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 Reach Out ▬ Tristou [Terminé ♥]

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RUNNING TO STAND STILL

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MessageSujet: Reach Out ▬ Tristou [Terminé ♥]   Sam 4 Juin - 1:39




 
 
Tristan & Lazlo
REACH OUT



   La voix de Danny Clocker était un emblème. Un symbole de réussite, avant, pendant et après l'Apocalypse. Elle était l'image même de la nation, dans ses heures de gloire passées et actuelles, une réalité à laquelle la population s'accrochait avec désespoir. L'image de Danny était soignée, traitée avec un soin si particulier qu'il méritait amplement, étant l'idole encore debout, dressée, du besoin de divertissements dont les survivants avaient encore besoin. Le sourire toujours éclatant malgré la famine, le cheveu toujours soyeux malgré la fange dans laquelle se traînait une bonne majorité de la population suite à la fin des temps, son regard pétillant transcendant tout jusqu'au système lui-même. Ses mots d'esprit étaient aussi éclatants que la foudre, des one-liners spontanés, si intenses qu'ils étaient repris et acclamés par le public avec une frénésie presque sectaire. Intemporel, Danny Clocker n'avait pas d'âge, pas de race, pas de genre. Il était une entité au dessus de tous, au-delà de l'imagination.
C'était du moins ce qu'on avait expliqué à Lazlo quand il avait pris son poste, lors de la toute première journée. Le public adorait Danny Clocker, il était l'idole païenne à laquelle tout le monde s'identifiait, que tout le monde devait désirer être ardemment. Mais surtout, Danny Clocker était la voix d'une nation, unie et soudée avec son Gouvernement, prodiguant la bonne parole au sein d'une population si désœuvrée qu'elle goberait n'importe quelle couleuvre. Mais ce dernier point, Lazlo l'avait zappé, trop occupé qu'il avait été lécher les locaux de l'Arène, flambants neufs, de son regard céruléen.

Lui faisant faire le tour des lieux pour l'amener à son futur bureau, la responsable avait continuer de vanter les bienfaits de leur boulot. Les Hunters Season's étaient un concept révolutionnaire qui pouvait ne pas plaire à tout le monde, mais qui devait plaire. C'était pour cela qu'il y avait toute une équipe, nouvellement engagée parmi les meilleurs, sélectionnés avec un soin tout particulier pour faire du show le plus mémorable qui ait jamais été. Triés sur le volet, les animateurs œuvraient tous dans l'harmonie la plus complète, travaillant main dans la main à satisfaire un public exigeant et pas dupe. Il fallait les envelopper d'amour, les hypnotiser par la grandeur des effets, les chouchouter avec de bons mots, blablabla. Les fidéliser. A l'entente d'un terme qu'il comprenait parfaitement, pour avoir dû le faire pour une quantité de marques différentes, le Norvégien avait acquiescé ardemment. Il était là pour cela, pour fidéliser le public, assurer les chiffres dans l'ombre, offrant la réplique juteuse au bon moment pour les publicitaires voire l'Illustre Clocker. Un rôle pour lequel il était taillé, lui avait dit la responsable, certaine qu'elle était qu'il était l'homme de la situation. Et Lazlo de se dire qu'elle sortait sûrement les mêmes qualificatifs pompeux à tous les autres membres de cette fameuse "Dream Team" dont elle parlait pour les lover dans une insouciance mielleuse, et mieux les exploiter par derrière.
La communication, cet impitoyable univers.

La visite s'acheva au bout d'un couloir, après que la responsable ait ouvert une énième porte dont Lazlo ne se souviendrait probablement où elle se trouvait une fois lâché dans la nature. Il était resté étrangement silencieux pendant tout le trajet, retenant difficilement son excitation de faire partie d'un projet aussi ambitieux avec autant de moyens, mais s'obstinant à ne pas ruiner toute sa crédibilité dès les premiers instants. Pourtant. Pourtant il ne put lâcher un juron sonore en apercevant l'immense baie vitrée, donnant ostentatoirement sur l'Arène en elle-même, où il allait s'affairer à chaque fois que les jeux auraient cours.

-Putain de merde c'est ENORME !

Il aurait pu se retenir quelques instants de plus pour éviter de lancer un pavé dans la mare, énonçant aussi crûment une réalité avérée qu'il aurait pu soulever rien qu'avec le temps qu'il leur avait fallu pour arriver jusqu'à la loge. La responsable lui avait adressé un petit sourire crispé, poli, en retour, et avait fermement repoussé les doigts qu'il avait posés sur la vitre du bout du style qu'elle tenait dans sa main manucurée.

-C'est ici que vous travaillerez pendant les jeux. Cette loge vous permet d'avoir une vue d'ensemble sur ce qui se déroulera directement dans l'Arène, avec la paire de jumelles que nous avons mises à votre disposition dans votre casier. D'ici, vous écrirez toutes les répliques juteuses directement en adéquation avec l'action en cours. Certaines seront transférée à Danny, si elles sont suffisamment attrayantes, les autres seront directement adoptées en réponse aux questions de l'audience, selon les besoins. Votre rôle est polyvalent, Mr Andersen, et primordial.

Ses mains remises sagement dans son dos, Lazlo acquiesça docilement. C'était la première fois qu'il travaillait en direct, et si le relationnel avec le public ne lui faisait pas peur, se dire qu'il pouvait être parmi l'un des souffleurs du célèbre Danny Clocker était particulièrement impressionnant. La responsable s'assura d'avoir enfin toute son attention pour poursuivre, son élocution sèche, saccadée, partant dans des profondeurs insoupçonnées.

-Je ne vous le répèterai pas suffisamment, mais chaque rouage de notre machine est essentiel. Une communication soignée est la volonté première de votre employeur direct, le Gouvernement. Vous devrez également compter sur une série de messages à faire passer tout au cours de l'animation. Vous pouvez bien évidemment les adapter pour qu'ils collent à la situation, et vous les trouverez inscrits sur ce tableau, au fond.

Elle agita son stylo dans la direction dudit tableau, et Lazlo marqua sa compréhension d'un énième hochement de tête, bien qu'il ne sache pas réellement en quoi consistaient ces fameux messages. Tout au fond de la pièce, non loin du tableau, se trouvait une autre porte, sombre, et fermée. Innocemment, les pensées du community manager franchirent le seuil de ses lèvres.

-Et cette porte mène à quoi ?

La responsable fronça ses sourcils peints, l'air d'un chat ayant lapé du vinaigre. A demi-mots, elle avoua qu'il s'agissait de la loge des sorciers, et qu'il ne devait sous aucun prétexte les déranger dans leur travail, puisqu'ils étaient à la tête de ce qui faisait le sel des jeux : les illusions. A l'entendre parler, ils étaient une engeance maléfique qu'il valait mieux éviter. Ou alors elle était tout simplement raciste. Dans tous les cas, le terme de sorciers et d'illusions lui chatouilla les oreilles. Depuis le Grand Chaos, la rumeur s'était répandue que des êtres dotés de dons surnaturels erraient à la surface de la planète. Il ignorait si c'était du lard ou du cochon, mais à entendre la responsable, ils étaient aussi réels que cette Arène où il espérait ne jamais mettre les pieds.



La toute première animation avait tout juste commencé, et c'était une authentique boucherie. Certes, les effets étaient magnifiques, les illusions créées par ses collègues sorciers étant sidérantes de réalismes, mais elles ne suffisaient pas à masquer l'horreur qui se déroulait sur la terre battue, là, juste en dessous de leurs fenêtres. Lazlo avait abandonné l'idée d'utiliser ses jumelles attitrées après vingt bonnes minutes de spectacle, et compris pourquoi ils avaient une pile de seaux noirs à leur disposition dans un recoin de la pièce. Son estomac aussi l'avait parfaitement compris, s'y déversant docilement lors de la première mort. Une poignée d'autres personnes, journalistes, community managers comme lui, commentateurs, travaillaient en sa compagnie. Et cette même poignée avait imité son geste pile au même moment devant l'horreur qui se déroulait sous leurs yeux. Une équipe soudée, unie, pour le bien du public.
Conneries.
Encore tremblant, pâle comme un linge, il avait aussitôt repris son carnet et son crayon, griffonnant les commentaires les plus légers et joyeux qu'il puisse trouver. Et si son esprit naturellement positif n'avait en général pas trop de mal à rebondir sur les situations, là, c'était autre chose. Les massacres lui faisaient perdre l'inspiration.

Lors de la première pause commerciale, un responsable anonyme était entré dans la loge avec une équipe de techniciens de surface, libérant la salle de l'odeur âcre de bile qui y flottait. Un petit discours d'encouragement pour qu'ils se ressaisissent tous, que leurs employeurs comprenaient la difficulté de la situation, patin, couffin, mais qu'ils devaient être bien plus volubiles dès la fin de la pause. Et en attendant, ils pouvaient aller chercher un café, se rincer la bouche, fumer une cigarette, utiliser les commodités, bref, faire une pause, pour se remettre de leurs émotions. Les gratteurs de papiers, Lazlo compris, ne manquèrent pas l'opportunité, filant aussi sec. Lazlo eut tout juste le temps d'entendre la porte de la loge des sorciers s'ouvrir en foutant le camp.

Il y avait une sorte de terrasse aménagée, non loin, attenante à une salle de repos trop petite pour tous les contenir. Après un tour bien mérité aux toilettes pour se rincer le visage comme la bouche, le community manager s'y était faufilé sans demander son reste, et avait fébrilement tiré une cigarette du paquet dans sa poche ainsi qu'un briquet. Sans grande surprise, l'animal ne fonctionnait pas. Maugréant, le Norvégien fut obligé de faire le tour des suppliciés de la terrasse à la recherche de feu.

Une âme charitable, de l'apparence d'un jeune homme chétif, pâle, aux cheveux de jais, finit par le sauver de la frustration de n'être entouré que de non fumeurs en brandissant un briquet. Spontanément, il alla aussitôt vers lui, allumant sa cigarette sur la flamme sans s'embarrasser de lui prendre le briquet des mains, ses pensées filant sur un laïus répété par ses anciens camarades de fac. Celui qui allume, c'est celui qui encule. Radouci par la première bouffée de fumée, il poussa un soupir extatique.

