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 Over and over, I'm here again ◖ Aubin

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MessageSujet: Over and over, I'm here again ◖ Aubin   Jeu 2 Avr - 9:59

Être coursier comprenait bon nombre d’avantages. Non seulement le travail ne se répétait pas constamment mais, en prime, il était parfaitement normal de circuler partout en ville et de se présenter au gouvernement sous n’importe quel prétexte de livraison. Tous les jours, il y avait au moins une enveloppe urgente, un colis prioritaire ou n’importe quoi d’autre à livrer chez eux. C’est ainsi qu’il avait revu une de ses très vieilles connaissances. Un fait qui le ravit profondément.
Pendant un long moment, il ne s’était pas montré, ne l’avait pas abordé. Il ne s’était même pas laissé voir. Il avait simplement observé l’homme qu’il avait insidieusement poussé au meurtre. Il n’y avait, dans ce comportement, aucun rapport avec la honte, le remord, ou le regret. Non, il observait juste, curieux, ce qu’il était devenu après toutes ces années laissant son intérêt croître lentement.

Ce n’est que récemment, de part la tournure de sa nouvelle vie qu’il s’était replongé dans ses anciens travers. Meurtres, traques, obsessions...Que lui vint l’envie de s’amuser de cette situation. C’est pourquoi, depuis quelques jours, deux semaines en vérité, qu’il s’adonnait à un jeu de harcèlement discret mais, néanmoins efficace à en juger par les regards que lui jetaient désormais à la dérobée l’intéressé. Il avait cessé de se dissimuler à sa vue pour plus d’efficacité.
À l’occasion, il laissait des livres sans aucune carte, des dessins de son cru de l’époque où ils s’étaient rencontrés, des plats qu’il faisait livrer sans aucune mention, ... Il ne reculait devant rien, le tout dans une légalité totale et de façon à ce qu’il ne semble ni suspect, ni responsable. En résumé, depuis ces deux semaines, il livrait non plus un service mais, un service et une personne.

Aujourd’hui, il était temps de l’aborder directement, sans passer par aucun intermédiaire. Il demanda donc avec une habitude que réclamait son métier, le bureau qu’occupait sa cible, sa proie, Aubin Malaussène, plume du gouvernement. Patientant, sachant parfaitement qu’on ne l’empêcherait pas d’accéder avec une missive qui lui était expressément destinée, il tapota le comptoir du bout des doigts, en rythme. Il avait attendu ce prétexte pour agir et c’était finalement arrivé. Il n’allait pas tout faire rater par manque de patience. Que du contraire. Bien décidé à prolonger ce jeu au-delà du possible et du raisonnable, il comptait prendre tout le temps nécessaire à son entreprise.
Quand on lui indiqua le chemin à emprunter, il remercia poliment, s’excusa d’avoir dérangé, jouant son rôle avec une perfection qui dépassait l’entendement. Oui, les derniers événements lui réussissaient, le poussant à réellement prendre part à cette société qui lui plaisait et finalement lui convenait de plus en plus. Il retrouvait un second souffle malgré la menace permanente que faisait peser sur lui sa folie.

Suivant le chemin indiqué sans aucun détour pour bien prouver qu’il ne comptait pas faire d’histoire, il frappa à la porte sans s’annoncer. N’ayant pas donné son nom, il savait parfaitement qu’Aubin ne savait pas qui allait pénétrer dans son bureau. Dès qu’il fut invité à entrer, il prit grand soin de dissimuler en partie son visage en prenant le temps de refermer la porte derrière lui.
Serein, il releva les yeux sur le changeur dont il avait fait basculer la vie, souriant à la manière d’autrefois, lorsqu’ils se retrouvaient pour qu’il lui serve de guide dans ce pays qu’il ne connaissait pas et où l’on parlait une langue dont il n’avait appris que les bases, à cause d’origines lointaines.

- « Bonjour Aubin. J’ai une missive à te remettre en main propre. »

Le travail avant tout, pour entamer cette rencontre le plus professionnellement du monde. L’entrée en matière était impersonnelle, parfaite pour mettre à l’aise un homme tel que le hibou. Cette forme animale lui avait toujours arraché un sourire. D’un naturel taciturne, il avait toujours apprécié sa compagnie effacée.
Lui tendant l’enveloppe scellée, il attendit que son vis-à-vis réagisse, analysant chacune de ses expressions avec une précision chirurgicale.
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MessageSujet: Re: Over and over, I'm here again ◖ Aubin   Sam 4 Avr - 23:30




Cause I'm just gettin' started, let me offend
The devil's got nothing on me my friend
All I want is to be left alone
Tact from me is like blood from a stone

Cela faisait deux semaines.
Il avait reçu la visite d’un fantôme, d’un relent oublié d’un passé amer, au gout prononcé d’arsenic.
Et ce fantôme-là ne s’était pas contenté de l’errance à laquelle se réduisaient généralement les revenus d’outre-tombe, les âmes troublé et, ô dieu qu’il savait cette âme trouble. Plus encore que le fond d’un verre de vin.
Il pouvait tolérer, certes non sans tiquer, sa présence au sein des mêmes locaux que lui. Mais la position dans laquelle il se trouvait depuis deux semaines le rendaient de plus en plus mal à l’aise.
Il avait commencé à recevoir quelques présents étranges. Petites offrandes d’apparences innocentes. Des plats auxquels il n’avait pas touché autrement qu’avec ses yeux prenant peur peut être de citrine cachée sous une feuille de salade. En revanche c’est les livres qu’il avait particulièrement appréciés, préférant se nourrir de papier que de véritable substance, il était après tout un buveur d’encre, un mangeur de papier invétéré, que ce soit pour dévorer des pages ou noircir des feuilles.
Au départ il n’avait pas cru que ces présents puissent lui être destinés. Après tout qui dans ces bâtiments aurait pu vouloir offrir quelque chose à Malaussène ? Peut-être était-ce là une nouvelle lubie de Timothée c’était-il dit.
Puis, tout de même cela avait éveillé une certaine curiosité, il gardait précisément les livres et autres présents dans des coins de son bureau, n’osant pas vraiment y toucher. Après tout ils étaient encore vierge de lecture et gardaient toute leur définition de cadeau. Aubin n’était pas habitué à recevoir des cadeaux aussi ne savait pas comment réagir face à une marque d’intérêt ( qu’elle soit bonne ou mauvaise ) de par son manque de compréhension de ce qui constituait les bases des relations humaines.

Enfin, il avait commencé à avoir peur, à se sentir mal à l’aise. A ne plus savoir quoi penser de ces présents : il y avait eu les dessins.
Ces dessins, même s’il n’était pas critique d’art et qu’il ne pouvait seule s’estimé manieur de plume et non de graphite, étaient réalisé avec une finesse étranges, un détail ésotérique, une maitrise palpable. Mais ce qui en eux le gênait au plus haut point, faisant se serrer un étau autour de ses organes, c’était qu’il représentaient avant. Il représentait ce qu’il y avait eu avant, avant qu’il ne commette cet acte horrible, avant son siècle d’errance.
Dès lors, il y eu le doute, une faible certitude vacillante comme la flamme d’un chandelle. C’était lui. Etait-ce lui ? ça devrait être lui… non ?
Le fantôme ayant ressurgit ; Morgan.
Ces dessins représentaient un temps que lui seul avait pu connaitre, ce temps où ils s’étaient connus, où il l’avait guidé au milieu de l’effervescence de son beau Paris.
D’un côté comme de l’autre il était déchiré entre des sentiments contraires, la puissance de ces émotions qu’il redoutait de ressentir : De la peur, la peur du passé ; De la nostalgie de retrouver, passant ses doigts sur le grain du papier, une époque maintenant révolue.
Mais Morgan était un homme malin, pour ne pas dire trop intelligent pour être honnête. Et ça, Aubin le savait. Pour l’instant il semblait s’amuser de ce jeu à distance… Et tant qu’il restait à distance, faisant son boulot et lui le sien, Aubin pouvait le tolérer.

