençait à se sentir lasse, éreintée de devoir avancer les paupières closes. Elle n'était ni inepte, ni vaine, avait volontairement expectoré sur son avènement pour ne plus avoir à boire le vice à sa source, pour finalement s'embourber dans une fange similaire. Percluse dans une discrète encoignure, ses prunelles lapis-lazuli scrutaient d'un air inquisiteur les paluches se serrer, les congratulations se susurrer et les ricanements trouver écho d'une personnalité à l'autre. Rien n'avait changé. L'ivraie s'était encore davantage étendue depuis la perdition de New-York, et nul ne semblait être capable de changer cela. C'était un naufrage, inéluctable, qui la faisait pernicieusement agonir. Ironique que d'étouffer dans cette suprématie qu'elle avait mis toute une vie à gagner, et c'était bien parce qu'elle avait jadis sué sang et eau pour atteindre les cimes qu'elle avait été désignée pour organiser et superviser ce conclave professionnel auquel d'influents membres de l'Etat avaient également été conviés. Un monceau d'engeances dans un pandémonium enjolivée, c'était une valse infernale qui se dansait devant ses yeux nonchalants – tant que l'on ne s'intéressait pas à elle. Elle connaissait la grande majorité des individus qui s'étaient déplacés et savait que leurs opinions et décisions formaient – malheureusement – la clé de voûte d'un travail qu'elle trouvait de plus en plus répulsif. Perdait-elle la tête, à incessamment tout remettre en question de la sorte ? Depuis que la Fatalité lui avait arraché sa dernière enfant, les couleurs et les saveurs s'étaient estompées, elle n'était à l'intérieur plus que l'ombre d'elle-même, une véracité qu'elle s'échinait à camoufler sous d'opaques aspects de conquistador.

« Miss Sørensen... » Vint-on murmurer dans son râble, dans lequel s'était glissée une haute silhouette à l'oreillette visible. Elle n'eut qu'une légère mouvance physionomique, feignant de poursuivre sa contemplation alors qu'elle prêtait toute son attention au cerbère, cure-dent coincé entre les lippes après avoir croqué dans l'olive de son cocktail. « Un certain Monsieur Azaan vient tout juste de pénétrer l'immeuble, il a présenté un carton d'invitation mais... Les collègues l'ont trouvé très bizarre, j'ai peur qu'on ait affaire à un probable trouble-fête. » La dame manqua de s'étrangler avec le fruit qui glissa laborieusement dans son gosier, bien plus par contrariété que par maladresse. S'il y avait bien un événement à ne pas faire échouer sur les étocs de l'infortune, c'était celui-ci, car c'était elle que l'on risquait de vitupérer si les choses tournaient à l'esclandre. Fautive indirecte, peut-être, mais elle était officiellement en charge, et cela suffirait amplement pour en faire le bouc émissaire si nécessaire. « Ont-ils vérifié son identité ? Ils n'ont pas eu le temps, c'est pour ça qu'ils m'ont prévenu. Et où est-il là, maintenant, cet Azaan ? Il vient tout juste de prendre l'ascenseur, il devrait arriver d'un instant à l'autre. Très bien, nous ne voulons pas d'éclat inopportun, il y a ici des personnes d'importance qui ne nous pardonneront pas la moindre bévue. Dites à quelques-uns de vos hommes de se poster devant l'ascenseur et d'attendre cet énergumène. Soyez courtois, faites-lui croire à une vérification d'usage et tâchez de le retenir jusqu'à ce que je vous rejoigne. » Le chef de la sécurité agréa et s'en alla tout de go remplir sa mission, pendant que la nymphe se laissa rattraper par ses travers en lampant l'entier contenu de son verre. La sapidité capiteuse de l'alcool lui fit réprimer un rictus, que l'agacement eut tôt fait de faire renaître dans un arrière-goût âcre.

