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 ζ vertigo.

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MessageSujet: ζ vertigo.   Lun 14 Sep - 4:41

Vertigo
Wesley & Vesper

L’ombre joue sur le mur, elle danse, virevolte, s’enfuit avec aisance. Jamais ses gestes ne s’interrompent prématurément, et s’ils le font, c’est avec une grâce qui les sublime ; lentement, la silhouette se tend d’un côté, puis de l’autre, avant de bondir comme une biche effarouchée prise entre les phares d’une voiture. Elle sautille d’un bout à l’autre de la salle, n’effleurant le sol que pour reprendre son envol avec empressement. A elle seule, l’ombre offre un spectacle dont on ne peut détourner le regard. Ses allées et venues, ses pirouettes graciles, ses révérences malicieuses la rendent finalement hypnotique, surtout lorsque les lueurs rougeâtres du crépuscule filtrent à travers les stores serrés pour découper ses mouvements entre sombre et clarté. La limite entre le monde et l’entité se brouille tandis que la nuit s’empare des lieux. Elle n’émet pas le moindre signe de faiblesse, elle ne semble guère dérangée par la pénombre qui s’installe dans la pièce et, au contraire, donne plus d’amplitude et de force à ses déplacements erratiques. Aucune musique ne porte ses pas, elle écoute une litanie connue d’elle seule, une partition sur laquelle elle pensait ne jamais plus pouvoir danser. Vesper se meut avec l’énergie de l’espoir, du désespoir. C’est son chant du cygne. Et ironiquement, il signe sa renaissance.

Deux semaines plus tôt, elle n’aurait pu que rêver d’une pareille mobilité. Si ses jambes pointent toujours couturées de cicatrices sous le fin justaucorps satiné, elle n’éprouve plus aucune colère à leur égard. Le dégoût qui la forçait à se détourner de son propre reflet ne l’effleure plus, alors même qu’elle évolue depuis plusieurs heures devant une muraille miroitante. Parfois, elle croise son propre regard dans la glace, la bête se disputant à la femme, mais cela ne la fait plus vaciller. Un peu plus de quatorze jours qu’elle communique avec la créature : après avoir tenté de la faire simplement taire, puis avoir essayé de l’apprivoiser, elle se fait lentement à l’idée qu’il n’existe aucune muselière qui pourrait l’empêcher de prendre le pouvoir par moments. L’once existe, au même titre que la ballerine déchue. Alors, Vesper puise dans la sauvagerie de la bête, et cela se ressent jusque dans ses mouvements de danse. Ils sont plus soignés que jamais, plus adroits, plus vifs et plus délicats. De temps en temps, une douleur fugace ressurgit à travers les échos de la mélodie ; ce ne sont pas ses pieds souffreteux, engoncés depuis quatre heures dans des demi-pointes pâles qui se rappellent à son bon souvenir, ou encore ses muscles trop durement sollicités qui demandent grâce. La peine est irréelle, intangible, impalpable. Elle la force à faire courir ses doigts sur les boursouflures blanches qui zèbrent sa peau, jusqu’à ce qu’elle s’en aille aussi rapidement qu’elle est arrivée. Subitement, le poids sur ses épaules se dissipe, lui rendant ses ailes jusqu’à la nouvelle chute. Mais pas une seule grimace ne tord les traits impassibles de la danseuse qui se torture avec délice.