Il y avait toujours dans le bureau d’Aubin cette fraicheur diffusée par la fenêtre toujours entr’ouverte. Malgré cela il semblait impossible d’y atténuer l’odeur d’encre, de vieux papier et de tabac qui semblait imprégner même les murs.
La petitesse de l’endroit était accentuée  par les montagnes de livres, qui non contents de remplir toutes les bibliothèques de la pièce s’entassaient çà et là s’amoncelant , mélangés de notes et de papiers divers, éparpillés aux quatre vents.
Non, Malaussène n’était pas un grand maniaque. Et il n’avait jamais trop de livres. ‘Trop’ et ‘livre’ ne rentraient pas dans la même syntaxe.  
Il n’y avait que le silence, troublé seulement par le bruit de sa plume grattant le papier, bruit doux et régulier qui berçait l’écrivain dans son labeur adoré, une cigarette au coin des lèvres.
Un son pourtant vint perturber sa quiétude, on frappait à sa porte.
Il ne releva pas les yeux de son ouvrage, s’appliquant à apposer sur le papier blanc sa graphie soignée et reconnaissable entre toutes. Il invita cependant, de sa voix tremblante l’intrus ( tout corps étranger dans son bureau était un intrus ) a entrer, ne s’interrompant pas pour autant, ne daignant ne serait-ce que lever les yeux pour accueillir le visiteur.
La porte s’ouvrit, créant un courant d’air entre la porte et la fenêtre, agitant dans un doux froufrou les feuilles éparpillées, faisant danser la fumée de sa cigarette. Elle se ferma. Silence.

« Bonjour Aubin. J’ai une missive à te remettre en main propre. »

C’est la voix qui retenti alors qui le fit suspendre sa plume sur sa feuille. Tétanisé, arrêté dans son geste le papier aspirait l’encre en un point autour de la plume, avide de s’en remplir. Cette voix. Il ne l’avait pas entendu depuis près d’un siècle et pourtant il s’en serait souvenu même un autre sicle passé. Il se crispa, la jointure de ses doigts tenant son stylo se mit à blanchir.
Il le senti approcher de lui et lui tendre l’objet de sa venue.
Le travail. C’était simplement le travail. Détends-toi Aubin. Détends-toi. Respire.
Il sentait sur lui son regard. Il l’avait toujours trouvé perçant et inquiétant dans le sens ou ses yeux sombres ne laissaient aucune place à la lecture. Cachant au fond d’eux une folie palpable. Il n’avait pas encore croisé ce regard que déjà il le savait semblable à celui qu’il avait croisé si souvent en ces temps révolus qui étaient les leurs.
Il prit sur lui et fit preuve de courage, toujours sans le moindre mots il posa lentement sa plume a côté de son ouvrage, et de cette main frêle attrapa sa cigarette, tirant dessus pas la même occasion.
Il retenait sa respiration. Il aimait à faire cela les poumons pleins de fumée, car il avait ainsi la sensation d’être moins vide, de sonner moins creux, d’être moins insipide.  De son autre main, il attrapa le courrier que lui tendait le zélé coursier. Dès qu’il arrêtait d’écrire, les mains d’Aubin se mettaient à trembler comme des feuille soumises au Zephyr, effet des mélanges entre cigarette, manque de sommeil, médicaments et caféine.
Le hibou n’avait toujours pas relevé la tête, fuyant un regard qu’il ne se sentait pas prêt à affronter, il regarda l’expéditeur du courrier et fit tourner sa chaise avec son pied dans un geste lent pour se mettre de profil à Morgan.
C’est à ce moment-là qu’il relâcha la fumée dans ses poumons, la soufflant lentement par sa bouche, la laissant décrire des arabesques sur ses lèvres et s’envoler dans les hauteurs de son petit royaume de livre.

«  Hum….Merci. Dois-je te signer un reçu … ? » Il posait cette question plus par formalité que par réel intérêt. Chose étrange, Aubin Tutoyait Morgan. Chose rare en effet pour celui qui toujours gardait un vouvoiement avec ses contacts. Mais Morgan était une vieille connaissance, assez vieille pour accéder a ce traitement de faveur.

Il laissa choir la lettre sur un tas derrière lui, rempli de ses semblables.

«  Tu es surement occupé, je ne te retiens pas très cher… »

Il secoua la tête, un détail attirant son attention. De la lumière filtrait par la fenêtre entrouverte, et lentement de ses doigts fins, il souleva le mince rideau qui la tamisait, plissant les yeux au passage agressé par la lumière du jour.

« Bon dieu… Mais quel jour sommes-nous… ? » marmonna-t-il.

Depuis combien de temps était-il resté là a écrire ? Il avait l’habitude d’y passer ses nuits, ses journée, parfois se perdant tellement corps et âme dans son travail, qu’il égarait avec sa conscience de lui toute notion du temps. Une nuit ? Un jour ? Deux ?
Un rapide coup d’œil sur l’épais tas de feuillets a ses côté lui fit comprendre que le temps ayant dû s’écouler avait été fort long.
Mais Aubin, tout comme Morgan était un être vivant hors du temps.




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MessageSujet: Re: Over and over, I'm here again ◖ Aubin   Lun 6 Avr - 13:56

Morgan avait pris un malin plaisir à épier, tourmenter ce changeur sorti tout droit de son passé. Il le connaissait bien mais, pas encore suffisamment à son goût pour que le résultat soit optimal. Quoi qu’en vérité, il ne savait pas encore ce qu’il voulait réellement tirer de cette histoire. Bien entendu, il avait songé à la possibilité d’user de la position d’Aubin au sein du gouvernement mais... il avait songé à tellement plus même si ça n’avait fait que traverser son esprit.
Il y avait dans cette situation, quelque chose de nostalgique, une vieille attitude oubliée mêlée à ce qu’il était devenu. Obsessionnel et caractériel dans le passé, il était aujourd’hui bien plus posé et plus réfléchi, doté d’une patience dangereusement élevée. Une des raisons pour laquelle il avait été capable d’attendre que l’occasion qu’il guettait se présente.
Il lui avait été impossible de réellement savoir comment le français pouvait réagir mais, il s’était rapidement souvenu que les mots avaient toujours été pour lui, quelque chose de plus précieux sur le papier que lachés dans une conversation. Les mots dépérissaient une fois prononcés mais, ils demeuraient dans l’encre qui les avait figés. C’était une réalité que Morgan pouvait reconnaître mais, pour lui, les mots étaient une arme, pas un univers à part entière à coincer entre deux couvertures. Une vision qu’il se garderait bien de partager avec l’intéressé.

Se trouver dans son bureau, jouant la carte du travail n’était qu’une étape supplémentaire, un morceau du plan dont il n’avait pas réellement établi la marche à suivre. Oh, il n’oublierait pas de laisser les deux présents qu’il avait amenés avec lui, entrant dans une nouvelle phase de ce jeu dont il n’avait pas encore établi les règles. Cette fois, il lui offrirait directement. Il n’avait d’ailleurs pas manqué de constater que les livres et les dessins se trouvaient au même endroit, entassé en pile désordonnée mais, indépendante des autres. Aubin lui-même avait-il remarqué le traitement de faveur qu’il avait employé concernant ses petits cadeaux ? Il aurait le temps de l’apprendre mais, pour l’heure, il avait autre chose à analyser.
Bien entendu, Morgan prenait le temps d’observer son environnement immédiat, celui de sa nouvelle proie. Il en nota mentalement bon nombre d’implications, figeant dans sa mémoire les détails intéressants pour les exploiter à loisir plus tard. Il était mauvais au jeu de la plume mais incisif, avec un pinceau.

Une fois les mots prononcés, il n’était plus possible pour le changeur d’ignorer sa présence, d’ignorer qui il était. Le temps avaient tendance à effacer bien des choses mais, pas les rencontres les plus marquantes, certainement pas pour des gens comme eux. Le temps devenait un ennemi mais aussi un allié.
À ses yeux n’échappèrent pas la crispation des doigts de sa victime. Du stress ? C’était probable. Il avait souvent cet effet sur ses vieilles connaissances. Observant le manège de son vis-à-vis, il sourit intérieurement, un sourire de prédateur. Il se donnait contenance, il soignait son image face à lui. Le tremblement ne lui échappa pas bien qu’il ne pouvait savoir ce qui le provoquait. Il n’avait pas réellement bien connu l’homme. Juste ses obsessions et son amour des lettres. Le soin avec lequel il relâcha la fumée le fit véritablement sourire. Se rendait-il seulement compte à quel point ce genre d’attitude éveillait le prédateur qui siégeait dans les tréfonds de son âme malade ?

- « Pas de reçu non. » Il l’observa l’ajouter à un tas déjà conséquent et nota la chose dans un coin de sa tête. Un sourire s’éveilla à nouveau au coin de ses lèvres lorsqu’il tenta de le pousser vers la sortie. « Je ne suis pas si pressé. Chasserais-tu ainsi sans remords et sans un regard un vieil ami ? » La corde sensible... toujours.

Jetant un regard à la configuration de la pièce pour parvenir à comprendre la portée de la question du hibou, il nota les tasses vides, les assiettes à peine entamées, les mégots... Selon toute vraisemblance, ses sorties étaient rares.