-Tu me sauves la vie à un point, mec, t'as pas idée...

Il suivit du regard le briquet alors qu'il revenait dans la poche de l'autre, avant de le reposer sur son comparse. Il avait le regard dur, celui que les plus anciens de son régiment avaient, à l'armée. Celui d'un mec qui a vu des choses qu'il préfèrerait effacer. Par essence, le genre de mecs qui lui plaisaient.

-Moi c'est Lazlo, au fait, et toi ? C'est marrant, parce que j'ai pas eu l'impression que tu sois dans la même loge que moi, tout à l'heure. Tu sais, la loge qui empeste les fonds d'estomacs. Tu bosses dans quel secteur, toi ?

L'air frais agita ses cheveux blonds, faisant danser sa frange devant ses yeux, chatouillant son front. Il n'aimait vraiment pas avoir les cheveux courts, et encore moins être rasé de près comme il l'était pour ce maudit boulot. L'écho de la foule impatiente dans l'Arène leur parvenait, portée par le vent, semblant délicieusement lointaine. Il poussa un soupir.

-J'sais pas toi, mais j'ai vraiment pas envie d'y retourner, putain...
   

 




Dernière édition par Lazlo J. Andersen le Mar 28 Fév - 2:36, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Reach Out ▬ Tristou [Terminé ♥]   Dim 5 Juin - 1:11


« Reach Out »

Lazlo & Tristan
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Like most babies smell like butter
his smell smelled like no other
he was born scentless and senseless
he was born a scentless apprentice

Go away - get away, get away, get a-way

(Scentless Apprentice, Nirvana)




Son esprit nageait dans le rien. Une silhouette immobile et austère, appuyée contre un mur, une cigarette coincée entre ses lèvres bien dessinées. Kayiman ne pensait pas, son regard était fixe, son visage au teint limpide n'exprimait rien de particulier. Il paraissait jeune, très jeune, trop jeune. Surtout dans un endroit tel que celui-là, avec un rôle tel que celui-là. Bien que haut de taille, il était étroit de stature, ses joues creuses ne faisaient qu'accroître son aspect juvénile et sans doute ne lui aurait-on même pas donné ses dix-neuf ans. La sobriété de sa vêture, composée strictement de teintes sombres, le dotait toutefois d'une apparence discrète et sans doute assez sinistre, tout comme l'était l'écran opaque de son regard. Lorsqu'il se redressait avec suffisance, on aurait pu le comparer au Slender Man. Image mêlant le grotesque et l'effroi, adaptée à ce que lui évoquaient ces jeux. Les personnes le verraient quand ils seraient en face de lui, mais oublieraient instantanément sa présence dès qu'ils lui tourneraient le dos. Ainsi, le ténébreux croquemitaine qu'il était pourrait détruire et disparaître, sans qu'on s'en souvienne. Il resta songeur à cette pensée. Kayiman approcha sa cigarette de ses lèvres, la flamme sortie du briquet le subjugua quelques secondes avant de l'embraser. Et son regard aiguisé se détourna vers une nouvelle présence. Une proie, une proie. Il sourit.

Un jeune homme s'approchait de lui, manifestement stressé et accablé, en demande d'une pause au sein de cette ambiance endeuillée. Les paupières de Kayiman ployèrent en signe d'invitation et il tendit son bras pour allumer le bâton de nicotine. Et puis les mots s’immiscèrent entre eux, des mots qui rompaient l'atmosphère si lourde, des mots étrangement vivants, presque décalés, presque anachroniques. Mais le temps écrasait la réalité, il dissipait tout, il plongeait les êtres dans un espace immuable, même s'ils paraissaient étranges au sorcier. Les cheveux noirs de Kayiman étaient courts, eux aussi, tout aussi sombres que ceux de son vis à vis étaient clairs. Il nota les différences qui les séparaient comme autant de détails disparates. La plus importante résidait dans les yeux de l'autre, là où brillaient les étincelles de l'élan vital, pétillantes dans ses iris azurés. Celles que Kayiman pensait n'avoir jamais possédées. Ainsi, l'exclamation paradoxale du jeune homme résonnait avec un cynisme appréciable. L'ancien détenu de Darkness Fall n'avait-il pas appris tout récemment que le tabac était très nocif pour la santé ? Mais peu importait.

Le sorcier hocha doucement la tête, plongeant son regard dans celui de l'autre, conservant un moment ce silence de marbre, ses lèvres fermées bien que détendues, son regard inerte déposé sur sa cible. Kayiman souffla doucement sa fumée dans l'air avant de répondre enfin, d'une voix basse et calme, un peu claire, pas vraiment triste, juste posée.

« Nous n'occupons pas la même loge, garçon, ton impression était juste. »

Sans pudeur, il promena son regard sur celui qui venait de l'aborder, l'examinant comme on observerait une bête curieuse ou encore un simple objet à l'utilisation inconnue qu'on lui aurait présenté. Son manque d'entrain à lui répondre aurait pu passer pour de la contrariété à avoir été dérangé, d'autant plus que le regard sombre avec lequel il l'écrasait n'avait rien de chaleureux. Toutefois, il ne s'agissait que d'une apparence car en vérité, la curiosité du sorcier était sincère, bien que dénuée de toute émotion. Elle s'apparentait davantage à un genre d'intérêt scientifique. Communiquer avec un être humain du vingt et unième siècle pourrait-il être une expérience intéressante ? Son état d'esprit était assez affable pour y consentir en l'instant même. Probablement était-ce la première fois qu'il discuterait avec l'un d'entre eux de manière innocente ou légère. En dehors d'une relation de force. Un jour à marquer d'une pierre blanche.

« Lazlo. » Répéter son prénom lui donnait une existence. Le prononcer réaffirmait par ricochet la tangibilité de la sienne. « Tu sembles épuisé. Tes joues sont pâles… Dois-je conclure que c'est à toi que nous devons cette odeur nauséabonde ? » Elle l'était. Kayiman avait vu défiler ces seaux, ces symboles si crus du dégoût, de l'épouvante et du désarroi. Sans doute aurait-il pu trouver cet excès de sensibilité pathétique mais ce n'était pas le cas. Peut-être au fond de lui même appréciait-il au contraire de constater qu'il était encore possible d'être choqué ou touché par l'horreur, quand lui-même n'éprouvait plus rien. Rien qu'une indifférence blasée. Sans doute un mur de glace s'était-il construit autour de son âme En eut-il jamais possédé une.

« Ma foi. Je ne t'en veux pas. Et pour répondre à ta question, je m'appelle Kayiman. »

Soudain, il se rendit compte que la conversation le mettait déjà mal à l'aise. La sociabilité n'était pas une chose naturelle pour lui, bien que son assurance le masquait fort bien, tout autant que la politesse détachée qui affectait ses mots. Il n'avait guère de raison de dissimuler son identité à cet inconnu puisque de toutes manières, son occupation au sein de ce jeu n'avait rien de secret. Toutefois, la révéler de manière aussi grossière lui paraissait soudain déplacée, comme si en le faisant, il salissait l'honneur de son statut de mage noir. Un sorcier rabaissé au rang d'amuseur public, enchaîné à cette tâche humiliante par un gouvernement composé de bouffons. Il cilla légèrement à cette pensée mais son visage demeura impassible alors qu'il se contentait d'occulter simplement la demande de son interlocuteur. Ses longs doigts graciles menèrent encore une fois la cigarette à ses lèvres dans une inspiration légère. L’extrémité rougeoya alors qu'il prenait une nouvelle inspiration.

« Si tu souhaites si peu y retourner, pourquoi le faire ? Qui t'y oblige ? »

Loin de se parer de jugement, les questions du sorcier paraissaient anodines, aussi directes soient-elles. Il imaginait que ce Lazlo avait probablement des dizaines de bonnes raisons de se contraindre à supporter cette ambiance morbide. L'intérêt financier en lui-même serait un mobile suffisant, sans nul doute. Mais si les motivations de ce jeune homme s'écartaient d'un motif pratique et matériel, il aurait été curieux de les connaître. Son regard s’aiguisa un peu plus alors qu'il se redressait, quittant le mur contre lequel il s'était adossé pour mieux l'écraser de sa hauteur. Son timbre était discret, il n'élevait pratiquement jamais la voix et pourtant celle-ci se fit plus dure, presque cruelle alors qu'une nuance de sadisme rôdait dans ses prunelles, l'espace d'un très bref instant. « Tu avais cru pouvoir aimer la vue du sang et des chairs suppliciées ? Crois bien que le pire est à venir. » A ces derniers mots, il esquissa un geste de sa main porteuse de la cigarette, ses doigts papillonnant dans un mime ésotérique et quelques cendres s'en échappèrent, à la manière de paillettes grises, emportée par un filet d'air. Son regard sévère s'attarda un moment sur le visage de l'autre avant de s'adoucir tandis qu'il secouait doucement la tête d'un air vaguement désenchanté. Son geste d'auto-dérision aurait sans doute suffit pour renseigner l'autre sur son domaine d'activité. Kayiman s'efforça de masquer son amertume en poursuivant d'un ton moins rude, toujours aussi bas, presque un murmure. « Dis moi ce que tu cherchais en acceptant cette tâche, Lazlo. » Comprendre les autres lui paraissait un défi aussi dérisoire qu'impossible, il le savait. Peut-être pourrait-il néanmoins profiter d'un débat enrichissant pour sa culture générale. L'espèce humaine était si déconcertante.