Déontologie. Tel était le sacro-saint dessein qui pilonnait son esprit, elle devait agir avec l'attitude adéquate tout en veillant à sauvegarder ses intérêts – ce qu'elle avait toujours su faire avec maestria, alors, pourquoi diable l'appréhension lui rongeait-elle les entrailles ? Un mauvais pressentiment, qu'elle tenta d'occulter en arborant une subite risette à l'attention d'un confrère qui venait de la saluer au passage. Elle réajusta sa petite robe d'obsidienne ainsi que son veston d'opale, avant que ses talons ne claquent en cadence sur le sol pour l'emmener hors de l'immense hall spécialement aménagé pour l'occasion. Sur le chemin, elle perdit du temps en conversation triviale avec un ministre auquel elle eut grand peine à se soustraire, allongeant certainement le labeur des agents qui avaient alpagué l'olibrius suspect dont il avait été fait mention. Lorsqu'elle parvint enfin sur les lieux, un frémissement lui lécha l'épine dorsale et lui fit écarquiller les calots, ses foulées endiguées dans leur élan pourtant résolu. Impossible... Lui ? Dieu devait la haïr. L damnation sempiternelle aurait été un châtiment autrement plus clément que la venue impromptue de cet homme que l'Histoire aurait pu, à une époque lointaine, considéré comme la huitième plaie d'Egypte. Si elle aurait amplement préféré retourner au bar pour occire son dépit dans tous les breuvages à disposition, son rôle la contraignait à ravaler son amertume et à intervenir. Avant de ce faire, elle prit une profonde inspiration, roula des yeux à en distinguer sa propre cervelle, puis s'élança au secours des colosses qu'elle subodorait rudoyés par la verve inusuelle de ce protagoniste. « Monsieur Azaan. » S'éleva son phonème cristallin alors qu'elle amarrait proche de cette vieille accointance, à qui elle adressa un sourire qui se voulut contempteur. Si elle était tombée sur lui, la déveine était partagée, puisqu'elle n'était pas sans connaître sa véritable identité et donc, était encline à lui montrer la porte. Cependant, elle supposait que les années n'avaient en rien saboté sa propension incroyablement retorse – en témoignait ce coup de filet qui lui avait permis de se convier aux réjouissances. - aussi prit-elle soin de mettre des gants. « Je vous remercie messieurs, je vais prendre le relai si vous le voulez bien. » D'un signe de la tête, elle fit comprendre au Wilkes de la suivre légèrement à l'écart, entre une grande plante verte informe et un mur orné d'une publicité de The Weekly Unit.

« Combien de temps... mh ? » Interrogea t-elle avec une curiosité fallacieuse tout en pivotant vers lui, cette même expression benoîte toujours placardée sur sa truffe. « Combien de temps depuis la dernière fois où nous nous sommes vus ? Sept, huit... dix ans peut-être ? Ta vie de malfaiteur ne t'a pas épargné, tu as mal vieilli. » Elle le jaugea de façon pléthorique, transposant sur les rides de l'âge le faciès d'un scélérat qu'elle avait connu dans ses belles années, même si elle n'avait pas foncièrement envie de se souvenir de leurs frasques. Ils n'étaient pas du même monde, ils n'avaient rien en commun, elle s'était fait violence pour buriner ces vérités dans sa mémoire pour le jour où ils se reverraient. « Pour être honnête, je me fiche de ce que tu es devenu ou de ce que tu as traversé pour te retrouver à la Nouvelle-Orléans et non, tu ne m'as pas manqué. Tout ce qui m'intrigue à l'heure où nous parlons c'est la raison qui t'amène ici, je ne t'apprends rien en disant que tu es bien loin de ton élément. » Elle guigna les vigiles qui, tout en leur octroyant de l'intimité, se tenaient à proximité au cas où la diplomatie serait inutile. « Comment t'es-tu retrouvé avec un carton d'invitation et qu'as-tu encore inventé pour qu'ils te laissent entrer ? »