- « Nous sommes lundi. »

Avait-il passé le week-end enfermé dans ce bureau ? Si tel était le cas, lui aussi semblait avoir perdu la notion de temps avec les années. Une chose qu’il comprenait.

Diable, qu’il avait envie de cerner cet homme à présent délivré de son obsessionnelle sorcière. Il avait le temps d’y planter les griffes et les crocs, de le faire sien comme il aurait voulu qu’il le soit durant cette époque aujourd’hui révolue. Et si d’aventure elle revenait, il trouverait un moyen de le conserver.
Morgan adorait dérober aux autres leur jouet et s’il en possédait quelques-uns, ils n’étaient que des amusements passagers. Celui-ci était un être durable et hors du temps, tout comme lui, provenant d’une époque qu’il comprenait, une époque qu’il chérissait autant qu’il la haïssait.
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MessageSujet: Re: Over and over, I'm here again ◖ Aubin   Ven 10 Avr - 20:11




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Pas une fois.
Pas une fois il n’avait détourné les yeux vers cet homme. Pas même une seconde il ne lui avait fait l’honneur de le laisser croiser son regard. Non pas qu’Aubin fut quelqu’un d’hautain, non pas qu’il se plaçait au-dessus de sa condition, il avait seulement peur de ce qu’impliquait une confrontation directe. Il avait lu assez de poésie, assez de livres quels qu’il soient pour s’être souvent vu rabâcher que les yeux n’étaient après tout que le miroir de l’âme. La phrase était vieille et générique, elle n’était qu’un poncif, une métaphore si usée qu’il en sentait les mots s’effiler. Mais il avait appris que les yeux, les regards pouvaient se voiler, se confondre, devenir si trouble qu’ils en fronçaient la lecture. Les regards pouvaient être des miroirs changeant et opaques et ne refléter que ce que leur possesseur voulait ; les yeux étaient une arme de manipulateur. Et dieu qu’il savait que l’homme qui lui faisait face – même s’ils ne s’étaient que peu connus – était un de ceux-là.
Quand à ces yeux, ô les yeux d’Aubin, il n’étaient que deux billes ternes et vides. Non ils n’étaient pas le miroir de son âme mais bien un trou béant sur sa personne. Gris et brillant d’une lumière terne, ils avaient ses reflets étranges et abscons que l’on prête aux flaques après le passage de la pluie. C’étaient des yeux doux, des yeux rêveurs, des yeux craintifs et fuyant qui avaient du mal à s’accrocher à ceux des autres lorsqu’ils leur parlait.

Cette rencontre fit remonter en lui une nostalgie certaine de cette époque révolue, de cette époque bien vieille et bien mystique qui était la leur. De cette époque où ils s’étaient connu. Mais bien que le temps n’ait fait sur leur peaux aucun ravage, il avait eu le loisir de les changer de l’intérieur, de les pétrir, de les éroder. Il trouvait chez Morgan une sauvagerie qui a défaut de s’être atténuée, s’était seulement faite plus calme et plus pernicieuse, plus dangereuse en somme.
Aubin lui s’était retrouvé brisé un peu plus encore par les années, hanté par le souvenirs d’actes passés. Ce siècle prisonnier sous sa forme animale n’avait qu’achever, parfaire cette maladresse sociale qui avait toujours été la sienne. Et si maintenant il n’était plus le petit guide fébrile aux bras cassés tyrannisé par sa sorcière, il était devenu l’austère instrument névrotique d’une tyrannie moderne. Toujours il avait eu ce rapport étrange, ce masochisme inconscient inhérent a sa personne de se retrouver à la botte de ses tortionnaires. Peut-être vivait-il alors pour être l’instrument, le jouet de personne lui faisant du mal ?

Il délaissa le rideau qu’il avait entre ses doigts faméliques, laissant leur étoffe couler entre ses phalanges. Il déporta son outil de travail vers ses yeux cerné qu’il massa un instant, sa cigarette fumante entre ses doigts.

« Lundi… Lundi… » répéta-t-il sans grand conviction. « Lun…di » Comme hypnotisé par ses propres paroles, il laissa dériver son regard sur le tas de feuillets à ses côtés. Plongé dans ce qui semblait extérieurement une grande réflexion, Aubin porta sa cigarette à sa bouche, la faisant rouler contre ses lèvres fines, avant de s’en saisir réellement pour tirer dessus nerveusement. Se donnait-il un peu de courage face à cet homme qui ne faisait que le rendre de plus en plus nerveux. Non. Après tout il était encore dans son bureau, entouré de ses livres, il était en sécurité. Une précaire sécurité. Mais il aimait à s’en persuader.
Que faire alors ? Que faire.

« Tu me vois chagriné mon… ami » Il buta sur le mot, qui dans sa bouche prenait une tournure étrange, inconnue, sans saveur. Mais sa voix, même si elle avait appris à s’empreindre de cette froideur qui avant n’était pas sienne, gardait cette douceur, ses hésitation calmes et lentes qui le définissaient. « Tu avais bien pris garde pourtant à ne pas te montrer jusqu’alors. Peut-être m’étais-je dis que c’était toi qui avait des… remords ? » Ou quelque chose derrière la tête, plus probablement, songea-t-il sans pourtant parler, s’accordant du fait que c’était surement plus véridique de la part du Sorcier. Morgan n’était pas du genre à faire les choses pour la beauté du geste. Tout avait un but, une finalité, une efficience pensée avec soin.

Ne pas répondre à la question était la plus simple des défenses, l’éluder pour en poser une autre. Pas qu’il ne voulait pas lui répondre, c’était simplement qu’il ne connaissait pas la réponse à cette même interrogation, surmontée de cette pique pour le mettre au pied du mur. Les remords, la culpabilité tant de sentiments semblables étaient si mélangé dans la mélasse noire qui composait son être qu’il n’arrivait plus à en discerner les nuances.

Aubin, d’un geste las refit tourner sa chaise, dans un lent mouvement circulaire se retrouvant ainsi face à son bureau. Face au coursier.
Il leva une de ses mains, fragiles elles avaient quelque chose de cassant, de délicat, et découvrit d’un geste lent le décor de leur humble farce. Livres, feuilles, fumée de cigarettes, plats auxquels il avait à peine touché, mégots par centaines, taches d’encres par millier. Tant de livres.
« Vois-tu ?... Je n’ai même pas eu le temps de faire un peu de ménage… » L’ironie était froide, acerbe. Elle ne ressemblait pas à celle plus douce du Aubin d’autrefois. Non c’était celle du Aubin qui avait appris à se défendre, à s’enfermer encore et toujours plus en lui-même pour éviter de devoir affronter les autres. Ces autres qui n’étaient en définitive que l’une de ses pires peurs.
Le hibou avait appris à se cacher en lui-même, a se draper de froideur, d’ironie. Il avait laissé les mots amers prendre forme dans sa bouche, trouver leur place, leur point de mire, pour mieux les laisser tomber sur ses semblables. Pour mieux devenir cet être abject, ce pâle avatar qui lui servait de défense.
D’aucun penserait qu’Aubin était un être sensé, peut être farouche mais à l’instinct de survie bien démarqué. Mais en réalité Aubin n’était qu’un fou, un pauvre fou qui n’avait de cesse de provoquer sa propre chute. Il était la brebis imbécile qui ouvrait la porte au loup, sachant pertinemment qu’elle n’en tirerait rien de bon.
En silence, il poussa du bout des doigts le paquet de nicotine cylindrée au bout de son bureau, invitant son vis-à-vis à se servir. Ses gestes toujours avait une lenteur, une douceur, une application qui leur étaient propres, malgré les tremblements archaïques qui ne cessaient d’agiter ses phalanges.
De son autre main, il saisit la cigarette à ses lèvres, tirant dessus lentement, par pur plaisir d’en relâcher la fumé avec lenteur.
Les geste d’Aubin, souvent , étaient accompagnés de silences, leur conférant un attitude religieuse, secrète. Il finit par lever ses yeux gris, pour la première fois, vers son interlocuteur.