_________________
On ne m'a donné ni arme ni larmes à mes yeux, j'ai l'âme de l'enfant et la mémoire du vieux. L'éternité c'est long quand on marche sans cœur.   ♦ Chronologie.
Sur des escaliers de brume ▵


Dernière édition par Tristan K. Bellamy le Mar 22 Nov - 15:34, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Reach Out ▬ Tristou [Terminé ♥]   Dim 5 Juin - 3:19



Un singulier personnage, que ce jeune homme vers lequel il s'était spontanément dirigé pour faire allumer sa cigarette. La fumée roula sur sa langue alors qu'il l'avalait pour mieux la recracher, divine, salvatrice, bienvenue. Les sens assoupis par l'afflux de nicotine, Lazlo avait reporté son attention sur le jeune homme au regard d'un autre âge, observant ses gestes gracieux distraitement. Ce regard sombre, ces lèvres ourlés, cette attitude nonchalante résolument décalée, tout concourrait à lui faire comprendre qu'il avait en face de lui quelqu'un qui n'était résolument pas du commun des mortels. Une éventualité qu'il était obligé de considérer, vu l'endroit où il travaillait, comme les personnes particulières avec lesquelles il collaborait.
La conclusion était venue naturellement, quant à son interrogation, poussant le blond à poser un tout nouveau regard sur son compagnon d'infortune. Alors c'était donc à ça que ressemblaient les sorciers. Ils n'avaient pas de cornes, ne s'habillaient pas tout de noir, n'agitaient pas une baguette magique en ricanant devant le nez des pauvres petits humains crédules. Ils n'avaient pas non plus de longues barbes ou le nez crochu, le teint verdâtre ou des ongles de cinquante centimètres. Non, ils avaient l'air de personnes normales, en réalité. Tout un mythe qui s'effondrait, aujourd'hui.

Le détachement constant, assumé de son interlocuteur en faisait une créature curieuse, qui attisait l'envie de Lazlo d'en savoir d'avantage. Kayiman. Un prénom singulier pour un personnage tout aussi singulier, un nom qui résonnait dans l'esprit du Norvégien comme la promesse d'une quantité d'histoires fantasmagoriques, qu'il s'attacherait très certainement à lui tirer du nez, pour peu qu'ils en aient le temps. Pour peu que le brun ait envie de les partager. Mais à son regard, à son ton neutre, qu'il connaissait si bien pour les avoir expérimentés plus d'une fois, Lazlo n'avait aucun doutes. Kayiman, au doux nom animal, serait un puits sans fond dans lequel il pourrait tarir sa curiosité. Non, il ne le lâcherait pas.

-Content que tu m'en veuilles pas alors, disons que la matinée a été particulièrement éprouvante. Ou plutôt que je me suis pas préparé à ça. Promis, je vais essayer de me tenir maintenant, surtout que bon c'est pas comme si j'avais encore quelque chose à recracher au fond de mon estomac.

Son ton espiègle tranchait avec le côté évanescent des paroles du jeune sorcier, un paradoxe assumé sur lequel lorgnaient quelques uns de leurs collègues dubitatif. Le mémo avait circulé avec assez d'efficacité, de son côté de la loge. Les sorciers ne devaient surtout pas être approchés, sous le moindre prétexte. Ils étaient une engeance impure, et leur proximité pouvait se révéler aussi néfaste d'un point de vue personnel que pour l'intégrité de leur travail respectif. Heureusement pour lui, Lazlo s'en contrefoutait.

Mais Kayiman n'en avait pas fini avec ses propres interrogations. S'il semblait le considérer comme une bête curieuse, ce ne fut pas cette attitude qui imprima un profond malaise chez l'humain. Ce fut plutôt la pertinence de la question, d'une simplicité presque enfantine, et qui pourtant soulevait une multitude de paradoxes. Pourquoi ? Pourquoi faire quelque chose que tu abhorres, alors que tu pourrais tout aussi bien tenter de gagner ta vie à quelque chose d'utile, qui ne te retourne ni le sang ni les entrailles ? Lazlo s'était tu, avait levé les yeux au ciel en recrachant sa fumée, pensif. Son sourire habituel, d'une fantomatique ironie, s'était envolé de la commissure de ses lèvres rondes. Après un rond de fumée qui rejoint progressivement les nuages, il finit par hausser les épaules. A question grave réponse grave.

-Probablement pour la même raison qui va te pousser à revenir sagement dans ta loge, toi aussi. Le pognon. Les obligations. Pas celles qu'on a contractuellement hein, mais celles qu'on a en dehors. Même depuis que le monde a pété on y revient toujours, au turbin, parce qu'on a pas vraiment le choix en fin de compte. On fait des trucs qui nous plaisent pas forcément, on se raccroche à ce qu'on aime faire dans la merde générale, et on avance. Surtout que bon, ma mère a des dettes au cul longues comme le bras, donc ce taf c'est même pas pour moi que je le fais.

Un léger rire franchit ses lèvres, de ceux qui n'ont pas de joie mais tentent de la trouver quand même, quelque part, dans les recoins de l'inconscient. Ca n'empêcha pas son regard malicieux, pétillant, de se poser dans celui d'un noir d'encre du sorcier.

-J'pensais juste pas que ce taf se rapprocherait de ce que j'faisais à l'armée, niveau massacres. On me l'a pas vendu comme ça et ça m'a surpris. Mais ça ne recommencera plus en ce qui me concerne. J'garantis rien pour les collègues par contre, niveau odeurs.

Embrassant d'un regard théâtral les commentateurs tremblants qui noyaient leurs tourments dans un café, maigre lot de consolation pour les horreurs à venir, il bascula d'un pied sur l'autre avant de reprendre une bouffée de nicotine. La cigarette arrivait sur sa fin, et la pause, malheureusement, aussi. Quelques misérables minutes encore, et les jeux reprendraient. Le sang coulerait à nouveau. Autant exploiter le temps qu'il leur restait encore, non seulement parce qu'il avait une multitude de questions à poser à son étrange interlocuteur, mais aussi parce que la discussion, aussi sombre fut-elle, était d'une humanité récréative.

-Et toi, qu'est-ce qui va te forcer à rejoindre ta loge d'ici quelques minutes, plutôt que te tirer ? C'est peut-être couillon comme question, mais je me demande sincèrement ce que des mecs capables de trucs aussi incroyables que toi et tes collègues trouvent comme comptes dans un merdier pareil.

Durant tout son cursus de recrutement, la question des sorciers n'avait été mentionnée qu'une seule fois, lors de sa visite des locaux, et par une responsable qui clairement ne pouvait pas les voir en peinture. Alors il se demandait bien s'ils étaient là par choix, par obligation, ou par intérêt. De la réponse découlerait certainement son envie ou non de continuer à discuter avec Kayiman.
Pourtant, son interrogation resta en suspens, des responsables d'équipe revenant rallier leurs troupes jusque sur la terrasse pour signaler que le break commercial touchait à sa fin. Il était temps pour tous les suppliciés de revenir lentement mais sûrement dans leurs locaux, de reprendre sagement leur place, pour la suite des festivités. Écrasant rapidement son mégot dans un cendrier gris, sans aucune personnalité, Lazlo obtempéra à contrecœur, se penchant juste vers le grand brun pour glisser à son oreille "On se retrouve à la prochaine pause pour ta réponse." Si Kayiman s'attendait à ce qu'il lui foute la paix pour les décennies à venir, c'était râpé, à présent. Il avait un os à ronger, de premier choix, et n'allait pas le laisser tranquille avant d'en avoir tiré jusqu'à la substantifique moelle.

Mine de rien, la discussion avec Kayiman lui avait permis de se recentrer sur son travail, l'endurcissant face à l'horreur qui se déroulait dans l'Arène. Son crayon noircissait pages après pages de commentaires, fébrilement, alors que son esprit restait concentré sur les scènes qui se déroulaient sous leurs fenêtres. L'amusement fait horrible, le sang galvanisant, attirant les rires ou la liesse d'une foule d'un cynisme à vomir. Et au milieu, Danny Clocker qui se pavanait, le Maître en son domaine que tous acclamaient sans comprendre qu'il n'était rien d'autre qu'un maudit pantin d'un système antique qui n'avait jamais cessé de faire ses preuves. Une manipulation pure et simple à laquelle il contribuait, s'arrachant l'âme pour mettre les traits d'esprit les plus drôles sur les scènes les plus affreuses.
Le même exercice qu'il avait fait dans l'armée, sous les bombes, sur le front. Les mêmes abjections, les mêmes expressions sur le visage des suppliciés, et cette même sensation âcre de la bile au fond de sa gorge alors que son estomac vide avait cessé de se retourner.
Parasites. Ils n'étaient tous que des parasites, alimentant le spectaculaire, teintant l'effroi de ces jolies couleurs chamarrées de l'amusement public. L'abjecte réalité avait cessé de le gifler. Lazlo avait fini par comprendre que de toutes façons, il n'avait guère d'autre choix que de s'exécuter.

Lorsqu'une nouvelle pause s'annonça, il attendit que la loge se soit entièrement vidée de son côté et s'installa à côté de la porte, celle-là même qu'ils ne devaient jamais franchir sous aucun prétexte. Un jour, il braverait l'interdit, parce que les règles et lui faisaient trente-six. Mais pour l'heure, il voulait surtout revoir un visage familier qui ne soit ni pâle, ni abattu, celui de son bien étrange allumeur de cigarettes.
Quand la porte s'ouvrit à la volée, ses traits tirés s'illuminèrent d'un sourire franc. Quelques sorciers en sortirent, l'air surpris de croiser quelqu'un d'encore présent dans la loge malgré les interdictions. D'un petit mouvement de la tête, chaleureux, le Community Manager salua chacun des sorciers avant d'emboiter le pas de Kayiman une fois ce dernier sorti. D'un air de connivence, il lui glissa, dans un souffle :

-Alors, ta réponse ?


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MessageSujet: Re: Reach Out ▬ Tristou [Terminé ♥]   Dim 5 Juin - 13:15


« Reach Out »

Lazlo & Tristan
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Parfois, lorsque la proximité avec autrui devenait trop étouffante, l'esprit de Kayiman quittait son enveloppe charnelle pour la laisser vide et inerte. Il rompait alors tout contact visuel et se renfermait dans son monde vaporeux où personne ne pouvait aller le chercher. Comme un crocodile, aussi immobile et pétrifié qu'une souche d'arbre mort, flottant à la surface des eaux. C'était ce qu'il faisait sur la terrasse, au sein de ce groupe qui le considérait comme un pestiféré. Pourtant, face à ce garçon étrange, le seul qui lui ait adressé la parole de manière spontanée, la curiosité l'encourageait à rester ancré à la réalité. Et même à lui offrir une attention des plus aiguisées. Son regard froid restait braqué sur sa cible, quasiment sans ciller, tandis qu'il étudiait chacun des mots prononcés sans en perdre une bribe. Il ne les comprenait pas tous, les langues ayant cette fâcheuse tendance à évoluer au cours des années et à se garnir de termes et d'expressions nouvelles dont le sens lui échappait parfois. Il tentait néanmoins d'appréhender ses explications dans leur sens global, restant muré dans un silence impassible.