Vesper tournoie près des baies vitrées aux stores rabattus. Bourbon Street dégueule de vie, de musique trop forte, de couleurs trop vives et d’un enthousiasme qui la fait fuir à l’autre bout de la pièce. Les lumières ne sont plus pour elle, plus depuis qu’elle a vendu son âme au diable. La bête se dresse sur ses ergots, pavane, s’immobilise dans une pose improbable, les bras en coupe, l’équilibre parfait. Une mèche blonde glisse de son chignon fait à la va-vite pour glisser devant ses yeux. Elle vacille. Le diable a un nom, elle le sait maintenant. Goldstein. Il a un sourire charmeur, il aime flamber au jeu, il a l’âme d’un joueur compulsif et les manières d’un aristocrate. Il collectionne les femmes comme les mains chanceuses, et elle est sa dernière proie en date. Le Nightkeeper savait comment appâter la danseuse brisée, tant et si bien qu’il n’a eu qu’une seule chose à lui promettre. Elle pourrait retrouver ses jambes, renouer avec la danse, se rapprocher de ses rêves fracassés par un autre homme. Bien que dubitative, elle n’avait guère tergiversé sur le sujet. Elle avait conclu le pire pacte de sa vie, se condamnant seule à quelque existence de servitude, de mensonges et de manipulations. Le diable sait transformer la vérité, omettre des pans entiers d’un contrat, des paragraphes écrits en minuscules lettres qu’il passe sous silence. L’infertilité tant redoutée, Goldstein lui a certifié qu’elle était déjà présente. C’est l’accident. Le beau désastre, c’est ça qui l’a privée du droit d’enfanter un jour – non seulement privée de la vie qui naissait en elle, elle a été confrontée à cet hideux mensonge sans se douter un seul instant de la vérité. Après tout, de quel droit aurait-elle remit les sages paroles du sorcier en doute ?

Elle porte sa marque sur son âme et sur sa peau. Une vilaine ecchymose marbre l’épiderme tendre et suintant de son cou ; une goutte de sueur perle d’ailleurs le long de sa mâchoire avant de se suspendre au bout du menton en pointe douce. Nouveau vacillement. Quelque part, dans la rue en-dessous d’elle, des clameurs montent. Vesper les ignore, s’élance à nouveau. Un entrechat plus tard et une nouvelle arabesque se dessine sur le mur du fond. L’ombre se tend, alimentée par les lueurs des belvédères de la rue qui pénètrent difficilement dans la salle à cause des stores. Le ballet lyrique s’embrase à nouveau, portée par un second souffle alors même que le corps s’affaiblit. L’esprit s’entête, se force, épuise. Ce qui ne devait être qu’un entraînement se mue lentement en une épreuve d’endurance et de force, en un jeu dangereux où la créature se balance d’un extrême à l’autre. Ce n’est que lorsque, brusquement, la porte pivote sur ses gonds qu’elle trébuche. La surprise est telle qu’elle n’a pas le temps de se rattraper et chute lourdement. Ses genoux cognent le bois avec dureté, ne lui arrachant toutefois qu’un gémissement étouffé entre ses mâchoires serrées. Rapidement, la ballerine se redresse, fait un pas un arrière, scrute les ombres. La forme qui se dessine dans l’encadrement ne lui dit rien de bon. L’once soulève ses babines sur ses crocs, elle feule. Ses griffes d’argent tentent d’abattre l’enceinte de son contrôle, mais Vesper la combat avec ardeur. Ce n’est pas le moment. Si une partie de son secret doit être éventée, la seconde doit pouvoir rester saine et sauve. A l’abri dans son écrin de noirceur. Prête à bondir au cou de sa proie au moindre signe de faiblesse. Ce n’est pas Goldstein qui l’a traquée jusque dans ce studio de danse miteux de Bourbon Street, son maître savait déjà où elle se rendait. Inconsciemment, la bête lève une patte pour effleurer sa pommette gauche, dernier endroit où il a posé ses lèvres avant de la congédier. De lui rendre sa liberté, temporairement. Se rendant compte de son geste, elle fait brusquement redescendre son bras pour affronter les prunelles d’acier de l’autre homme qui lui fait face. Elle fronce des sourcils, fait la moue, puis improvise une révérence qui fait s’échapper de nouvelles mèches blondes de sa coiffure maladroite ; elle se relève au bout de trois secondes, un sourire hautain marquant ses lèvres. Son souffle irrégulier et son front maculé de sueur ne semblent guère l’indisposer.