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MessageSujet: Re: Over and over, I'm here again ◖ Aubin   Sam 11 Avr - 1:13

Il était évident que Morgan ne s’était pas attendu un instant à ce que ce soit facile. Être abîmé jusqu’à l’âme par sa créatrice et qu’il avait enfoncé dans les méandres de l’horreur en le poussant au meurtre, il savait que ça n’aurait rien d’aisé. Déjà psychologiquement attirant lors de leurs premières rencontres, Aubin avait cette prestance calme et apaisante bien que torturée. Il était de ceux à pouvoir vous accrocher le regard bien malgré vous, même s’il ne vous regardait pas réellement. C’était ce qui avait incité le daybreaker à se concentrer sur lui. Aimant détruire tout en conservant. Et puis, à sa façon, il avait voulu épargner une telle création. N’étant ni le créateur ni le sauveur, il en était le conservateur. Et ce conservateur était frustré mais, patient. Le changeur évitait obstinément son regard. Il n’aurait su dire si c’était une habitude ou bien la peur du fantôme de leur passé commun. Il trouvait ça dommage, ces yeux-là avaient quelque chose d’apaisant. Il avait eu tout le loisir de l’observer au loin. Sa folie y trouvait une forme de sanctuaire mais aussi, de profonde jalousie. Cette capacité de s’évader vers l’apaisement, le calme, la plénitude. Tout ça lui était interdit. Il rêvait ainsi par procuration désormais, volait les songes, violait les souvenirs.

La nostalgie qu’Aubin éprouvait, il l’éprouvait aussi. Une époque où son esprit était tout à lui, une époque où il était maître de lui et de sa puissance, une époque où sa voie était claire. Aujourd’hui, il y avait la folie, la quête de l’information, la course effrénée qu’il menait pour rattraper une époque qui n’était pas encore la sienne mais, qu’il commençait seulement à appréhender. Plus taciturne que jamais, le hibou avait lui aussi évolué dans ses plus grands travers bien que Morgan n’en sache encore rien.
Il se plaisait à observer le gratte papier, à le voir s’échiner dans cet environnement hostile entre ses murs de papiers. Il aurait tant aimé le voir hors de cette muraille, hors de ce bâtiment. Pouvoir ainsi analyser les failles. Mais, sortait-il ? Il avait des doutes. Le fait qu’il répète ainsi le jour de la semaine en était une preuve, s’il lui en fallait une supplémentaire. Le regardant porter sa cigarette à ses lèvres, le prédateur en lui sourit. Il avait ici tout le loisir d’établir son étude, son plan d’action. Il pouvait voir ce qui pourrait être un atout ou un désavantage. Un vice identique... une passion incommensurable pour le papier relié alors que lui peignait des toiles... Il pouvait comprendre le changeur, se fondre dans sa psyché, l’utiliser pour le mener à lui. Qu’il était bon de retrouver des pans de son passé de si plaisante façon.

- « Je doute que tu le sois. Mais, je m’en contenterai. »

Ne pas le pousser trop vite, trop loin. Prendre son temps dans cette chasse commencée il y a des décennies. S’approprier ce qui appartenait à une autre. Devenir une nécessité. Il savoura la verve mal employée mais, agréable. Les jeux de l’esprit, un délice. Il aimait tant ce genre de choses et pourtant, il avait oublié ces saveurs jusqu’à aujourd’hui.

- « Lorsque tu m’as vu, ta mortification était visible. J’ai voulu te laisser le temps de t’habituer. Ai-je mal agi en me préoccupant de ce que tu pouvais endurer en me voyant ? Et pourquoi aurais-je dû avoir quelques remords ? Aurais-je commis un impair par le passé qui t’aurait peiné ? »

Ne jamais reconnaître. Reconnaître, c’était céder. Il devait garder le dessus, conserver la supériorité qui avait toujours été la sienne en sa présence. Et même s’il ne répondait pas réellement, il parvenait à entamer une conversation. C’était plus qu’il n’en avait espéré pour une première entrevue en vérité.
Mais, enfin, il lui faisait face. Et Morgan en profita pour se couler tout son saoul dans ce regard mi-absent mi-nostalgique. Le ton de sa voix était bien différent mais, malgré tout pas assez loin de cette vieille image. Un sourire calculé s’afficha sur ses traits. Rieur, conciliant.

- « Mon appartement n’est pas en meilleur état. Qui suis-je pour te reprocher de vivre dans la passion ? »

Non pas dans sa passion mais, dans la passion. Les mots avaient été choisis avec extrêmement de soin. Il se devait d’avancer avec minutie. Ouvrir lentement l’univers de cet être nocturne. Il ne pouvait y aller avec des forceps, pas ici. Cet animal-là demandait du soin, de la douceur pour s’épanouir et avancer de lui-même dans le piège. Endormir la vigilance pour mieux piéger.
Répondant à l’invitation sans trop s’approcher, il saisit une cigarette et l’alluma venant parfaire l’ambiance enfumée du lieu. Retrouvant son attitude d’autrefois, il l’adoucit cependant avant de l’adopter. Comme s’il tombait le masque alors qu’il n’en revêtait qu’un autre. Restant debout dans une volonté de laisser à sa proie le loisir de contrôler un minimum la situation, il se perdit à nouveau dans les iris du hibou, dissimulant l’être véritable qu’il était. Son attitude était détendue, agréable et invitant à l’apaisement. Il ne désirait qu’une chose, que les graines qu’il avait semées autrefois renaissent et prennent pour de bon. Influençable juste ce qu’il fallait, il était celui dont il voulait s’accaparer l’existence.

Orientant son regard vers ses dessins éparpillés, de légères rides d’amusement vinrent compléter le masque du chasseur.

- « J’ai pensé que tu ne les garderais pas. Je suis surpris. »

Et, il l’était à moitié. Significatif de leur passé. Il avait songé qu’ils finiraient au fond d’une corbeille.
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MessageSujet: Re: Over and over, I'm here again ◖ Aubin   Dim 19 Avr - 11:40




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Il n’aurait pas dû.
Non il n’aurait pas dû se plonger dans la confrontation directe, œil contre œil, avec l’homme en face de lui.
Instantanément ses yeux s’emplirent d’une image qui n’avait point changée. Il se retrouvait face à une estampe, un tableau, une image sortie de son passé. Lui faisait-il aussi cet effet-là ?
Après tout, bien sûr que l’un comme l’autre avaient évolués, s’étaient façonnés pour se fondre dans ce nouveau monde. L’un comme l’autre avaient été érodés par les siècles et leurs péripéties. Ils étaient paradoxes : avaient changés mais étaient toujours les mêmes.
Et Aubin commença à avoir peur.
Même si leur rencontre remontait à il y a de ça des siècles, il l’avait toujours vu commence intense, car se confronter à Morgan s’était jouer avec le feu, un feu en cage, destructeur, sadique qui a tout moment pouvait se libérer.
Et malgré le temps écoulé ce qu’il avait bien pu vivre dans les enfers des sorciers, Morgan n’avait rien perdu de cette présence magnétique. Ce genre de présence qui ne s’imposent pas à vous, qui sont plus pernicieuses, empoisonnées. Un charisme silencieux et animal, comme peuvent avoir les fauves ou les oiseaux de proie. Un qui ne vous sautait pas au visage, ne vous écrasait pas de sa présence, mais s’imposait a vous avec une facilité déconcertante, capturant votre regard.
La plume crispa un peu ses faméliques phalanges autour de sa cigarette.
Un impair qui l’aurait peiné ? Elle était morte. N’en était-ce pas assez ?
Mais après tout, ce n’était pas la faute de Morgan… Non. C’était entièrement de la sienne. Il se mortifia encore une fois de rejeter la faute sur d’autre, son crime était son crime, voilà pourquoi sa peine semblait si lourde.
Ce qu’Aubin ne savait pas, ou plutôt ne voulait pas savoir, pas comprendre, c’est que ce vil prédateur miaulant, feulant en face de lui n’avait été que la petite mains l’ayant effleuré alors qu’il était au bord de la falaise.
Esprit brisé, au bord de la folie, de la brisure. Malléable souhait, influençable une pâture, un gibier si délicieux pour un animal comme Morgan. Voilà ce qu’il avait représenté a cette époque. Un amusement. Quelque chose à entrainer dans une déchéance, un engrenage sans fin.