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MessageSujet: Re: « Elles prennent leur cul pour leur cœur. »   Lun 11 Aoû - 10:37




Désormais engoncé dans l'ascenseur, l'inénarrable Clayton Wilkes remue de la tête, ses yeux moqueurs allant du plafond, et sa trappe, aux deux femmes disposées, là, à ses côtés, comme de jolis entremets. Les robes sont près du corps, et les corps sont fameux. Tout cela tient certainement de la provocation, aussi ronronne-t-il d’œillades mièvres puis insistantes. « Chouette morceau, lâche-t-il lentement. » Les vibrations de l'appareil se sentent à peine – rien qu'un frisson, c'est donc que son trouble vient d'ailleurs. « On sent une influence baroque, acquiesce-t-il pour lui-même. Ou bien c'est l’œuvre d'un épileptique. » Il se tourne, à demi, vers l'une, puis l'autre. Elles ne le regardent pas tout à fait. Elles ne l'ignorent pas non plus. Dans cette attitude, il y a un peu de raideur, et de la gêne, mais il y a, aussi, de la récréation. C'est curieux, comme spectacle, mais ce n'est pas dangereux ; pervers, en vérité, mais les gens bien de ce monde ont ce plaisant pouvoir de nier la vérité, même l'évidente. « En tous les cas, dit-il, c'est forcément l’œuvre de quelqu'un qui n'aime pas la musique. » Elles dardent sur lui, chacune leur tour, ce regard d'intérêt qui l'autorise à poursuivre instamment. « Non ? fait-il, en exécutant quelques pas. Ça ne se danse même pas ! » Clayton feint d'inviter l'une des deux à le rejoindre, mais il adopte, tout à la fois, une posture retirée. « C'est la même ambiance, là-haut ?... Je vais plutôt redescendre, dans ce cas. » Son doigt enfonce le bouton qui conduit au sous-sol, mais leur destination sonne en même temps. Dire que ses deux comparses s'échappent immédiatement de la boîte relève de l'euphémisme. Mais il a aussitôt à se réjouir de n'être jamais délaissé ; le cortège qui l'accueille au sortir vaut bien celui d'un ministre. Ce n'est jamais désagréable, bien sûr, de se sentir important – quand même c'est à hauteur d'être un intrus.

« C'est à cause de ce que j'ai dit ? les interroge tout de suite Clayton. » Ce ton alarmé. Cet air désolé. Tout est si évidemment exagéré que ce n'est plus surprenant. Ah ! C'en est fini de sa belle échappée ! Il n'ira pas plus loin ! « Vous savez, dit-il de sa mine grave, j'ai dit épileptique comme j'aurais pu dire trisomique... je ne pouvais pas savoir que c'était le fils du patron. » Chacun des hommes le scrute, avant de se tourner vers l'un de ses comparses, pour tenter de comprendre. On lui fait bientôt signe de se taire, que cela n'a rien à voir, mais Clayton Wilkes n'est pas stupide ; aussi le nervi prend-il sur lui de poursuivre, avec toujours plus d'éloquence. « Alors, bien sûr, on dira que c'était indélicat de ma part – je sais bien que ça l'était ; mais vous croyez que c'était délicat de nous faire subir ça ? » D'un pouce relevé par-dessus son épaule, il désigne les portes de l'ascenseur, depuis refermées. « Non, je ne crois pas, non... c'est même incroyable que ce ne soit pas déjà interdit par le Gouvernement ! Non parce que ça commence avec ce genre de choses, souffle-t-il à grands bruits, puis c'est la débandade ! La déroute ! La pagaille ! Ça, messieurs ! Ça ! fait-il l'excessif. C'est le début de la fin ! La