« Tu te languissais de ta marionnette ? » qu’elle lance avec morgue et dédain. Un index à l’ongle parfaitement manucuré décale quelques cheveux collés sur son visage. « Je ne te savais pas si concerné par le bien-être de tes petites mains, Windsor. » Le refus de prononcer son prénom date de l’accident dont il a eu le culot de sortir avec une estafilade au front, alors qu’elle était condamnée à ne jamais pouvoir danser à nouveau. « La bratva m’a prise en filature, ou ce n’est qu’une visite de courtoisie ? Auquel cas tu pourrais te retirer… » Elle se détourne à moitié, sa main chassant l’air avec désinvolture. Vesper se fend d’un sourire acide, sachant pertinemment qu’il n’apprécierait guère être congédié comme un sous-fifre alors qu’il est bien plus que ça. Il la domine de toute sa stature, la vrille de son regard glacé et pourtant elle ne frémit pas. Tout juste se permet-elle d’hausser un sourcil au-dessus de son orbe océanique. « J’ai autre chose à faire que remuer le passé à tes côtés. Ce n’est même plus plaisant. »
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MessageSujet: Re: ζ vertigo.   Ven 18 Sep - 18:23



vertigo


Ses paupières papillonnent, découvrent ses orbes blêmes. Mille et un tourments y nagent allègrement, juste là, sous la surface, moirant la glace sale de reflets sombres. Les yeux ouverts sur les ténèbres, la bête tend l'oreille ; boomboomboom. Son palpitant continue obstinément à fredonner son hymne languide, continue à se gausser de son seigneur, se complaît dans cette ignoble sédition. Wesley émet un grognement guttural, se redresse, fait couiner le cuir du fauteuil, contemple le chaos ambiant ; tout est crasseux, tout est saccagé, la table est retournée, des mégots gisent sur le sol, les murs sont tavelés d'écarlate. Son œillade échoue sur ses mains ravagées, les phalanges sont crevées. Cette pièce sordide a été le réceptacle de son ire, conclut-il. Il passe l'un de ses battoirs sur son faciès buriné par l'affliction, espérant en laver le sommeil qui s'y accroche encore. Cette nuit encore, il a forcé l'étreinte de Morphée, gobant une poignée de ces maudites pilules, accueillant avec soulagement le repos artificiel. Il est perpétuellement groggy, les sens sempiternellement émoussés, nouvellement accro à cette lénifiante substance. Sous l'influence, le temps se dilate, se contracte, s'égrène tantôt rapidement, tantôt languissamment. Le jour devient la nuit, la nuit le jour, dans un flou toujours plus confus, toujours plus désorientant. C'est à ça que ressemble l'existence désolée d'un homme qui en a fini avec la vie. C'est à la mort, désormais, qu'il en veut, qu'il désire. La sienne, celle de ceux qui ont commis l'indicible forfait, celle de tous ceux qui ont le front de respirer encore alors qu'Elle ne le peut plus. À la simple évocation, le masque marmoréen vole en éclats, la douleur froisse les traits du patin couronné. Ses prunelles se heurtent à la forme de son fidèle glock et sans qu'il lui en ait intimé l'ordre, la dextre se meut, comme animée par une volonté propre, et s'en saisit. Peut-être devrait-il en finir sur-le-champ. La gueule du monstre d'acier embrasse les lippes du monstre de chair. Peut-être devrait-il rejoindre dès à présent sa princesse. La bête s'ébroue, lâche l'arme d'un geste convulsif, répugnée d'elle-même. La faiblesse est un trait humain et humain, Wesley ne l'est plus. Il a mis en terre ces vestiges en même temps que June. Aujourd'hui, il n'est plus que le bras armé de Lucifer, une carcasse assujettie à la vengeance qui ne vibre plus qu'au rythme de la fureur et de la neurasthénie, deux entités perfides qui se disputent férocement sa charogne dans un balai infernal, une lutte acharnée. Il n'a plus que ça ; ses démons, ses noirs désirs, le sel dont il se farcit les plaies béantes et cette putain de couronne dont il brûlait tant de se coiffer. La providence a exaucé ses vœux vains d'une main et a raflé le précieux de l'autre. Cruelle extrace que les dieux.

On toque à la porte et une tête anonyme passe par l'embrasure. « On l'a retrouvée, boss. » Cette sentence qui éventre le silence sépulcral éclipse un fugace instant les spectres qui lutinent le truand. Voilà de quoi occuper son esprit aliéné, voilà de quoi l'extirper de l'abîme dans lequel il s'est niché. Son regard s'embrase d'un feu-follet malévole. Vesper a beau eu se terrer, un oisillon à l'aile brisée ne peut guère aller bien loin. Wesley acquiesce sèchement et jette une triviale chemise sur ses épaules. Son fiel et sa haine vont pouvoir débonder.