Ainsi, la fumée s'échappait doucement d'entre ses lèvres, sans qu'il ne réagisse aux réponses du sujet de ses analyses. Ce fut à peine si ses sourcils se froncèrent légèrement lorsque Lazlo évoqua les dettes de sa mère, la description vulgaire qu'il en fit lui paraissant assez déconcertante. Kayiman chassa néanmoins assez vite cette image mentale pour se concentrer sur le rire du garçon. Un rire frais, léger, toujours agrémenté de ces étincelles chatoyantes qui illuminaient ses prunelles. Il donnait l'air de banaliser la situation, de trouver une légèreté dans toute chose. S'agissait-il d'une certaine forme de courage ? Peut-être. Le Slender Man ne lui rendit pourtant pas son sourire, conservant une expression sérieuse sans qu'il ne s'agisse pour lui d'un affront. Son attention impassible demeurait inchangée, le dévisageant toujours, sans même suivre son geste du regard alors que Lazlo évoquait ses collègues. Ces derniers regardaient dans leur direction d'un air désapprobateur mais Kayiman ne leur offrit pas l'ombre d'un regard. Il continuait à fixer Lazlo, compensant son absence totale de paroles par cette attention extrême focalisée sur lui.

Dans un égocentrisme pleinement assumé, il garda pour lui ses commentaires, sans les partager avec son interlocuteur. Il avait eu ses réponses à ses questions immédiates et pour l'heure cela suffisait à nourrir ses méditations. Cependant, Kay n'avait pas réellement prévu que Lazlo lui retourne sa propre curiosité au visage et il se contenta de laisser planer un silence des plus lourds. Fort heureusement, cette confrontation gênante après une question sciemment ignorée ne dura pas longtemps. Un tressaillement parmi les personnes présentes poussa le sorcier sombre à accorder une œillade vers la responsable de son groupe. Une bécasse au chignon démesuré qui l'enjoignait d'un geste hautain à la rejoindre à l'intérieur. Le murmure de Lazlo l'atteignit dans un souffle et Tristan lui offrit un regard vague, sur une note qui aurait pu paraître ironique, alors qu'il se détournait pour rejoindre sa loge d'un pas posé. « A plus tard, fier soldat. »

~*~

Kayiman secoua doucement son visage mais ses cheveux désormais courts ne suivirent pas son mouvement. Ses épaules étaient encore chargées des filaments épars de ses pensées. Il croyait les sentir peser contre son front, enserrer ses tempes et glisser comme de froids serpents le long de son corps. A force de manier les illusions, de sculpter ses songes de ses doigts pour leur donner une apparence, il lui paraissait difficile de se détacher de ses propres chimères. Son imagination en matière d'atrocité n'était pas un souci, tout au contraire, ce qui ne faisait qu'accroître le dégoût de son cerbère, laquelle surveillait les opérations avec vigilance. Il lui fallait donc se plier aux exigences du programme, construit selon les attentes du public, et que ce bouffon de présentateur mettait en scène de manière théâtrale.

Au cours d'une scène particulièrement choquante, les sorciers avaient dû œuvrer pour pousser une des participantes dans les bras de la mort. Kayiman s'était chargé de concevoir une illusion macabre censée la pousser à la folie. Ainsi, multipliant les gestes ésotériques de ses doigts agiles, il avait créé un démon composé de flammes claires. La malheureuse avait cru voir son corps s'embraser dans une douleur effroyable, lui offrant la vision de ses chairs calcinées sous des langues de feu. Elle avait fini par se noyer dans une misérable flaque boueuse, en tentant d'étouffer ces prétendues flammèches. Celle que Danny Clocker avait surnommé le Panda en raison de la profondeur de ses cernes, ne bénéficiait pas d'une image favorable auprès du public. Sa mort avait donc dû être mise en scène de façon assez grotesque pour mieux mettre en valeur les favoris de l'émission. La fin pathétique de la sacrifiée sur l'autel de l'audimat avait ainsi inspiré les meilleurs commentaires que Kayiman avait écouté sans réellement s'y appesantir.

Un grand sorcier aux cheveux blanc et aux épaules carrées le dépassa, le bousculant presque pour sortir, nimbé de son assurance royale. Celui-là n'avait jamais été à Darkness Fall. Il écrasa Kayiman d'un regard sévère au passage sans que celui-ci ne rétorque quoique ce soit, enveloppé dans une indifférence de marbre. Les Nightkeepers quittèrent leur salle de travail, répondant par des moues suspicieuses au sourire du Community Manager planté là de façon si déraisonnable, aussi chaleureux était-il. Ainsi, Kay sortit de la loge à son tour, l'esprit lointain et le regard absent jusqu'à ce qu'une présence à sa gauche n'atteigne sa conscience. La proie. Tournant le visage vers lui, il lui concéda un regard évasif, pareil à celui qu'il aurait offert à un bouton de manchette oublié sur le sol. Hésitant à le ramasser pour l'inspecter ou à poursuivre sa marche en le délaissant. « Ma réponse... » Il paru soudainement se souvenir de Lazlo alors qu'il cueillait son regard clair, notant les étincelles de sourire qui s'y reflétaient. « Est-ce que c'était… couillon comme question. » Dans un infime murmure, il répéta machinalement l'expression que le blond avait utilisée, inclinant légèrement la tête de coté dans une vague réflexion avant de poursuivre d'un ton serein. « Aucune question n'est ridicule, garçon. Les réponses le sont parfois, quant à elles. Je m'abstiendrai donc. » A ces mots, il détourna aussitôt son regard pour avancer, croyant ainsi le délaisser sur place.

Kay lança un regard autour de lui tout en marchant pour dépasser la salle de repos, bien trop peuplée à son goût, et retrouver la terrasse. La compagnie des autres sorciers ne le satisfaisait guère, ces derniers se retiraient dans un espace privé où nul n'aurait osé les déranger. Celle qu'il cherchait des yeux était absente bien qu'il espérait qu'elle le rejoindrait bientôt. Helix avait prétexté une migraine insurmontable qui la rendait incapable de tout effort de concentration pour venir travailler mais en réalité, elle semblait vivre leur situation bien plus mal qu'elle ne voulait bien l'avouer. Que faisait sa compagne, seule en cet instant ? Il n'en savait rien. Tout en rejoignant sa place à l’extrémité de la terrasse, le sorcier ignora la présence de Lazlo jusqu'à s'asseoir à même le sol pour croiser les jambes en tailleur et chercher son paquet de cigarettes dans la poche de sa veste. Ce n'est qu'après avoir pris le temps de s'en allumer une nouvelle qu'il croisa à nouveau le regard bleu de son étrange condisciple humain, toujours présent à ses cotés. La proie désirait-elle donc à ce point se faire dévorer par l'odieux croquemitaine ? Il s'offrit le luxe de le soupeser du regard durant quelques secondes supplémentaires avant de redresser son bras. Kayiman alluma ainsi une nouvelle fois son briquet dans la direction du blond, dans une invitation silencieuse. Il ajouta pourtant quelques mots au bout d'un léger moment de battement, attendant que son insistant collègue prenne ses aises.

« As-tu remarqué que tu es le seul à nous adresser la parole ? Je crois même savoir que la direction vous interdit un contact quelconque avec nous. Pourquoi le faire ? »

Il inspira une longue bouffée, le dos droit, les jambes toujours croisées, à la manière d'un sage amérindien fumant le calumet de la paix. L'image était aussi solennelle que décalée mais loin de la trouver ridicule, il la laissa un instant se prélasser dans son esprit. Ce fut cet instant que choisit le sorcier aux cheveux neigeux pour s'imposer sur la terrasse et retourner vers eux un regard oblique. Il écrasa Kayiman d'une charge de menace manifeste, le pointant d'un doigt méprisant que l’intéressé ne sembla pas remarquer. Le doyen de leur assemblée hésita une seconde à prononcer un avertissement avant de refermer son poing et se détourner. C'est en crachant grossièrement sur le sol qu'il rejoignit ainsi un groupe de personnes situées un peu plus loin, sans tenter de chasser le mage noir de la terrasse. Du moins pour l'instant. Néanmoins, le message silencieux était clair, au vu de la sévérité du geste : Kayiman était surveillé. Mais cela ne paru pas le déranger outre mesure, du moins en apparence.

Le geste accoutumé du fumeur fit tomber quelques cendres qui se dispersèrent dans l'air avant de reprendre sur le même ton. Neutre, bas, aérien. « Hé bien, voilà sans doute une part de réponse à ta question. » Kayiman étouffa les bribes de honte qui auraient pu naître dans son âme par une bouffée plus profonde. Puisque ce garçon voulait parler, qu'il le fasse, il semblait maître en la matière. Il reprit alors, formulant ses propres questions une à une, dans l'ordre et sur un ton tranquille, laissant sa fumée s'échapper en volutes d'entre ses lèvres à mesure de ses mots. Les pauses ne duraient jamais bien longtemps. « Que faisais-tu à l'armée, garçon, raconte moi. Quels sont les massacres que tu y perpétrais. J'imagine que l'effet de surprise se dissipant, tu as pu résister à la nausée avec plus d'efficacité, cette fois. Parle moi aussi de l'origine des dettes de ta génitrice. Ta façon de décrire sa traîne était pour le moins étrange. »


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On ne m'a donné ni arme ni larmes à mes yeux, j'ai l'âme de l'enfant et la mémoire du vieux. L'éternité c'est long quand on marche sans cœur.   ♦ Chronologie.
Sur des escaliers de brume ▵


Dernière édition par Tristan K. Bellamy le Mar 22 Nov - 15:35, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Reach Out ▬ Tristou [Terminé ♥]   Lun 13 Juin - 2:13



La petite salle s'était vidée progressivement devant lui, inconscient qu'il était des regards en biais de ses collègues sorciers. Son éternel sourire, imprudent, bien trop grand, vissé sur le visage, il avait adressé une légère œillade à une petite brune aux yeux de biche qui passait la tête basse, cachée derrière sa frange, clairement incertaine de ses intentions. Mais le clou du spectacle n'était pas cette jeune demoiselle, quand bien même elle manqua de tomber en se prenant les pieds dans une mauvaise jonction de moquette. Le clou du spectacle était le fameux Kayiman, dont Lazlo espérait qu'il ait réfléchi à sa réponse. Dont il attendait surtout, fermement, la réponse.
Quand bien même l'humain savait à quel point les sorciers pouvaient être dangereux, pour l'avoir vu de ses propres yeux, il n'en avait cure. Justement, ce n'était pas logique pour lui. Comment des êtres aussi puissants, dotés de pouvoirs aussi impressionnants, pouvaient vouloir travailler là ? La jeune femme aux yeux de biche, l'évasif Kayiman, pourquoi restaient-ils là, à produire horreurs sur horreurs, alors qu'ils pouvaient tout aussi bien partir au loin pour tenter de mener leur vie comme bon leur semblait ? Ses questions pouvaient être naïves, et pourtant. Pourtant il n'y avait pas de logique dans leur comportement, pas qu'il sache en tout cas. Et les informations qu'il avait glanées sur ces créatures mythiques et effrayantes qu'étaient les sorciers n'étaient que trop maigres pour sa dévorante curiosité.
C'était pour ça qu'il attendait Kayiman. Parce qu'il comptait sur lui pour lui expliquer le pourquoi du comment, pour dénouer ce noeud mental qui empêchait le sang de s'écouler vers d'autres interrogations plus terre à terre.