pente fatale ! Le déclin, non ! La chute ! De notre race, de notre civilisation ! » De toutes les comédies jouées, de par le monde, et cela depuis des millénaires, aucune ne devait surpasser celle-là, jamais. Et c'est probablement la raison pour laquelle chacun garde le silence, maintenant. Parce qu'il vaut mieux ne rien dire. Ou parce qu'il n'y a rien à dire. Comme face à la plus grande performance jamais accomplie. « Ça vous la coupe, hein ? lance-t-il en apercevant la taulière. Ah mais ça vient pas comme ça, j'l'ai bossé, faut pas croire... »

Il n'espérait pas la revoir. Il ne s'attendait pas à ce qu'elle soit là. Mais c'est mieux ainsi, après tout. C'est tout à fait mieux ainsi, en vérité. Car, soudain, c'est la mer Rouge qui s'ouvre en deux devant ses pieds. Alors il l'observe, la contemple, et accroche ce sourire vicié à ses lèvres moqueuses. Elle doit être ravie de le revoir, tout simplement ravie. Et il s'empresse de partager sa joie, rétrécissant l'espace qui les sépare. Ce n'est presque rien, mais cela suffit à le réjouir et cela suffira à l'offenser. « Ta vie de malfaiteur ne t'a pas épargné... » « Malfaiteur ! qu'il ricane, feignant d'être injurié. » « ...tu as mal vieilli. » « Je te remercie, réplique-t-il aussitôt, son rictus en sursaut de sarcasme. Je trouvais aussi que tu avais pris du cul (en même temps, de le mimer), mais je ne savais pas si je pouvais te le dire... » Il n'y a qu'à détailler un peu ce qu'elle présente pour comprendre que ça ne l'amusera pas. Clayton n'amuse pas Ysolda. En revanche, Ysolda amuse beaucoup Clayton. Alors s'il respecte qu'elle tienne l'initiative de cette conversation, c'est d'abord pour se garder le plaisir de la réplique. « Comment t'es-tu retrouvé avec un carton d'invitation et qu'as-tu encore inventé pour qu'ils te laissent entrer ?  » « Oh, ils ne t'ont pas encore tout raconté ? s'empresse-t-il d'exploser avec la joie d'un enfant. C'était exceptionnel ! Entre nous, fait-il semblant de murmurer davantage, je ne pensais pas que la manœuvre du raciste fonctionnait encore... mais j'étais ravi de le constater. » Il se redresse enfin, croise les bras, comme s'il pouvait redresser sa silhouette, qu'elle paraisse moins négligée à la comparaison – une vaine tentative qui ne le blesse pas outre mesure. « Par contre, pour le carton d'invitation, je suis désolé, souffle-t-il. J'ai dû tuer, pour l'avoir. » Les traits de son visage sont marqués, tout à coup. Il demeure impassible et darde sur Ysolda son regard le plus sérieux, et le plus grave. C'est beaucoup trop sérieux, d'ailleurs. Alors, nécessairement : « Je plaisante, mon ange ! Je ne l'ai pas tué... » Il espère accueillir un manifeste soulagement de sa part, non sans oublier d'ajouter : « Mais j'ai quand même dû le tabasser, qu'il hausse les épaules. » Il dégage un franc sourire sur sa bouche perverse, et cela à son adresse. « Ne t'inquiète pas. Je relâcherai ton invité dès que j'aurai fini ce que je suis venu faire. » Il prend le temps d'affirmer sa grimace. « Je ne te promets pas qu'il remarchera, mais... mais... tu sais, ce siècle et ses miracles médicaux. » Il rit, lève les yeux au ciel, joue de ses mains et piétine le sol. Il transpire l'excitation, l'impatience, l'envie de tout pouvoir, de tout commettre. Ysolda Sørensen éclaire ses possibles. Démultiplie ses chances. Fait changer les augures. Il pourrait trépigner sur place s'il n'y avait pas comme une conduite à tenir, malgré tout. « Bon, dit-il enfin. On y va... ? » De faire l'invité. Tendre son bras. Et rire, encore.