Le hibou ne bougeait plus, assis à sa chaise de bureau, transpercé, transcendé par le regard opaque et sombre du sorcier qui semblait vouloir se couler dans le sien, traverser au mieux son être opalescent et friable. S’infiltrer dans son esprit ébréché. Et le sourire qu’il lui servit a cet instant lui donna la nausée.
Aubin était un être d’empathie et de douceur, mais il était incapable de lire dans l’âme des autres. Il était incapable de savoir si les sourires étaient faux et les actes sincères. Mais là, plus il revoyait Morgan, plus il se souvenait du sang sur ses mains, de la détresse et du fatum. Et il le voyait sourire, comme s’il lisait dans son esprit et se tordait de rire.
Ou alors ce n’était rien de cela ?
Ne pas savoir, ne pas comprendre voilà tant de choses qui s’ajoutaient au trouble d’Aubin.
Celui-ci soupira doucement, se calmant. Le regard brillant, il observa en silence le brun se servir, porter à sa bouche ce bâtonnet de fumée, l’allumer et se joindre à lui dans sa tentative d’emplir la pièce de fumée qui s’élevait en douces arabesques, nullement troublées elles par la présence de l’intrus. Les gestes étaient calculés, retenu dans une sorte de respect, une sorte de douceur feinte, celle que l’on utilise face aux bestioles apeurée. C’était après tout une bonne définition de ce qu’était Aubin.
Il se rejeta dans le fauteuil, observant un instant leurs fumées respectives et ferma les yeux. C’était à la fois douloureux et jouissif, car sous ses paupières closes, dans cette ambiance qui avait quelque chose de nostalgique, il se revoyait dans ce temps révolu.
Il se revoyait a Paris, son beau Paris, dans ce café du Quartier Latin où toujours les étudiants venaient à se retrouver. Il revoyait ces soirées passées avec Morgan devant un verre d’absinthe, les jambes lourdes d’avoir crapahuté dans toute la capitale sans poser de question sur les agissements du sorcier. Il revoyait son plaisir timide de converser avec un esprit fascinant qui avait le luxe de lui faire oublier la douleur continue et ininterrompu de ses bras, de son corps, de son être. Et il se revoyait aussi bien prier, pour que le temps s’arrête, se stoppe dans ces quelques instants, car il ne voulait pas rentrer. Il était mort de peur a l’idée de la revoir car il savait ce que cela induisait pour lui.
Il en était à ce point de folie, à devoir choisir une salvation d’une furie auprès d’un sadique. Mais ça, il ne le savait pas vraiment.
Il entendit la voix de Morgan résonner dans la pièce et son regard libéré de la présences des yeux captivants du sorcier, suivit le sien pour dériver vers la pile soigneusement formée au bout de son bureau.
En effet. Il était étrange d’avoir gardé ces dessins, remuer les vieilles plaies du passés n’était jamais très bon. Et c’est ce qu’il recherchait. Aubin était un masochiste dans l’âme, sans qu’il n’en ai vraiment conscience.
Ces dessins avaient cette particularité, de le rendre nostalgique, de lui rappeler une époque de sa vie qu’il avait aimé tout en le plongeant dans l’horreur de ses souvenirs. C’était doux et douloureux à la fois. Horriblement douloureux que de sentir se rouvrir les cicatrices, ouvrir les portes à ses vieux démons.
Et c’est ce qu’il recherchait.
La douleur n’était plus qu’un autre moyen pour son corps vide de se sentir en vie, tout en se mortifiant pour ces actes dont il n’arrivait pas à laver l’affront. La culpabilité était beaucoup plus douloureuse, souffrir était un moyen de s’y soustraire, de se persuader qu’on essayait de tendre vers une repentance en tant que martyr. Voilà pourquoi Aubin passait son temps à se détruire, lentement, a petit feu.
Mais cela, ces raisons au pourquoi il gardait ces dessins, Aubin n’en n’avait lui-même pas vraiment conscience.

« Pourquoi jeter ces esquisses dont j’apprécie le trait ? Certes, mon bureau n’est pas la meilleur des galeries, mais leur place n’est assurément pas au fond d’une poubelle. » Et c’était vrai, Aubin était un artiste tout comme Morgan, un esthète, et par ce principe n’avait pas le cœur à jeter si belles choses.
Il attrapa un des dessins, et passa ses longs doigts pâles sur le papier. Et puis, il y avait autre chose. Aubin avait parfois du mal à se souvenir. Sa mémoire parfois lui faisait défaut et il oubliait. Il savait les choses évanescentes si l’on ne prenait pas la peine de les figer. Et son siècle d’existence avait parfois tendance à s’égrener dans la poussière. Les dessins étaient une salvation, un repos pour sa mémoire.
« N’as-tu pas parfois du mal à te souvenir ?... » Lança-t-il alors que ses yeux se perdaient dans le mouvement lent de ses doigts sur le dessin.
Soupirant, il le rejeta devant lui, sur son travail actuel qu’il n’allait pas recommencer tout de suite et se rejeta dans le fauteuil, croisant ses jambes sous son bureau.
Aubin reporta sa cigarette à sa bouche et observa Morgan de haut en bas, en silence, peut être perdu dans on ne sait quelle réflexion. Il finit par esquisser un geste vague devant lui.

« Si tu n’es pas décidé à partir, assieds-toi donc. Il y a surement une chaise quelque part » Il y avait une seconde chaise dans le bureau d’Aubin, mais elle était si souvent vide de personne qu’il avait fini par y empiler quelques livres. « Tu me donne le tournis à rester debout… »
Ce n’était pas une invitation, il aurait préféré le voir partir. Loin. Et peut-être ne jamais le revoir, ou s’en cacher jusqu’à la fin de ses jours. Mais il n’aimait pas le fait de le voir debout, supérieur a lui, en position de force. De là où il était, il devait lever les yeux pour le regarder, tandis que l’autre l’écrasait de sa présence qu’il tentait de faire plus amicale.
Il ne pouvait rien lui arriver ici après tout. Non ?
Mais Aubin était un être aimant a se bercer d’illusion, et celle-ci était la plus folle. Surtout depuis que Morgan était rentré dans l’équation de cet insoluble problème.





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MessageSujet: Re: Over and over, I'm here again ◖ Aubin   Lun 20 Avr - 23:48

Morgan avait attendu cette rencontre pourtant, il était insatisfait. Ce qu’il éprouvait en face de cette image du passé ne lui plaisait pas. Trop de choses remuaient en lui, brassant la fange, remuant le marasme d’une vie qu’il n’aurait plus jamais. Il y avait la fascination bien sûr mais, il y avait aussi la haine. La haine de cette proie qu’il poursuivait et chassait. Animé par un paradoxe qui dépassait l’entendement, il voulait cet homme, ce changeur. Il voulait faire sien ce qu’il n’avait pas pu avoir de par son jeu de l’époque même s’il avait été jouissif.
En dehors de rares occasions, Morgan était un être d’envies inassouvies. Ses passions étaient malsaines, ses obsessions dévorantes, il ne pouvait jamais se contenter de ce qui était sien. Il voulait toujours plus. Créer et détruire, s’approprier et annihiler. S’il créait, quand il ne s’agissait pas de son travail, il aimait transcender l’œuvre d’autrui, la porter aux nues une fois sa propre tâche achevée.
Fasciné mais, rebuté, il n’appréciait pas être ainsi en proie à la contemplation lorsqu’il se plongeait dans ses yeux. La sérénité qu’il y avait trouvé, il la lui jalousait. Un autre paradoxe lui qui aimait autant le chaos que la tranquillité. Son désir d’un monde mort soumis aux affres du temps et de la nature n’avait finalement rien de surprenant. Il parvenait à atteindre la plénitude au beau milieu du chaos qu’il pouvait parfois générer mais, ça ne durait jamais. Il voulait que ça dure, il voulait tout ressentir simultanément et Aubin lui offrait cette possibilité. Une autre raison de le détester et de vouloir se l’approprier.

Feindre une volonté d’être présent dans véritablement l’être était une bonne idée en soi. Après tout, il avait ainsi pu approcher le changeur sans se faire mettre dehors. À présent, il devait le dompter, rendre sa présence amicale et plus tard, indispensable. Hors, Morgan était conscient qu’il allait devoir prendre son mal en patience. Le temps serait son meilleur allié et le passé, son ennemi. Il devait prendre garde.
Habilement, il se dédouana de la conséquence du petit jeu qu’il avait engagé autrefois. Curieux, il aurait aimé savoir si Aubin se sentait coupable d’avoir tué sa créatrice parce qu’il avait pris une vie ou bien parce qu’il ne le voulait pas. Bien souvent, la majeure partie des gens étaient hypocrites envers eux-mêmes, refusant de reconnaître le véritable fond de leurs sentiments. Lui-même n’y échappait pas toujours et pourtant, il connaissait mieux que bien les tréfonds de son esprit.