La silhouette élancée de Kayiman passa enfin l'encadrement, attisant le sourire qui n'avait pas quitté les traits du blond. La question avait été reposée. La réponse arriverait enfin, cette réponse qui l'avait rongé pendant tout le spectacle.
Et quand elle arriva, Lazlo se serait attendu à une révélation monumentale. Les trompettes de Jericho, la voix de Dieu tonnant sur sa tête, peut-être même un choeur d'anges en fond. Mais il n'en fut rien. L'évasif Kayiman restait tel qu'il l'avait toujours connu : évasif. Et sa réponse fit l'effet d'une douche froide au Community Manager. Ce n'était clairement pas ce qu'il attendait. Et l'autre jouait au sphinx, et se tirait en plus, le laissant planté là sur son pas de porte sans plus lui prêter la moindre attention.
Non, ça ne se passerait pas comme ça. Pas que Lazlo fut énervé par son comportement, non. Mais il avait une question légitime qui n'avait pas obtenu de réelle réponse à proprement parler. Et loin de s'amuser à décortiquer de lui-même les mille significations que recelaient les quelques mots du sorciers, il était prêt à revenir le chercher pour qu'il affine un peu plus sa réponse.
Parce qu'il n'allait pas le lâcher aussi simplement. Il ne fonctionnait pas comme ça. Et il n'était ni à Louxor ni un personnage de l'Histoire Sans Fin.

Qu'à cela ne tienne. Kayiman s'était déjà engouffré dans les couloirs en direction de la petite terrasse, à l'arrière du bâtiment, et Lazlo trotta pour revenir à sa hauteur. Une fois de plus, humains et sorciers étaient incapables de se mélanger sur la terrasse, se regroupant en clans minuscules, exultant toute once de culpabilité malgré leurs traits tirés ou leurs teints pâles. D'un bref coup d'oeil, l'humain avisa la populace traumatisée avant de retrouver la silhouette élancée de son joyeux partenaire. Rompant la distance qui les séparait d'une nouvelle foulée, un sourcil goguenard dressé dans sa direction, il attrapa son paquet de cigarettes et se laissa amadouer par son geste. Un geste dans sa direction. Un paradoxe vu son évident manque d'intérêt pour son collègue quelques minutes auparavant.
Comme si Kayiman venait subitement de se souvenir de lui. La magie provoquait-elle des pertes de mémoire ou de respect ? Probablement. Une nouvelle question qu'il devrait lui poser. Le souvenir de l'adage lui revint en mémoire alors qu'il glissait sa cigarette sur la flamme, et il tira une bouffée de nicotine dans un soupir satisfait.

-Crois pas te débarrasser de moi aussi facilement, le Sphinx, j'en ai pas fini avec toi.

Loin d'être menaçant, son ton était amusé. Narquois. Le genre de taquineries qui ne sont jamais méchantes mais pourtant empreintes d'un soupçon d'honnêteté. Comme toutes celles que Lazlo adressait aux personnes qui attisaient son intérêt. Pourquoi ? Il ne pouvait se l'expliquer. Il aurait pu aller au secours de la petite sorcière qui avait failli faire la chute de sa vie, s'il l'avait voulu. Il aurait pu s'adresser à un autre sorcier au loin, voire même à ses misérables collègues dont l'estomac savait si bien s'exprimer. Mais non. C'était Kayiman qui l'intéressait, à l'image d'une curiosité, d'une bête sauvage que l'on tente de comprendre pour mieux s'approcher d'elle. Et si ce dernier le scrutait exactement avec le même intérêt, Lazlo ne s'en sentit pas gêné pour autant.
Il pouvait bien voir que les autres humains du lot avaient du mal avec leur soudaine promiscuité.

La voix évanescente, distante du sorcier retentit à côté de lui et il haussa spontanément les épaules à sa question. Inutile de peser ses mots, puisque ce n'était pas ce pourquoi il était payé. Le politiquement correct ne dépassait à son sens pas les frontières bien marquées de la cellule dans laquelle ils grattaient du papier pour la foule en délire. Après une nouvelle bouffée de nicotine, il se décida à imiter le sorcier et s'assit à même le sol, se moquant éperdument de tâcher son pantalon de costume. Le vêtement était rêche, serré et inconfortable, de toutes façons. Ca le rendrait probablement plus sympathique aux yeux de son propriétaire, un peu de poussière par ci par là.

-Pourquoi ne pas le faire, surtout ? Sauf preuve du contraire vous êtes des gens comme nous, vous avez pas de tentacules qui vous auraient poussé à la place des doigts ou une paire de cornes en haut du crâne. J't'ai regardé tout à l'heure, t'as pas de branchies dans le cou, donc pour moi c'est que t'es une personne normale. Donc j'ai pas de raisons de refuser de te parler tout ça sous prétexte que t'es capable de faire des trucs que je suis pas capable de faire.

Il ignorait si sa réponse serait satisfaisante, mais elle faisait appel à son propre bon sens. Pourquoi ne pas leur parler ? Ils étaient sensés, avaient des émotions, ressemblaient à des humains lambdas et ne se baladaient pas sur des balais volants, le ricanement sonore et accompagnés par une horde de chauve-souris. Et Lazlo en son âme et conscience considérait que tout ce qui avait l'air humain valait la peine qu'on tente de communiquer avec, d'où qu'il vienne ou quoi qu'il fasse dans sa vie. Des fois c'était une bonne idée, des fois une mauvaise. Mais dans l'ensemble un sorcier n'avait pas l'air si différent d'un humain moyen. Il en avait même vu qui allaient aux toilettes. CQFD.

-Mais t'as raison ouais, la Direction nous a interdit d'aller vous parler, et je suppose que c'est pareil pour vous non ? Je comprends pas pourquoi franchement. On bosse juste à côté, sensiblement sur la même chose, on voit les mêmes horreurs, y'a pas de raisons qu'on soit cloisonnés comme du bétail.

Il expira sa fumée, penchant légèrement sa tête en arrière, son regard se perdant dans les volutes qui s'élevaient vers les nuages. Le ciel se couvrait. L'atmosphère s'alourdissait. Et il ne manqua pas une miette du spectacle offert par le sorcier grisonnant vis à vis de son ami d'infortune, alors qu'il avait rabaissé la tête et s'apprêtait à lui reprendre son briquet pour rallumer sa cigarette presque éteinte.
La remarque de Kayiman provoqua une vague d'indignation dans son corps, qui s'échappa sous la forme d'un juron murmuré entre ses dents, audible d'eux seuls.

-Non mais il se prend pour qui, là, Gandalf le Gris ? Il a pas eu son jouet dans sa boite de céréales ce matin, ça le rend irritable ?

Une réalisation, une nouvelle, le frappa en plein visage. Et si les sorciers étaient capables d'entendre même à distance ce qui se disait ? Il n'avait pas peur du gris connard, mais si son attitude pouvait desservir son compagnon, il n'insista pas d'avantage. Pas alors qu'il pouvait sentir comme un léger malaise, infime, provenir de Kayiman.
Un malaise qui accentua ses doutes. Pourquoi, une nouvelle fois pourquoi ces mecs se laissaient faire par des types pareils ? Ils avaient tous les pouvoirs les plus colossaux à leur disposition. Ca n'avait aucun sens. Plus il passait de temps au sein de cette Arène et moins il trouvait que la situation était sensée, de toutes façons. Comme si le voile de fard et de paillettes qu'on avait posé sur ses yeux se soulevait par moments, révélant une réalité crasse dont il n'avait absolument aucune conscience en s'engageant dans les Jeux.
La nouvelle question de Kayiman l'arracha à ses pensées, et il reprit son geste initial, celui de rallumer sa cigarette maintenant bel et bien éteinte, son attention à nouveau focalisée sur son collègue.

-Oh j'étais bombardier. Deux-trois ans de service, sans compter les périodes initiales à la caserne. On faisait péter toutes sortes de trucs. Des fois c'était joli, c'était festif et coloré, et d'autres fois ça l'était nettement moins. Même si ça restait particulièrement coloré.

Le goût ferreux du sang, de la terre, de la honte lui revinrent sur le palais. Comme pour les chasser, il inspira profondément sur sa cigarette et s'efforça de ne pas refermer les yeux. Les souvenirs remontaient quelques fois trop vite quand les paupières étaient closes.

-Quelque chose me dit que t'en connais un rayon. Là, dans ton regard, même ton attitude. Ca marque les gens, les massacres.

La perche était tendue, restait à voir si Kayiman allait prendre l'opportunité au vol et lui répondre. Et quelque chose lui disait que ça ne serait pas le cas. Une intuition, comme celles qu'il avait souvent quand il prenait le temps d'observer ses comparses humains et... Moins humains. Alors il laissa le temps s'éparpiller avec la fumée de leurs cigarettes avant de reprendre le fil de la conversation. Et ses épaules de se secouer d'un léger rire en se souvenant de la mention de "traîne".