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MessageSujet: Re: « Elles prennent leur cul pour leur cœur. »   Mer 13 Aoû - 10:42


L
e faciès chafouin du quidam recelait de réminiscences dont elle n'était pas foncièrement fière mais qui, avec un iota de recule superficiel, prêtaient encore à sourire. La vie leur avait rarement octroyé la plausibilité de se voir, et pourtant, chaque rencontre fortuite s'était soldé par une invraisemblance, hissant l'héraldique des regrets non sans la migraine inhérente à une pochardise de circonstance – parce qu'avec Lui, il était éternellement question d'excès et de truculence. Il était le fieffé enfoiré des tréfonds sociaux, l'espèce d'incube goguenard avec lequel il était mieux de ne jamais s'acoquiner, mais il fallait pourtant croire qu'en ce jour, tous deux rédigeraient un nouveau chapitre de leurs excentriques péripéties. Si Clayton avait cette propension à surprendre la sylphide – et même quelques fois à l'amuser, après l'absorption de plusieurs bouteilles – elle n'en omettait pas pour autant de quel apanage celui-ci était fait, aussi, l'avoir dans ses gambettes fuselées en pareil rassemblement n'était pas pour la rassurer. Toutefois, agir avec circonspection était la règle fondamentale avec ce protagoniste pour le moins imprévisible, et si elle glaviotait sur sa présence, elle le savait capable de faire varappe sur l'un des versants de l'immeuble pour s'introduire par une fenêtre malencontreusement laissée ouverte. Non, l'on ne se débarrassait pas de Lui aussi aisément, là figurait la plus grande source de cette appréhension qu'elle fardait d'un flegme à toute épreuve. Et sa placidité, Dieu savait qu'elle en aurait besoin, cela commençait par ne point réinstaurer la distance qu'il avait volontairement étréci entre eux ainsi que ne pas ciller à ses mimiques et mimes pléthoriques. Trouver un juste milieu et s'y tenir, au risque de se retrouver noyée sous les monceaux d'inepties à l'humour douteux qu'il était apte à sortir à la seconde. Pour ce qui fut de l'injure sur sa croupe, elle l'ignora aussi superbement qu'un zéphyr passant par là, consciente qu'elle avait sciemment cherché la critique en dégainant la baïonnette la première, parce qu'il fallait parfois lancer l'assaut pour mieux ériger les remparts de la défense. Et ensuite ? Elle se laissa accablée par des explications qui gondolaient l'orgueil du fumier, ni impressionnée ni égayée par un subterfuge au moins aussi vieux que le monde, et qui la fit seulement conclure qu'elle se devrait de remettre du plomb dans la tête des vigiles à l'efficacité toute relative.