Jouant son meilleur rôle pour appâter en douceur le volatile, il se perdait bien souvent dans son regard pour y grappiller tous ces sentiments qu’il voulait faire sien. Morgan se sentait vide ou plutôt, n’était que noirceur. L’homme n’aimait pas, jamais vraiment. Il ne se souvenait plus d’avoir un jour éprouvé ce sentiment. Il avait... oublié.
Il prit une cigarette et l’alluma, patientant avec sagesse, que sa proie s’occupe de lui. Il devait être extrêmement prudent s’il ne voulait pas être démasqué. Les approches brutales étaient inutiles et contre-productives. Lorsqu’il parla, ce fut par curiosité. Il voulait savoir pourquoi ses esquisses dénuées de toutes couleurs avaient été conservées. Fidèle à l’extrême, il n’avait jamais pu y apposer de la couleur, le fusain lui avait semblé l’outil le plus approprié. La déférence dont faisait preuve le changeur par rapport à ses gribouillages le surprenait. Il ne traitait pas ses toiles avec respect et certaines avaient tout simplement disparues sous une autre couche de peinture. Perdu quelque part entre deux chevalets mémoriels, la question tomba à point nommé.

- « Si. Et parfois, je suis tout simplement incapable de me souvenir. »

Malheureusement, il n’oubliait pas réellement des pans de sa vie, ou des visages... C’étaient les émotions qui s’évaporaient, sa capacité à éprouver, à ressentir. C’est à ces choses qu’il songeait quand il se mit en quête d’une chaise, fouillant précautionneusement les lieux. Il finit par la dégotter sous une pile de livres et de paperasses. Et, sans chercher à tergiverser, il s’installa. S’il cela pouvait le tranquilliser, il n’allait pas luter contre le courant.

- « Depuis quand n’es-tu pas sorti mon ami ? Le monde t’est-il devenu si hostile pour que tu ne veuilles plus y évoluer ? Sous bien des aspects, il est devenu fascinant. Quoi qu’effrayant. Il m’arrive de craindre de ne plus y avoir ma place. »

Se confier sans pour autant trop en dévoiler aiderait sans aucun doute à briser lentement la carapace du reclus. Il lui fallait malgré tout, encore trouver la meilleure approche en face-à-face. Leurs traits ne s’étaient pas dissipés avec le temps, ils s’étaient accentués, ce qui ne lui facilitait certainement pas la tâche.
S’infiltrant un peu de nicotine dans l’organisme, il s’installa un peu plus confortablement, s’octroyant une pause qu’il n’aurait pas prise autrement. Fermant les yeux à son tour, il se repassa les instants qu’ils avaient passés ensemble et sortit un stylo de l’une de ses poches, ainsi qu’un petit carnet de feuilles blanches. Il envahit un minuscule recoin du bureau et se mit à immortaliser cet instant du présent.

- « Le présent est trop proche pour être oublié mais, il mérite d’être capturé. Cela te rendra peut-être mes autres griffonnages moins oppressants. Je sais à quel point il n’est pas toujours bon de remuer le passé mais, je ne savais comment te contacter autrement. »
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MessageSujet: Re: Over and over, I'm here again ◖ Aubin   Jeu 23 Avr - 22:50




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Dans sa vie Aubin s’imposait beaucoup de choses. Des choses infimes qui faisaient son mode de vie controversé.
Et il s’imposait notamment une certaine transparence qui avait fini par teinter son être insipide, le faisant disparaitre aux yeux des autres.
Aubin était ce genre de personne terne et grise qui passerait vite inaperçu si par tout hasard vos yeux ne tombaient pas sur lui. Le genre de chose qu’on ne voit pas avant de marcher dessus ou de le bousculer. Peut-être qu’après son regard toujours égal, tinté de cette mélancolie omniprésente finissait par accrocher le vôtre. Mais le reste du temps Aubin restait dans l’ombre, non seulement parce qu’il le voulait, parce que même auprès des démons qui y étaient tapis, il trouvait plus de sécurité que face aux êtres de chair et d’os. Et aussi parce qu’il était devenu avec le temps ce genre d’être invisibles et immatériel dont on ne se rappelait la présence qu’au moment de les briser.

Alors oui, ceci pris en compte on pouvait bien comprendre qu’il se sente dépassé par les événements que le sorcier avait précipités.
Il lui était pourtant inconcevable de se voir être le centre d’une telle attention. Il avait au début pensé les présents ironiques, il s’était méfié.
Plus encore, il ne pouvait concevoir être le centre de l’attention actuelle du sorcier. Il cherchait, observait, faisait couler ses prunelles grises sur toute la physionomie de l’homme face à lui. Que voulait-il ? Que cherchait-il ? Pourquoi mettait-il tant d’effort dans cette quête qui semblait vaine ?
Aubin savait que non, Morgan ne faisait pas ça pour la beauté du geste. Que chaque action était calculée au millimètre près, pensée et repensée, échafaudée dans cet esprit malade.

Et qu’en aucun cas elles étaient désintéressées.

Mais la plume, sa cigarette coincée entre ses lèvres pincées, figées dans une expression suspicieuse, se torturait les méninges pour savoir, essayer de caresser du bout des doigts une plausible réponse à ses interrogations silencieuses.
Qu’avait-il donc à offrir au sorcier pour le voir s’échiner ainsi ?
Non il ne pouvait pas admettre l’idée qu’il voulait simplement discuter du passé autour d’une cigarette. C’eut été une fantaisie trop idéaliste, se bercer d’une illusion futile même. Aubin se berçait d’illusion mais il aimait que ses propres mensonges soient bien construit, celui-ci ne l’était pas de toute évidence.
Morgan s’intéressait-il au gouvernement ? à ses agissement ?
Il était impossible de connaitre les motivations d’un tel homme, et Aubin aurait parié que lui-même vendait ses services au plus offrant n’ayant comme ligne de conduite que son bon vouloir.
Outres cela, Le hibou était conscient de n’être qu’un pauvre pion ébréché au milieu de cet échiquier. Il était évanescent, d’une certaine utilité certes, mais si facilement remplaçable.
C’était ainsi : tout le monde entendait les discours mais attribuait ses mots aux hommes qui leurs donnaient une naissance orale. Personne ne songeait à la plume et si d’avenir il venait à disparaitre, un autre prendrait sa place au pied levé sans que quiconque ne remarque la différence.
Il regarda Morgan, le regard interdit. C’était une confrontation directe, de regard contre regard qui le rendait mal à l’aise tant il avait l’impression que celui de son vis-à-vis cherchait à se loger dans son crâne, lui brulant la peau et les rétines. Mais il faisait face, tenait bon malgré le malaise qu’il ressentait au plus profond de ses entrailles.
Se souvenir. Il essayait de ne jamais trop se plonger dans les souvenir, même s’il était un être qui faisait reluire les lettres du mot pessimisme. Or, depuis ces deux semaines il se trouvait confronté à toutes ces choses qu’il avait nié, dans un mélange douloureux qui remuait des couteux dans des cicatrices encore ouvertes, et étrangement jouissif, d’un penchant plus malsain . Et depuis quelques instant tous ces sentiments semblaient s’être intensifié depuis que le sorcier avait passé le pas de la porte.
Se plonger dans les souvenirs, quelle beau sens littéral, quel doux premier degré ;  Une apnée effrayante, plongé dans ce qui nous oppresse et nous entoure, torturé par sa propre mémoire, noyé par ses vices pour peut-être toucher du bout des doigts, dans l’agonie silencieuse, la jouissance dernière qu’on ceux en approche de la fin : La sérénité de celui qui cesse d’être martelé par le poids de l’existence pour enfin offrir son corps au royaume du silence.

Il secoua la tête avant de tirer une dernière fois sur son pâle mégot de cigarette, l’écrasant nonchalamment au milieu d’un cendrier ou gisaient déjà bon nombre de ses semblables.
Alors qu’il soufflait cette fumée opaque, dansant en arabesques elliptiques devant ses yeux dont la couleur leur semblait jumelle, un fade sourire, pâle et sans saveur vint naitre sur ses lèvres.

« Voilà bien longtemps que je ne compte plus mes heures ici. Il m’arrive souvent de perdre le fil du temps qui passe. » lança-t-il en soupirant, esquissant un geste de la main, faisant se mouvoir ses longs doigts comme pour esquisser une tentative de retenir un fluide, un fil, quelque chose de vaporeux entre eux « Je ruinerai ces pauvres bougres s’ils devaient me payer mes heures supplémentaires. Je ne sais même pas combien je suis payé, ou si je le suis vraiment je dois dire…» il accompagna cette phrase d’un rire presque silencieux, il n’était pas d’humeur a rire de toute manière. Et, il semblait même que sa physionomie ait oublié ce mécanisme. Force est de constater que le Hibou était un être vivant complètement hors du temps actuel, en témoignait ces quelques palabres. L’argent certes, il n’en n’avait jamais vraiment eu étant étudiant à l’époque. Et depuis qu’il s’était retrouvé jeté dans ce nouveau monde, il reléguait ces affaire d’argent, d’emplois et de paperasses inutile à son…. Protecteur ? Peut-être était-ce un mot mal adapté mais il n’en trouvait pas d’autre.
Il pencha la tête à la confidence, depuis le début de leur conversation c’est avec précaution qu’il s’essayait à démêler le vrai du faux. Néanmoins c’était une chose des plus ardues avec un être comme Morgan, pourtant il lui sembla être bon de penser la confidence véridique.
Aubin se repoussa un instant sur sa chaise, et se tourna vers la fenêtre une nouvelle fois.