Alors que la sorgue drape les cieux d'une robe de poix, les pas de Windsor le mènent en plein de cœur de Bourbon Street, qui grouille de hères, qui suinte d'une insolente alacrité, à laquelle le dogue est totalement hermétique. Un sourire de dépit fend le visage de Wesley. Un studio de danse, il aurait dû s'en douter. Tellement saugrenu et prévisible à la fois. Sans tergiverser d'avantage, il pousse la porte et se glisse à l'intérieur du bâtiment, avance à pas feutrés pour ne point éveiller la vigilance de sa proie. Ses instincts le guident jusqu'à une pièce et il en entrebâille la porte, glisse une œillade et la stupeur le transit. Elle tournoie, elle virevolte, elle tourbillonne, elle danse, la maudite. Et lui, l'infâme corniaud, est subjugué par le spectacle. Vesper coule des foulées aériennes, des arabesques félines, s'abandonne corps et âme dans l'exercice de son art. Force est de reconnaître qu'elle a été façonnée pour cet unique dessein, qu'elle est faite pour ça et qu'elle aurait pu se hisser jusqu'aux plus illustres strates si son chemin n'avait pas croisé celui du russe. Elle est belle à damner un saint, auréolée d'une grâce ineffable. Ses gestes inscrivent dans l'éther son histoire, dépeignent son insolence et sa rancœur, et Wesley se fait violence ; il est venu ici pour la détruire, non pas pour admirer, que diable. Il assène un coup violent au bas de la porte, entre avec fracas et la commotion rompt l'équilibre précaire de la sylphide, qui choit, pour le plus grand plaisir de son bourreau.

Ses bottes martèlent le sol délicat et lustré du studio, il mire sa moitié déchue avec intérêt, l'observe se redresser et se faire statue chryséléphantine. « Je m'inquiétais. » fait-il d'une voix melliflue. « Deux semaines sans nouvelles, avoue que c'est alarmant. » Un sourire de squale ourle ses lèvres. « Je suis le seul autorisé à briser mes jouets, après tout. » Le front de la nymphe est emperlé de sueur, ses joues rosies par l'effort, sa cage thoracique se lève et s'affaisse au gré de son souffle erratique, et elle ne se départ pourtant nullement de sa coutumière morgue. Ça élargit le rictus de l'homme agreste, met en exergue son envie de violence. Ô qu'il serait délectable de fracasser ce masque rogue. Il vrille son regard pâle dans le sien et elle ne flanche pas, l'odeur de peur n'empoisse pas l'air. Le goût amer de la déception s'entremêle à celui de cendres dans sa gueule. Elle le dénigre et la mélancolie se flétrit, la sujétion à la colère reprend ses pleins droits. « Est-ce bien une façon de parler à ton patron, femme ? » Le ton se veut badin mais l'on peut presque sentir la glace givrer ses mots. « Que ferais-tu si je venais à me passer de tes petites mains, hm ? Tes clichés minables ne subviendront pas à tes besoins. » Il louvoie vers le profil offert, passe derrière elle et laisser une pogne effrontée effleurer le sommet de la croupe de la créature à la crinière de chaume, et souffle dans la nuque altière : « Ma foi, l'usage de tes jambes retrouvé, tu pourras toujours t'agenouiller, n'est-ce pas ? »  Sitôt le couteau planté, il reprend du large, éludant les répercussions coléreuses. Dans l'âtre de ses tripes fomente un léger enivrement, accabler celle qui lui a presque permis d'être père à nouveau le grise, exorcise le fantôme de June. « Et d'ailleurs, les médecins étaient formels, tu ne danserais plus. Explique-toi. »


© TITANIA + charliehunnamthelord
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MessageSujet: Re: ζ vertigo.   Lun 21 Sep - 12:37