-La traîne de ma mère, en gros, c'est grâce ou plutôt à cause de mon père. Il s'est lancé dans le commerce, et c'était pas une bonne idée. Y'a des gens qui se trouvent des fois des vocations qui ne correspondent pas à ce qu'ils sont au fond. Bah c'était son cas. Il est mort, là, sauf qu'il lui a laissé beaucoup de dettes à payer encore. Alors avec ma soeur on bosse pour l'aider, histoire qu'elle ait quand même un toit au-dessus de la tête à la fin du mois. C'est l'Apocalypse et les banquiers existent toujours, cette douce ironie.

Il partit d'un rire sans joie, et finit par écraser son mégot sur le sol dallé de la terrasse. Son esprit suivit la dernière volute de fumée, moribonde, partant sur une question d'une innocence si rare qu'elle sortit sans même qu'il s'en rende compte.

-Pourquoi tu passes ton temps à m'appeler garçon, d'ailleurs ? On doit faire sensiblement le même âge, non ?

Son regard céruléen se posa spontanément dans les yeux sombres de son comparse, scrutant une quelconque preuve d'ironie ou de méchanceté dans son attitude. Pourtant il n'en était rien.
Il prit le temps de rallumer une nouvelle cigarette, sentant toujours le poids du regard de Gandalf sur leurs épaules. Mais que pouvait-il dire ? La mention de rester éloigné définitivement des sorciers n'était pas marquée noir sur blanc dans le contrat qu'il avait signé.

-Le Père Fouettard est encore en train de nous mater, et je me demande vraiment pourquoi, là. C'est quoi les conditions de vos contrats, à vous, les sorciers ? Parce que même si on nous a clairement dit de pas vous approcher, c'est pas marqué dans le notre. D'ailleurs, vous avez eu un contrat, vous ?

L'idée qu'ils puissent subir un traitement bien différent de celui des autres employés venait de lui sauter au visage. Comment n'y avait-il pas pensé plus tôt, naïf qu'il était ? Si leurs conditions n'étaient pas celles d'humains lambdas, ça pouvait expliquer pourquoi ils étaient aussi serviles. Mais seul Kayiman pouvait éclaircir cette lanterne.

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MessageSujet: Re: Reach Out ▬ Tristou [Terminé ♥]   Ven 24 Juin - 20:24


« Reach Out »

Lazlo & Tristan
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Le dos droit, le visage toujours neutre, Kayiman restait attentif aux moindres réactions de ce garçon étrange, aux yeux si clairs et vivants. Si l'attitude du sorcier demeurait extrêmement fermée, autant par son silence que par la sévérité de son expression, son intention véritable était d'inviter Lazlo dans son espace. Un effort notable. Son briquet allumé vers lui était d'ailleurs le geste le plus chaleureux auquel il se serait jamais laissé aller à exprimer en de pareilles circonstances. Aurait-il seulement été capable de mieux ? Il ne se posait pas la question. Kay s'attendait néanmoins à ce que le jeune homme refuse son invitation et rejoigne la masse diffuse et hostile des Autres, pour respecter ainsi la norme des choses. Simplement parce que tous les gens normaux finissaient par s'éloigner de lui et que cela en était devenu naturel. Mais étrangement, il n'en fut rien. La cigarette allumée laissait échapper une fumée qui s'unissait à la sienne, au-dessus de leurs têtes, quand Lazlo s'était installé au sol, au même niveau que lui.

« Le sphinx ? Oh… tu sembles tenace en effet. »

Le surnom qui lui avait été attribué était étrange et Kayiman n'était pas sûr de savoir à quoi il faisait référence. Il se contenta de froncer légèrement les sourcils sans rien ajouter, préférant écouter le flux de paroles de son compagnon de terrasse, si déconcertant. Pourquoi ne pas le faire ? Kay secoua doucement la tête. Parce que la plupart des gens respectent ce genre de consignes, parce que c'est important si l'on veut appartenir à un groupe, de haïr ou aimer les mêmes choses, de rejeter ce qui est condamnable, d'apprécier ce qui est moralement acceptable, selon les valeurs de ce groupe social. Kayiman n'était pas sûr de réussir à transcrire ses ressentis en paroles mais s'il l'avait été, il aurait probablement offert ce genre de réponse. Mais Lazlo poursuivait sur sa lancée et ses arguments laissèrent le sorcier méditatif. L'humain évoquait les attributs des monstres et le distinguait ainsi de ces derniers, le catégorisant parmi les personnes normales, chose qui attira l'ombre d'un sourire sur le visage si froid. D'aussi loin que remontait ses souvenirs, Kayiman avait toujours subi le rejet des autres qui le taxaient d'anormal, de dégénéré, de démon. Lazlo ne pouvait se douter à quel point sa remarque paraissait décalée de ce fait. Kay passa vaguement sa main entre ses mèches de cheveux sombres, comme pour vérifier lui-même l'absence de cornes en expirant doucement sa fumée. Il croyait se souvenir d'avoir entendu l'un de ses compagnons de Darkness Fall utiliser le mot "sphinx" pour nommer un genre de monstre au buste de femme et au corps de lion ailé. Mais lui-même n'avait jamais étudié la mythologie monstrueuse, il s'était contenté de la vivre. Lazlo enchaînait déjà, aussi tenace que courageux, parce que s'il l’associait à un sphinx, il fallait l'être pour oser poursuivre cette conversation. Le jeune homme parlait beaucoup et Kay préférait l'écouter sans l'interrompre, ses pensées s'arrêtant sur chacun des mots de cet étrange humain, pour l'examiner avec une curiosité croissante qui brillait dans ses yeux sombres.

« Oui, ils nous l'ont interdit également. Tu aimes donc te rebeller contre les consignes, garçon. Jusqu'à parler à un... sphinx.»

Ainsi, le mage blanc dévolu à sa surveillance cracha sur le sol. Et Kay put sentir dans un mélange de curiosité et de surprise l'indignation de Lazlo qu'il exprima dans un souffle avec ce juron. Les choses qu'il évoqua ne faisaient pas sens pour Kay mais elles ressemblaient assez à des moqueries. Il n'en était pas certain cependant et continua à dévisager Lazlo avec curiosité, comme si ce dernier était le seul capable entre eux de réussir à exprimer une quelconque émotion. En l’occurrence une nette désapprobation pour le comportement de ce vieil homme bourru. De son coté, Kay s'en moquait si éperdument que le contraste lui paru d'autant plus saisissant. Au dessus d'eux, le ciel était sombre et l'ambiance se chargeait d'humidité, même s'il ne pleuvait pas encore. Remarquant la cigarette éteinte, Kay offrit son briquet au fumeur, le laissant tomber dans sa main avant de reprendre une bouffée de son propre bâton de poison. Il inspira doucement la fumée nocive en écoutant les réponses du soldat concernant son passé de violence. Ses paroles semblaient toujours aussi légères, à l'image du ton qu'il employait depuis le début de leur conversation, plein d'aisance et de fraîcheur. Et pourtant, quelque chose dans le ton de la voix de Lazlo paraissait différent. Kay aurait aimé lui poser la question, savoir ce qu'il pensait de ces couleurs, du coté festif des explosions et s’enquérir de la raison pour laquelle il avait quitté son poste. Mais son compagnon si prolixe enchaînait déjà et Kay inclina la tête, ne sachant comment réagir à tant de paroles, de mots, de questions. Cette tempête de vie que lui offrait Lazlo le fascinait et le déconcertait à la fois. Mais sa remarque suivante le troubla tout à coup. Son regard parlait-il réellement à sa place ? Il cilla un peu, surpris d'offrir malgré lui des réponses à cet humain alors qu'il se pensait impénétrable.

« Je ne suis pas marqué.» Son ton lui sembla plus sec qu'il ne l'aurait voulu, trop ouvertement sur la défensive, et il haussa les épaules en poursuivant plus doucement. « Et je n'ai pas de cornes…  Peut-être aurait-il mieux valu. » Ainsi, aurait-il fait partie du groupe des monstres plus officiellement, plutôt que d'offrir ce simulacre de normalité aux yeux des autres. Car si Lazlo ne se basait que sur les apparences pour se construire un jugement, il risquait tôt ou tard d'être déçu. Pourtant, l'ancien bombardier ne semblait pas encore décidé à s'en aller. Il riait même, ses yeux toujours aussi pétillants, sans se décourager à poursuivre la conversation qu'il portait pratiquement à lui tout seul. Les réponses qu'il offrait semblaient lui venir avec une facilité déconcertante que Kayiman était incapable de concevoir. Au travers des paroles de Lazlo, il parvenait cependant à se construire son portrait, il se dressait en effet l'image d'un fils attentionné et loyal, ce qui était tout à son honneur. Une famille qui peinait après le décès du père mais qui restait soudée, un frère et une sœur qui s'unissaient pour aider leur mère accablée de dettes. Des images nobles. Lazlo riait encore même si ce qu'il disait n'était pas réjouissant et Kay ne savait comment réagir à cela, alors il ne dit rien. Mais si son absence de commentaire aurait pu passer pour de l'indifférence, il inscrivit pourtant chacune de ces informations dans son esprit avec soin, pour ne jamais les oublier.

En dépit de son extrême immobilité, les muscles de Kay étaient souples, comme s'il se tenait prêt à bondir à tout moment, à sauter sur ses jambes et parer une attaque venue de nulle part. Un instinct animal qui lui insufflait une méfiance permanente et naturelle, l'obligation de se tenir sur le qui-vive sans pour autant manifester le moindre signe extérieur d’anxiété. Même s'il écoutait attentivement la narration de Lazlo, il n'en était pas moins conscient des présences hostiles autour de lui. Sans leur offrir la moindre bribe d'attention en apparence, il sentait bien le regard du vieil homme un peu plus loin et son intuition lui permettait d'en ressentir la charge haineuse, même sans lever les yeux vers lui. En lieu de cela, il concentrait son attention sur son vis-à vis, terminant sa propre cigarette avant de l'écraser au sol en imitant Lazlo. La question suivante qui déboula de nulle part le fit pourtant arquer un sourcil par son caractère absurde. Pourquoi l'appeler garçon ? Pourquoi ne pas appeler un chat, un chat ? Il resta muet quelques secondes, soutenant son regard avant de se décider à répondre d'un ton aussi complaisant que pince-sans rire.