«  Il me semble ne pas avoir ma place ce monde-là et je ne sais quoi en penser, je ne sais quel but m’y trouver. Aussi peut être comme d’autre ai-je arrêté de lutter contre le courant pour m’y laisser emporter ? »
De ses phalanges diaphanes il tira le rideau, laissant une lumière plus vive envahir la pièce, révélant une fois de plus le capharnaüm, dispersant les ombres. Lumière crue et brute qui lui fit aussitôt porter la mains à ses yeux gris, pour les épargner de la brûlure causée par ces rayons blanc. C’était trop fort, trop intense, trop vivant comme lumière pour un être tel qu’Aubin.

«  Sur les ruines du passé qui fut notre présent, certains bâtissent des empires, d’autre creusent leurs tombe »

Il se retourna en entendant un farfouillement de feuilles et ce bruit si caractéristique du stylo sur le papier, ce bruit qui avec le temps était devenue pour lui un réconfort, et la plus douce des berceuses.
Observant le coursier appliqué sur sa feuille, il pencha la tête interloqué, jusqu’à ce que ses palabres lui ne apportent réponses à ses question.

«  me contacter… »

Visiblement à nouveau assez mal à l’aise de sentir les traits de ce présent capturés, figés dans de la graphite caressant du papier, Aubin baissa la tête et passa sa main dans ses cheveux dans une vaine tentative de les recoiffer un peu en arrière. A vrai dire il ne savait pas vraiment quoi faire de lui à cet instant précis, et laissa sa mains descendre de ses cheveux pour palper les traits de son visages, coupants, creusé et faméliques. D’une maigreur et d’une fatigue a peine dissimulée sous cette barbe qui était la sienne. D’une laideur répugnante s’évertuait-il à penser dans un sourire amère, il savait qu’il provoquait le dégout de par son attitude, mais aussi de par ses airs de cadavres ambulant.

«  Croque donc autre chose que ce visage mort… Il me pèse de me rappeler qu’il m’appartient. » Il s’observa dans le reflet d’une vieille glace qui gisait plus loin. Son visage été resté le même, même après ce siècle d’errance animale. Quels prodiges que ceux de la magie… Quelles monstruosités aussi.  «  Toi non plus, tu n’as pas changé enfin… Si bien sûr tu as changé, mais ton facies reste le même. Tu as toujours été bel homme Morgan, mais d’autre fuiraient s’il savaient ce que j’y lis. »

En effet qu’y lisait-il ? Lui le gratteur de papier ?
Oh, il voyait ces choses basiques, ces choses que celui qui avait connu le sorcier avant sa plongée aux enfer était en mesure de voir.
Il voyait parmi les traits qui se voulaient doucereux, les affres du temps qui avaient exacerbés cette folie furieuse qui habitait le sorcier. Ils avaient fait ressortir le vice, le noir, la mélasse pour lui forger un nouveau masque. Un masque aux formes changeantes, une arme de prédateur.

« Morgan cesses un instant de me bercer d’histoires, en dépits de mon poste je n’ai rien à t’offrir. Que veux-tu donc pour déployer tant d’effort ? »

Aubin avait croisé ses doigts devant lui sur son bureau et regardait fixement l’artiste. Il tentait, il essayait tout de même de se donner prestance, malgré les tremblements archaïques de son être, malgré cette insécurité qui lui tordait le ventre.
Mais, aussi bien qu’il le terrifiait, le sorcier avait l’étrange dont de provoquer chez lui une curiosité malsaine. Un sentiment vif et nouveau qui résonnait dans sa carcasse vide, tant et si bien que l’échos produit lui montait à la tête.





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MessageSujet: Re: Over and over, I'm here again ◖ Aubin   Dim 26 Avr - 16:41

Morgan avait bien conscience de bousculer Aubin dans ses habitudes et c’était précisément le but recherché. Il n’y allait pas trop fort bien sûr mais, il se glissait lentement mais sûrement dans sa vie. Il fallait qu’il y aille doucement pour ne pas le brusquer, pour l’appâter. Il savait que ça ne serait pas une mince affaire. Précautionneusement, il tâtait le terrain pour voir jusqu’où il pouvait aller sans le brusquer, sans l’effrayer. Oui, Aubin était un animal qu’il devait apprivoiser lentement mais sûrement, ce qui était d’autant plus difficile qu’ils se connaissaient. La tâche était rendue ardue par leur passé commun. Il devait déconstruire pour reconstruire.
Dans cette entreprise, il devait prendre garde à ne pas éveiller les soupçons du changeur et s’il le faisait, à le tranquilliser. Ce serait long mais, ça donnait à tout ceci une dimension bien plus intéressante qu’une simple chasse. Berner le déjà berner, réitérer la chose, telle était la complexité avec laquelle il allait se battre. Son expression ne le trompait pas, il devait la jouer fine.

Franc sans l’être vraiment, Morgan se confia. En son fort intérieur, il n’était même pas navré de ce qu’il venait de dire, du fond même de sa situation. Oui, son humanité, si l’on pouvait la nommer comme ça, s’effilochait. Seulement, avait-il été capable, réellement capable, d’éprouver tout cela avant ? Il avait des doutes, de gros doutes. Il avait bien du mal à se souvenir mais, à son sens, il avait toujours feinté ce qu’il avait été, dissimulant ses facettes et ses actions. Il avait incarné un rôle et, il en incarnait un nouveau aujourd’hui. Plusieurs même.
Il tira sur sa cigarette et observa un moment Aubin, s’amusant intérieurement de voir qu’il était resté le même tout en étant changé à la fois. L’homme était un artiste, pas un bureaucrate. Sa position aurait pu le faire rire à gorge déployée si seulement il n’avait pas à ce point envie de le prendre dans ses filets. L’argent n’était pas une chose qui motivait Morgan non plus, il pouvait comprendre mais, contrairement au hibou, il en mesurait l’utilité. C’était une nécessité puisque presque tout s’achetait, lui compris. Tout était monnayable bien que les prix variaient aussi bien dans leur nature que dans leur somme.
Laissant sa proie à ses divagations, il se mit à dessiner, croquer, embrayant sur le présent. Jouant son rôle d’homme voulant juste trouver quelqu’un de son temps. Il ne faisait là que torturer d’une façon différente. Le présent n’était pas plus un cadeau que le passé, juste un moyen de tenter de faire un cadeau maladroit. Du moins, c’était la vision qu’il souhaitait donner de l’extérieur. De l’intérieur, il était parfaitement conscient de son geste. Se rappeler à lui. L’obliger à s’interroger jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus et accepte simplement de le voir rôder alentour pour s’en rapprocher.

- « Te contacter. Oui. »

Une simple constatation, comme s’il n’y avait rien d’étrange dans ce fait. Sans relever la tête de son papier à présent parcouru de lignes éphémères, il chassa les paroles du changeur. L’acceptation. Aubin devait accepter ses gestes et ses actes, c’était une des conditions qu’il se posait, une condition qui rendrait son entreprise plus aisée. Enfin, il laissa son geste en suspend.

- « Et que lis-tu sur mes traits Aubin ? » Il mua sa voix la faisant paraître d’une offense naturelle. Culpabiliser l’autre était un bon moyen de faire passer un bon mensonge et il était très doué en la matière. « Que me reproches-tu donc à ce point ? Que t’ai-je donc fait par le passé ? »

Il ne tira pas en longueur, choisissant ses mots avec soin. Il ne lui avait jamais rien fait. Il n’avait fait que l’écouter et le conseiller quand il daignait parler. Il n’avait fait que planter quelques graines et les avait laissées germer. Il ne pouvait rien lui imputer directement. En ça résidait le génie avec lequel Morgan l’avait manipulé à l’époque. Il n’y était pour rien, strictement rien. Il n’avait usé que de mots innocents qui avaient touché un mal profond dont il n’était même pas responsable. Tout ce que Morgan regrettait aujourd’hui, c’est de n’avoir pas profité de l’occasion pour ramasser les morceaux et se les approprier en ce temps-là.