Vertigo
Wesley & Vesper

Les muscles noués transparaissent durement sous le justaucorps pâle, dessinant sa silhouette sous la lumière blafarde des lampadaires de Bourbon Street. Le théâtre de leur soirée n’a rien d’idyllique en soi ; un studio presque délabré par endroits, une rue trop bruyante, des vapeurs d’alcool qui contaminent l’air, une pénombre accablante. Pourtant, Vesper s’en accommode avec un air impassible. Pourquoi tremblerait-elle à présent ? Il n’a rien contre elle. Il ne fait plus le poids. Des mois plus tôt, presque une vie, elle aurait pu craindre ce regard. Elle y discernait sans mal la violence, le désir de blesser, la satisfaction de savoir que le coup venait de porter. Avant l’accident, jamais il n’avait posé pareils yeux sur elle. Si noirs, si vindicatifs. Elle en aurait frémit… Si elle était encore humaine. Mais la ballerine n’est plus seulement une danseuse de porcelaine. Une bête gronde en elle, l’incitant à griffer le visage tant honni, la persuadant qu’il est temps. Temps pour elle de prendre sa revanche, temps de lui arracher tout ce qu’il a. Et pourtant, elle se retient. L’espace d’un millième de seconde, ce n’est pas le chef de la Bratva qu’elle voit, c’est l’homme qu’elle a aimé. Celui qui aurait donné sa vie pour sa fille, celui qui la faisait rire malgré ses dextres abîmées par la vie et sa gueule patibulaire. Mais l’illusion vacille, s’étiole, disparaît aussi rapidement qu’elle lui est venue. Ce n’est pas cet homme-là qui lui fait face ce soir. C’est Windsor, le chef de la Bratva, l’implacable bâtard. Elle se fait violence pour ne pas lui cracher son mépris au visage, surtout lorsqu’il lui rappelle qu’il l’a brisée. Une certitude la frappe alors : il n’éprouve aucun remord. Aucun regret qui pourrait apaiser sa rage à son encontre. L’once feule, rue dans les brancards. Il serait si facile de se laisser tomber à terre, d’enclencher la mutation. Peut-être serait-elle assez rapide pour changer avant qu’il ne réagisse – mais elle ne se fait pas d’idée à ce sujet, elle est encore jeune et à défaut d’être un homme foncièrement bon, il est terriblement doué lorsqu’il s’agit de survivre. Il n’hésiterait pas à l’abattre s’il se sentait menacé. Le mieux serait de courber l’échine, de continuer à feindre la soumission, de le laisser s’en aller. Pour mieux lui sauter sur le dos une fois la bête éveillée. Ne pas lui laisser le temps de réagir. La suggestion plaît à la créature, laquelle laisse finalement l’ébauche d’un sourire ourler ses lèvres. Wesley risque d’en prendre ombrage, pourtant elle n’en n’a cure. C’est avec effronterie qu’elle élargit sa grimace, comme si elle se riait d’une blague connue d’elle seule tandis qu’il s’efforce de la faire trembler de peur.

Pourtant, le visage se ferme brutalement en sentant l’effleurement interdit au bas de ses reins. Elle se raidit, combattant l’envie de faire un bond sur le côté. Ses mâchoires se serrent, elle entendrait presque ses dents grincer les unes contre les autres. A moins que ce ne soient des crocs, qui débordent de sa bouche close ? Elle déglutit difficilement, tant la dernière saillie du Russe attise son brasier intérieur. C’est plus fort qu’elle cette fois, elle ne peut se contenter de le laisser pavaner.

« M’agenouiller ? Il faut plus qu’une organisation clandestine pour être roi, Windsor. Et tu n’as clairement plus le matériel nécessaire pour faire s’agenouiller n’importe quelle femme. Ta Bratva t’a tout enlevé, et le pire, c’est que tu en redemandes comme un junkie. » Le coin de ses lèvres se relève en une moue méprisante. C’est presque de la pitié qui suinte de ses paroles. Elle peut pratiquement voir les veines du géant palpiter sur son front. Elle le sait instable, aujourd’hui plus que tous les autres jours de sa vie. Quelque chose ne va pas, la bête le ressent, mais elle n’a guère d’empathie à son égard. Dans une autre vie, peut-être, seulement pas ce soir. « Et d'ailleurs, les médecins étaient formels, tu ne danserais plus. Explique-toi. » La voilà qui lève dramatiquement les yeux au ciel, laissant son corps s’affaisser d’un ou deux centimètres juste pour le spectacle de ses prunelles luisantes. Elle hausse ensuite les épaules, légèrement. A la frontière d’une naïveté artificielle. « On a le regard baladeur en plus d’être un fouineur, alors… Dommage que je n’ai plus de comptes personnels à te rendre. Du moment que le travail est fait, le reste n’est pas de ton ressort. J’ai suivi une petite thérapie de choc et me revoilà. » Dans une attitude défensive un peu exagérée pour l’occasion, elle croise les bras sur sa poitrine dont les soubresauts se sont progressivement calmés. « Tu as peut-être été le premier à me briser, mais un autre a su me réparer. »