« Préférerais-tu que je t'appelle fillette ? » Il se mordit légèrement les lèvres, l'observant un moment avec une vague hésitation. « Tu parais jeune, tes joues sont glabres. J'ignore l'âge que tu as. Pour ma part, je pense avoir toujours dix-neuf ans. » Kayiman réfléchit un moment. Il ne songeait à rien en le nommant ainsi et pourtant, le questionnement de son interlocuteur lui laissait croire que cela paraissait étrange. L'habitude d'être supérieur en maturité était si ancrée en lui qu'il n'y prenait plus garde, d'autant plus que son entourage l'avait accoutumé à un certain statut. Statut qui avait volé en éclat dès lors qu'il s'était retrouvé dans ce monde moderne inconnu. Il poursuivit avec précaution, tout en observant Lazlo se rallumer une nouvelle cigarette. « Je suppose que tu sais d'où je viens. Les choses sont différentes là bas. J'y suis resté longtemps.» Son regard sombre s'imprégnait d'interrogation alors qu'il le fixait. Kayiman ignorait dans quelle mesure les humains avaient connaissance de Darkness Fall. Les membres du personnel travaillant au sein des jeux avaient-ils été mis au courant de l'identité de leurs sombres collègues, savaient-ils qu'ils étaient tous des damnés, survivant de l'enfer ? S'il l'apprenait, peut-être Lazlo se lèverait-il, sans prendre la peine de terminer sa cigarette, pour rejoindre le groupe des médisants un peu plus loin. Et s'associer à eux pour lui lancer des regards où se mêlaient le mépris et la peur. Il les mentionnait justement et une moue ironique se forma sur les lèvres de Kayiman, face à l'expression imagée qu'employait Lazlo. Il hésita à s'allumer lui aussi une nouvelle cigarette avant d'y renoncer. Il fumait trop et c'était là une fâcheuse habitude... Les questions de Lazlo étaient aussi directes que naturelles et si Kayiman hésita à y répondre pendant quelques secondes, il finit par céder à un léger sourire, aussi fugace que discret. C'était cela qui lui paraissait le plus étrange : ce garçon lui parlait comme à une personne normale. Comme il se serait adressé à n'importe lequel de ses collègues. Et si cela lui paraissait déconcertant, il était curieux de connaître le moment où cela s'arrêterait. Car les miracles n'existaient pas.

« Je pense que cette interdiction ne vise que votre propre sécurité. Quant à cet homme, il serait en effet prêt à me fouetter si d'aventure, je cherchais à te faire du mal. Comprend-tu la chose ? »

Le ton de sa voix toujours douce n'était emprunt d'aucune émotion particulière, bien que son regard dévorait son interlocuteur. Décroisant les jambes, Kay se redressa doucement, posant sa main contre l'épaule de Lazlo pour l'encourager à en faire autant, sans se soucier du regard plein de méfiance que le mage blanc et son groupe lui lançaient. « Viens. » Dans une soudaine proximité, il saisit la main du Community Manager, l'entourant de ses longs doigts pâle pour l'attirer avec lui jusqu'à l’extrémité de la terrasse. Celle-ci était entourée d'un garde-fou qui ne les empêchait pas d'observer le paysage alentour, leur offrant une vue panoramique sur les arènes où se déroulaient les Hunter's Seasons. Pourtant, celles-ci avaient disparu. A la place où elles auraient dû se trouver, on apercevait à présent une gigantesque prairie qui s'étendait à perte de vue, couverte d'une herbe verte et abondante. Un troupeau de chevaux sauvages galopait au loin et le son de leur hennissements leur parvenait parfois, porté par la brise. Un vent agréable avait d'ailleurs poussé les nuages pour laisser place à un ciel serein, aussi bleu que les yeux clairs de Lazlo. Kayiman s'adossa au garde-fou, sans relâcher la main de son collègue, la redressant à la hauteur de ses yeux. « Je n'ai pas de tentacules. Mais comme tu le sais sans doute, Lucifer lui-même était un ange et probablement était-il aussi beau qu'eux. Sans doute ne devrais-tu pas juger sur les apparences. » N'était-ce pas le discours de la raison ? Celui que lui tiendrait le mage blanc, la responsable au chignon démesuré ou encore la personne qui lui avait fait ces sages recommandations ? Kayiman avait pris le temps d'y réfléchir. Mais puisqu'ils avaient commencé à parler, mieux valait exposer lui-même la vérité à Lazlo, plutôt que de laisser les autres le faire.

« Je suis capable de te faire du mal. Si nous sommes cloisonnés comme du bétail, c'est que l'on ne place pas les loups dans la même cage que les cerfs. Celui que tu appelles Gandalf le gris est un magicien puissant mais il fait partie des bons, il cherche à assurer ta protection. La jeune sorcière brune que tu as aperçue tout à l'heure ne parle plus depuis qu'on lui a tranché les cordes vocales, de manière à l'empêcher de prononcer certaines incantations dangereuses qu'elle avait osé utiliser sans autorisation. Voilà les choses que nous risquons si nous nous rebellons. Le pacte que nous avons signé n'est en aucun cas pareil au tien. » Amenant la main de Lazlo contre sa nuque, il le laissa deviner la légère protubérance sous sa peau. « Avec cela, ils sont capable de nous localiser et de nous retrouver où que nous allions. Ta raison de travailler ici est honorable, la mienne… est honteuse. Voilà la réponse à tes questions, nous ne sommes pas libres de nos choix, garçon. » Il abaissa les paupières en rapprochant son visage du sien pour se reprendre dans un murmure. « Lazlo le bombardier, le courageux soldat, le survivant de l'apocalypse. »

Soudain tout se brouilla dans un coup de tonnerre alors qu'une main rude repoussait Kayiman en arrière, arrachant ainsi Lazlo à son emprise. Le ciel était noir et la pluie qui tombait depuis une bonne minute sur la terrasse découverte se faisait ressentir brusquement par sa froideur alors qu'elle ruisselait sur leurs épaules. La prairie si verte et brillant de la chaude lumière du soleil avait disparu pour dévoiler la réalité lugubre des arènes au dallage couvert de traînées sanglantes. L'une des responsables se précipitait déjà vers le Community Manager avec un parapluie pour le secourir et le ramener vers un endroit plus sec et mieux fréquenté. « Je n'ai pas été assez claire avec vous ? Vous feriez mieux d'être un peu plus attentif, Mr Andersen ! Vous allez bien ? Quoique vous ayez pu subir, ce n'étaient que des illusions, vous avez eu de la chance. Quels horribles mensonges a-t-il bien pu vous raconter ?» Elle entourait ses épaules d'un bras compatissant, la sévérité de son regard la faisant ressembler à une institutrice revêche. Le mage aux tempes grisonnantes et aux manières si rudes avait manqué de faire passer le corps léger de Kayiman par dessus la balustrade mais il se contenta de l'y écraser, sa main fermée contre la gorge trop frêle. Il aurait sans doute pu le tuer sur place de sa poigne solide mais le regard du sorcier ne cillait pas, plus noir que la mort elle-même, en dépit de l'air qui lui manquait.


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Sur des escaliers de brume ▵


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MessageSujet: Re: Reach Out ▬ Tristou [Terminé ♥]   Lun 7 Nov - 23:26

Certes, il avait plus ou moins mené toute la conversation, avec sa volubilité. Plutôt plus que moins, tout bien considéré. Mais il ne s'était jamais attendu à se sentir aussi à l'aise avec un sorcier, encore moins lors de son premier jour. Peut-être que l'attitude calme et posée de son compagnon d'infortune y était pour quelque chose. L'homme se contentait de l'écouter, relançant la conversation par quelques menues questions, mais ne semblait pas incommodé par sa capacité à enchaîner les mots et les idées comme d'autres auraient pu l'être. Car, et même si Lazlo avait la langue particulièrement bien pendue d'ordinaire, il restait attentif aux expressions du sorcier.
Un sphinx. Imperturbable. Qui l'observait avec une attention curieuse, comme un chat étudiant une proie potentielle sans bouger la moindre moustache tout en feignant le désintérêt. Une attitude qui était une première pour le Community Manager, il devait bien le reconnaître. D'habitude, il se faisait interrompre avant d'avoir pu tergiverser autant.

Du fin fond de son calme olympien, pourtant, Kayiman lâchait quelques bribes d'informations inattendues. Des réponses à des questions que Lazlo ne se posait pas forcément, mais qui étaient toutefois bienvenues dans le torrent de paroles que le blond était capable de déverser.
Darkness Falls. S'il avait bien compris le sous-entendu de Kayiman, c'était de là qu'il venait. Son appréciation du lieu était toutefois abstraite, teintée de ce qu'on avait pu lui communiquer sur sa réalité. Une sorte de Purgatoire où avaient été envoyés les sorciers après leur mort pour expier les péchés. Un endroit de mort et de misères, paraissait-il. Mais tout ce qu'il en savait s'arrêtait là. Tout ce qu'il savait été ce que les médias et le Gouvernement n'avaient cessé de leur rabâcher en long en large et en travers depuis ce qu'ils appelaient "l'Ouverture des Portes", soit qu'il s'agissait d'un lieu aussi noir que l'âme et le coeur des sorciers, et qu'ils avaient probablement tout intérêt à y revenir. Autant dire qu'il n'adhérait pas particulièrement à cette interprétation. Non seulement parce qu'il estimait qu'il était peu probable que tous les sorciers fussent des monstres -la preuve, Kayiman venait de lui affirmer qu'il n'avait effectivement pas de cornes !-, mais aussi parce qu'il semblait peu probable que le Gouvernement eût tout à fait raison sur la question. Un manque cruel de confiance en la bonne parole de son employeur ou un excès de naïveté de sa part ? Rien n'était vraiment certain. Toujours était-il qu'il comprenait un peu mieux à présent pourquoi Kayiman paraissait aussi détaché du monde présent, aussi distant.
Aussi éthéré. Un être d'air et de poésie, lointain des hommes, pareil à ces créatures de lumière que l'on pouvait croiser à l'orée d'un rêve, dans le monde du sommeil. Se dire que des gens comme Kayiman pouvaient exister et parcourir la surface de la planète impressionnait profondément l'humain. Après tout, que savait-il de l'âge réel de son compagnon ? De sa période d'origine ? De sa vie ? Lui n'était qu'un simple petit humain lambda, avec sa vie de petit humain lambda, à tenter de joindre les deux bouts comme il le pouvait pour mener sa petite vie d'humain lambda jusqu'à son accomplissement, en espérant ne pas mourir sur un mauvais bilan. Mais Kayiman. Kayiman était de ces êtres qui dépassaient l'existence, l'espérance humaine. Un être aux pouvoirs qui dépassaient Lazlo, qui dépassaient jusqu'au Gouvernement en place, et qui pourtant restait enchaîné à ce maudit Colosseum, servant docilement des êtres qui ne méritaient même pas qu'il s'échine pour eux.
Un paradoxe aussi surprenant que perturbant, tant il n'avait aucun sens. Malgré son caractère apparemment détaché, Kayiman avait le regard d'un homme qui avait vécu des choses. Qui avait dû se battre. Il n'était pas fatigué, juste distant. Ce qui signifiait qu'il avait encore probablement de force, au fin fond de lui, pour envoyer chier tout ce petit monde une bonne fois pour toutes et s'enfuir loin d'ici. Alors pourquoi... ?