- « Tu me vexes car je ne veux rien, si ce n’est disserter avec une vieille connaissance. Mais, puisque ma simple présence te met dans l’inconfort, il est temps pour moi de partir. Je regrette de n’avoir pu te mettre à l’aise comme je le faisais autrefois. »

Il termina son trait. Juste quelques lignes, quelques formes et ombres grossièrement traîtées mais, l’essentiel était là. Aubin y reconnaîtrait leur silhouette sans pour autant pouvoir y juger de ses propres traits. Le visage de Morgan couché sur le papier, juste une esquisse floue dotée d’un regard qui était le sien dissimulé derrière un masque dont il usait avec efficacité. Il semblait avenant, hésitant.
Se levant en abandonnant sur le bureau crayon et papier, il garda la cigarette coincée au coin des lèvres.

- « Je suis navré. Peut-être aurais-je dû attendre encore. Nous nous reverrons, si tu le souhaites. »

N’esquissant aucun geste dans sa direction pour ne le forcer à rien, il sortit et, alors qu’il tournait le dos au hibou, il souriait intérieurement. Il n’y avait plus qu’à attendre patiemment et observer à nouveau. Attendre... quel plaisir lors d’une chasse.
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MessageSujet: Re: Over and over, I'm here again ◖ Aubin   Lun 27 Avr - 20:04




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Petit séisme délicat qui prenait ses mains, son corps entier. Faisant résonner avec une tristesse palpable sa vide carcasse. Oh Aubin, regardes-toi essayant pitoyablement de te donner une contenance, essayant de sortir ta tête de l’eau et de résister contre ce courant qui habituellement t’entraine.
Non.
Contre ce courant par lequel tu te laisses emporter dans une lente inertie, une noyade silencieuse au milieu du royaume du silence.
Non Aubin, tu n’es pas un battant face à ce monde qui se heurte à toi avec tant de violence. Tu ne te tiens pas face à lui prêt à l’affronter en serrant les dents. Tu te laisses rouer de coup, trainer dans la boue, tu t’effaces, tu disparais. Car pour toi cela semble plus simple. Tu vois un chemin de vie, d’une vie certes en lambeau, là où les autres ne voient qu’une lâcheté primaire.

Il regardait l’homme en face de lui, il regardait avec application les traits rapides de la graphite s’échouant dans un murmure sur le grain du papier. Et à chaque mouvement expert de ce poignet il avait l’impression que ce n’était pas la feuille que griffait cette mine, mais bien sa peau. Qu’elle s’amusait à y tracer des sillons, à planter ses griffes dans son visage pour en retirer la pâle essence et l’enfermer dans leurs traits. De chaque gestes pouvait naître la violence.

Contrôlant son souffle, essayant de refréner le nœud qui nouait son estomac, il tentait tant bien que mal de paraitre… De paraitre quoi ?
Aubin n’était pas un être d’apparence, il ne savait pas sa parer de masques autre que ceux qui lui étaient propre : l’inertie, la mélancolie omniprésente, presque inscrite dans les traits de son visage.
Oh oui il essayait bien de faire paraitre son regard dur, intransigeant. Mais ce n’était pas les regards d’Aubin. Les siens étaient profond et tristes, doux et torturés comme deux eschares laissant une plaie béante ouverte sur son âme même. Ah, il aurait aimé dans cette jungle de bureaux avoir des yeux tels que ceux de Morgan : sombre, infiniment sombre comme de l’obsidienne, dans lesquels pouvaient se cacher tout et n’importe quoi et, qui à la lumière et par la volonté propres du sorcier pouvaient se changer, se confondre. Il n’avait pas souvenir que des iris bleuté pouvaient être si sombre. Ah, et pourtant, ils étaient comme le fond de ces rivières, de ces gaves quand dans leurs eaux calmes le bleu du liquide s’assombrissait dans la profondeur de leur lit. Lit au fond duquel se cachaient milles choses impensables, ou littéralement pouvaient s’endormir les plus beaux trésors comme les plus noirs monstres. Jalousement gardés au milieu de la vase, de la crasse qui ne se voyait pas de la surface, celle qui encore et toujours se faisait remuer au bon grès des flots intarissables, a l’image de ces névroses dont jamais on ne guéris.

Aubin sursauta aux paroles du sorcier. Voilà, oui voilà ce qu’il voyait sur ses trait, au fond de ses yeux. Voilà tant de choses qu’il n’aurait su exprimer.

«  J-je… »

Malaussene avait voulu jouer aux fiers, aux courageux. Il avait voulu un instant être ce qu’il n’était pas et voilà qu’il se retrouvait à nouveau en train de chuter, de perdre ses mots.
Qu’elle ironie pour une plume n’est-ce pas ? Qu’elle ironie pour Aubin que de perde ce qui faisait ainsi sa seule consistance.  Les mots.

Et il ne trouvait quoi dire face à cet homme qui lui disait être vexé.  « Non, tu.. »  C’était la verve, les sentiments trop forts, feints ou non il n’en n’avait cure, qui le clouait sur place. La lenteur et la tension abattue sur eux depuis le début de leur discussion sembla se briser, s’échapper, se ratatiner comme une baudruche. Tout lui filait entre les doigts.
Aubin ne savait pas gérer cela : une personne qui se vexait sans qu’il ne l’eut réellement voulu. A son habitude, il était froid et utilisait la susceptibilité de chacun pour les faire se détourner de lui. Il vexait les gens de quelques piques bien senties, et eux de se draper dans leur orgueil pour mieux le laisser seul.
L’homme se levant, le toisant de nouveau de toute sa stature, faisant frissonner le Hibou à nouveau, lui laissant son esquisse dans un geste désinvolte. Lui aussi alors.
C’est alors qu’il traversa la pièce, en quelques enjambées, esquivant livres et feuillets, avalant la distance le séparant de la porte de sortie.  Et c’est sur cette promesse lancé dans une innocence feinte que le diable de cette farce se retira de la pièce.
Aubin ne sut que dire. Malaussène, voyons Tu n’avais jamais réussi à t’exprimer devant les autres.
Au son que fit la porte en se refermant, c’est tous ses os, son être et son âme qu’il senti se faire écraser par un poids inconnu, une angoisse latente, comme un abcès qu’on crève et qui avait germé depuis la première vision du sorcier.
Il s’était rendu compte que pendant un instant, un court instant qui pourtant avait été significatif, il aurait voulu dire quelque chose pour le retenir. Et cela le mortifiait. Il n’était qu’un faible.
Il attrapa l’esquisse, prudemment, comme s’il eut peur de se bruler en la touchant. Et alors qu’il la tenait maintenant devant lui, maintenant qu’il était seul, il n’empêchait plus son corps de trembler. De laisser libre court à son émotion. Ses faméliques phalanges se crispèrent sur le papier tandis que ses yeux s’abîmèrent dans la douloureuse contemplation des traits.
Et plus il l’observait, plus il relâchait sa peur ses angoisses, plus il se sentait du mal à respirer, la tête tourner. Cette rencontre l’avait troublé au plus profond de son être, lui avait glacé le sang, l’avait rejette en pâture à ses démons zélés.
Avec nervosité, il ouvrit en hâte le tiroir à ses côtés. Il fouilla, d’une main endiablée entre les multiples boites de médicaments aux noms plus étranges les uns que les autres.
Sans eau, il avala trois pilules. Il toussa pris d’une quinte de toux. Mais ne fit rien et les laissa lui déchirer la gorge avec violence appréciant un instant la souffrance produite. Encore plus ses doigts s’étaient crispés sur le papier du dessin.
Il tanga, un instant. Aubin, se rejeta dans son fauteuil, ses mains arrêtaient de trembler et leur prise sur le dessin lentement se défit, comme abandonnant toute résistance, toute vie.
L’écrivain mortifiait s’offrit alors la luxure de l’insensibilité, du noir et de l’oubli. Du calme enfin, de la plénitude.
Les paupières lourdes tombèrent sur les yeux gris. Ce n’était pas du sommeil, ce n’était pas réparateur. Il ne dormait pas, ne faisait pas de rêves. C’était juste la douce léthargie des drogués qui de son souffle glacé roule dans les veines et emporte avec lui les sensations. Les douces pilules de délivrance.

Et dans le silence, un seul bruit. Celui du dessin, si innocent, si léger, mais pourtant si lourd de sens, qui acheva sa course des doigts de l’écrivain jusqu’au sol.
Et avec lui d’emporter la conscience du hibou.



FIN





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Over and over, I'm here again ◖ Aubin

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