Quelque part, dans le glacier de leur joute verbale, une étincelle jaillit. Ce n’est plus seulement de la provocation bête et grossière, c’est plus sournois. Comme un os que l’on agiterait devant un molosse affamé, dans l’espoir qu’il réagisse. A l’entendre parler d’un autre homme, le Russe se montrera-t-il aussi prompt à clamer qu’elle est sa propriété ? Même l’once a cessé de feuler dans sa cage de chair et de sang. Elle observe. Sa queue fouette l’air. Ses grands yeux brillent dans l’obscurité de sa prison. Elle savoure l’instant. Équilibriste improvisée, Vesper titube entre ses pensées, ne sachant à quelle âme donner la parole. L’humaine, la créature, tout se floute et se mélange. La vicissitude de la déchue se dispute à la sournoiserie du félin. Les multiples piques mauvaises qu’ils s’échangent les exhortent à davantage de démonstrations, davantage de conflits. Un appel auquel ils ne tardent ni l’un ni l’autre à répondre, se complaisant dans l’atmosphère toxique de leurs ébats verbaux. A défaut de partager la même couche, ils possèdent un désir similaire, un besoin dévorant d’accabler quelqu’un d’autre pour leurs erreurs, pour les coups du destin, pour tout ce qu’ils ne peuvent contrôler et qui les blesse. Seulement, cette fois-ci, Vesper ne fuit pas la confrontation. Elle remue les braises, fixe les brindilles incandescentes et hypnotiques. Elle cherche à déterminer le moment de la rupture, celui où Wesley lèvera la main sur elle. Parce qu’elle sent la violence qui transpire de son épiderme – elle sent ça, elle sent une tristesse qu’elle ne comprend pas, une colère qui trouve écho en la sienne. Un vide, aussi. C’est indescriptible, impalpable. A l’image de sa propre douleur fantôme, le reflet est pourtant là. Il s’esquisse dans le miroir derrière Wesley, comme une ombre qui s’étendrait sur sa personne. Seulement, elle n’est guère accoutumée à gérer la douleur d’autrui. Alors elle se détourne, aussi simplement que ça, s’éloigne de lui. Elle ne joue même plus à la boiteuse, puisqu’une partie de son secret est éventée. Insensible à ses paroles, la silhouette gracile se tend. S’arrêter aussi brutalement après une session exténuante risquerait de lui donner des crampes, elle le sait d’expérience. Une jambe après l’autre, les bras également. Son regard se fait lointain, mais sa verve reste.

« Tu devrais aller frapper un sac, Windsor. Ou te taper une de tes femelles en chaleur, pour ce que j’en ai à foutre. Tu empestes le stress, ça ruine mon entraînement. »

Le ton est un rien moins froid, mais tout aussi bravache. S’il s’obstine à rester, à la provoquer, elle n’y peut rien. Elle a déjà trop à faire avec sa propre bête pour se soucier de lui ; à répondre à ses remarques cinglantes, elle perd le contrôle. C’est infime, mais suffisant pour la forcer à une indifférence feinte dont elle colle le masque sur ses traits. Une partie d’elle sait qu’il en faut bien plus au Russe pour être découragé. Il va revenir à la charge, d’un instant à l’autre. Plus furieux que jamais, attisé par la morgue qu’elle lui jette au visage avec nonchalance. Il déteste laisser indifférent. La seule fois où ça l’amuse, c’est quand il est justement l’instigateur de cette impassibilité. Mais elle ne le craint plus, elle n’attend plus rien de sa part. Et forcément, il le sent. La ballerine a retrouvé ses jambes. Et lui, il a tout perdu une nouvelle fois.
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