Lorsqu'il fut en revanche question de la façon dont il s'était arrogé une place à cet événement, Ysolda ne put s'empêcher de sourciller. Elle abhorrait quand il amalgamait volontairement véracité et hyperbole, car nul n'était alors en mesure de deviner s'il se complaisait dans une badinerie patibulaire ou s'il était sérieux. En l'occurrence, le meurtre du propriétaire de cette invitation risquait de faire écho, si bien que dès lors qu'il fit choir la grièvité de son numéro, son interlocutrice se massa l'arrête du nez dans un élan de désespoir profond. « Mais quel arriéré... » Susurra t-elle davantage pour elle-même que pour l'ouïe de son vis-à-vis, qui poursuivit dans sa jactance importune sans une once d'égard pour la victime rudoyée et assurément retenue dans une cave de la ville. En redressant le minois, elle arbora derechef ce simulacre de sourire de fort mauvais augure pour qui la connaissait un tant soit peu, agréant d'un signe de tête lent et d'une moue excessive aux propos du vil prêt à se remettre en route. Un succinct ricanement passa la barrière de ses lippes, puis elle agrippa docilement le bras tendu – non pas pour l'emporter vers le lieu de réception, mais pour le retenir dans son élan et le plaquer au mur juste derrière lui, non sans que l'étrange plante verte en ornementation ne tente de s'immiscer entre eux par l'office de quelques feuilles. D'une main, la Sørensen épousseta l'épaule du Wilkes, tandis que l'autre se plaça à hauteur du pectoral senestre, au revers duquel pulsait l'organe essentiel. Phalanges écartées et sensiblement courbées pour planter les ongles dans la veste, c'était comme si la dame avait été proche de plonger dans la cage thoracique et de lui arracher le cœur, menace tacite, jeu de domination entre deux conquérants opiniâtres et à l'imagination redoutable. « Tu sais à quel point je suis attachée à la déontologie, Clayton. Pour moi, le travail est une sorte de religion, et j'ai horreur qu'un impie vienne profaner mon lieu de culte. Oh, je te connais suffisamment pour savoir que tu n'as pas besoin de mon autorisation, ou plutôt, que tu t'en soucies comme de la dernière pute que tu as tringlée. Soit, je ne t'empêcherai pas d'entrer, mais écoute-moi bien... » Son expression doucereuse fut soudainement écharpée par une ire latente, dont elle retint encore le magma en fusion pour ne pas tout de go calciner le bougre auquel elle accordait la présomption d'innocence – autrement dit, un véritable suicide. « Quand bien même ne fais-je plus partie du gouvernement, j'ai une notoriété à entretenir, et je ne tolérerai pas que tu sabotes ce rassemblement parce que nuire à autrui est à peu près la seule chose pour laquelle tu es doué. C'est un avertissement, tiens-toi tranquille ou toi aussi tu seras content que ce siècle ait ses miracles médicaux. » Ses prunelles ancrées dans les siennes, elle lui transmit le fiel d'intérêts qu'elle avait l'intention de protéger, puis elle retira ses pattes aux serres pourtant impatientes de dilacérer quelque carne. Elle recouvrit une contenance plus impavide, s'apprêta à partir, mais jaugea une fois encore cet ex-époux furtif. « Tu aurais au moins pu t'habiller en conséquence, tu vas faire tâche... comme d'habitude. »

Dernier quolibet lancé, elle fit enfin volte-face et chaloupa en direction des membres de la sécurité pour leur adresser quelques mots, permettant ainsi à son nouvel acolyte de pouvoir la talonner sans dommage. Une fois celui-ci à ses abords, ils partirent ensemble rejoindre le grand hall de réception à la décoration guindée, et où les gens bourlinguaient d'un endroit à l'autre avec une morgue propre à l'élite gouvernementale. Si Ysolda hésita un instant, ses pas la conduisirent rapidement au bar où elle n'eut pas même à demander pour se faire servir le cocktail adéquat, et tant pis si ce n'était pas raisonnable, une gorgée de breuvage contribuerait peut-être à pacifier ses nerfs qu'elle sentait se crisper. « Alors Sørensen, on se lâche aujourd'hui ? » Interrogea un phonème taquin sur le côté, où apparut un individu engoncé dans son costume de luxe. « Pas maintenant Gleaves. » Le chassa t-elle dans un souffle courtois mais austère, que le dit Gleaves prit avec une risette et en levant ses deux paumes pour signifier son abdication. S'il eut un regard pour Clayton, il s'en retourna vite vaquer à d'autres conversations non loin de là, abandonnant ainsi le duo à la leur. Totalement inconsciente que la cible du recouvreur venait de se pavaner sous leurs yeux, la rédactrice reprit naturellement la discussion. « Au fait, tu ne m'as toujours pas dit la raison qui t'amène ici ? Je continue à penser que tu n'es pas venu par simple curiosité ou plaisir, sans que tu n'y vois cette fois une quelconque raillerie, ce n'est vraiment pas un environnement qui te ressemble. »
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