La cruelle vérité sortit des lèvres de Kayiman, prononcée avec tellement de distance, tellement de détachement qu'elle sembla être une illusion. Un mirage, comme celui que lui avaient dûment répété tous les organisateurs qu'il avait croisés jusqu'à présent. Les sorciers sont des monstres. Ils doivent être considérés comme tel. Du bétail magique, qu'on use et abuse, qu'on exploite puis qu'on abat. Parce qu'après tout, ce n'était pas comme s'ils étaient vraiment humains, si ? La voix rauque, la gorge un peu serrée de voir que sa naïveté avait été si bien foulée au pied, le blond avait marmonné un "Je suis pas sûr de comprendre..."
Ou plutôt n'était-il pas sûr de vouloir comprendre. Sans qu'il n'ait le temps d'approfondir le fond de sa pensée, son étrange compagnon avait pris sa main dans la sienne. Les longs doigts arachnéens de Kayiman l'avaient entraînés vers la rambarde, et Lazlo avait suivi le mouvement, captivé par cette étrange sensation qui découlait du geste. Touché, aussi, par la délicatesse presque enfantine du geste. Sans qu'il n'ait le temps de dire quoi que ce soit, la vision lugubre qu'offraient normalement les Arènes s'était nappée de verdure. Le ciel s'était illuminé, les nuages noirs s'étaient enfuis à la faveur d'un soleil clément qui léchait agréablement leurs corps tiraillés. Un bruit de sabots attira son attention, sur la droite, et il se pencha au-dessus de la rambarde pour observer le troupeau de chevaux sauvages qui gambadaient joyeusement dans la prairie. Une vision si enchanteresse qu'elle gonfla son coeur. Si enchanteresse que ses doigts s'emmêlèrent à ceux de Kayiman sans qu'il ne s'en rende compte, comme pour mieux partager cet instant surréel avec lui. Ce ne fut que lorsque le sorcier leva leurs mains liées au niveau de ses yeux qu'il se rendit compte de son propre geste. Kayiman avait raison de l'appeler garçon, sur ce coup-là. Il n'était après tout qu'un enfant, découvrant la magie pour la première fois, emporté dans les songes par un sorcier plus gracile que ces images terrifiantes qu'il avait eues de son espèce. Un sorcier qui lui semblait être d'autant plus beau, dans son art, dans son attitude, baigné qu'il était dans cette illusion qui chavirait l'âme.

-Les anges, les démons, c'est des contes pour enfants tout ça. Ce que je vois devant moi, là, tout de suite, c'est un homme, avec une âme sûrement magnifique pour être capable de fabriquer d'aussi doux songes.

La naïveté du papillon face à l'ampoule. Comme par défi, il avait rétorqué du tac au tac, énonçant bien le fond de sa pensée sans même retourner sept fois sa langue dans sa bouche. C'était idiot. C'était naïf. Mais il refusait de croire qu'une personne capable d'autant de choses puisse être fondamentalement mauvaise. Ca aurait été comme de croire que le monde était résolument aussi noir, aussi sombre et torturé que le Gouvernement le leur faisait croire. Et si effectivement la vie avait prouvé à bien des reprises qu'elle était capable des pires horreurs, ce n'était pas ça qui allait briser tous ses espoirs. Plongeant ses yeux céruléens dans le regard d'encre de son collègue, Lazlo continua de l'écouter. Le vent soufflait doucement sur sa nuque, soulevant quelques cheveux qui commençaient tout juste à repousser. Le visage de Kayiman s'était approché du sien, alors que ses lèvres charnues s'ouvraient sur de nouvelles explications. Des images surréelles, d'une cruauté rare, si intense qu'elle jurait avec la délicatesse du lieu imaginaire dans lequel ils se trouvaient. Ses yeux trop expressifs s'étaient ouverts avec effroi, lorsque son coeur s'enfonça au creux de son estomac. C'était donc pour ça que la jeune femme avait poussé une sorte de borborygme étrange. Parce qu'elle n'avait tout simplement pas de langue. Douloureusement, il avait resserré son étreinte sur les doigts de Kayiman, avait effleuré sa paume de son pouce. Il avait toujours été trop tactile, trop compatissant, Dita le lui disait. Il avait toujours porté son coeur comme une bague, là, dans sa propre main. Prêt à être dérobé par la première personne venue. Et là, en ce moment précis, son coeur souffrait d'apprendre le traitement des sorciers. C'était impossible de faire ça. Inconcevable.

-Je suis désolé... Je n'en avais aucune idée, ils ne nous ont rien dit, à nous, sur ce que vous vivez. C'est... C'est atroce...

La petite puce sous la pulpe de ses doigts lui fit l'effet d'un électrochoc. Une pierre de plus à un édifice complètement foutraque, celui d'une nouvelle forme d'esclavagisme. L'humain était un monstre pour l'humain, l'homme était un loup pour l'autre, c'était bien connu. Et malgré tout ce que Kayiman pouvait dire de négatif sur sa propre condition, Lazlo ne l'entendait pas de cette oreille. Quels qu'ils soient, quoi qu'ils aient fait, ils ne méritaient pas ça. Non. Et l'envie de plonger ses doigts dans la nuque de Kayiman pour lui enlever cette saloperie de lui soulever les entrailles, tant l'indignation était forte. Tant le déni était grand. Tant l'envie d'attraper cet être de magie et de poésie et de l'arracher à ses tortionnaires, lui comme tous les autres, s'affichait comme une évidence dans son esprit.

Il allait le lui dire. Lui dire qu'il était désolé pour ce que ses pairs faisaient et à lui, et aux siens. Lui dire qu'il ferait tout, n'importe quoi, et même plus, pour lui faciliter la vie. La tâche. Qu'il trouverait une solution pour le libérer, qu'il s'enfuirait avec lui, même, si c'était possible. Qu'il y avait toujours de l'espoir, que rien n'était infaisable même dans un monde aussi moisi.
Mais il n'en eut pas le temps. Le ciel se déchira dans un éclair alors qu'une main le tirait en arrière, poigne d'acier sur son costume mal repassé. Les doigts de Kayiman filèrent d'entre les siens alors qu'on les séparait, alors que l'interrogation qu'il lança à son collègue se lisait dans ses prunelles claires. Alors que le même trouble teintait les traits habituellement si affables de son compagnon. L'illusion s'était effacée, et l'orage grondait tout autour d'eux. Sans qu'il n'ait pu dire quoi que ce soit, cinq ongles manucurés s'étaient enfoncés dans son épaule. Fermes. Solides. Et l'une de ses managers qui lui offrait un regard mi-inquiet, mi-courroucé, occupant tout son espace. Plus grande que lui, elle l'entraîna avec elle, sans lui permettre de se débattre. Sans lui permettre de voir autre chose qu'elle. Ses paroles étaient du fiel, ses paroles avaient l'odeur de la fiente sur laquelle ils étaient tous assis en attendant le soleil hypothétique que leur offrirait le Gouvernement. Lazlo tenta de regarder par dessus son épaule, mais n'eut tout juste le temps de voir que Kayiman venait de se faire écraser contre la rambarde par nul autre que Gandalf. Comme empreinte d'un sens du timing exemplaire, sa manager avait abaissé son parapluie opaque pour obstruer sa vue. Et ses ongles s'étaient enfoncés d'avantage dans ses chairs pour lui enlever toute envie de foncer sur l'assaillant et lui en coller une bien sentie.

-Mais on s'en fout de ce qu'il a pu me dire, vous comprenez pas ? Qu'est-ce qui va lui arriver maintenant ? Vous allez le passer au fer rouge comme un vulgaire animal ?

Ses collègues, bien humains, eux, le léchèrent de regards aussi désapprobateurs que choqués. Choqués qu'il daigne s'adresser ainsi à sa supérieure hiérarchique. Ce pauvre fou voulait donc se faire virer dès son premier jour ? Voulait-il finir directement en bas, dans les Arènes ? Mais Lazlo n'en avait cure. Il avait planté ses pieds dans le sol, défiant directement la manager revêche, les poings serrés. Tremblant tant à cause de la pluie qui s'était infiltrée dans les commissures de ses vêtements que de la rage qui irradiait tout son corps. La femme au chignon ancra elle aussi ses chignons, son parapluie noir obstruant toujours la vue du Community Manager. Ses sourcils fins étaient froncés. Elle en avait certainement vus d'autres, des petits cons capricieux. Ce fut du moins ce que son ton sombre, menaçant, laissa entendre.

-Ne vous préoccupez pas de lui. Il va être pris en charge par son responsable comme vous l'êtes par moi. Quant à ce qu'il se passe quand un sorcier sort du périmètre qui lui est accordé, cela ne vous concerne pas. Les punitions sont estimées à la hauteur de l'offense. Et en ce qui vous concerne, la votre pourrait très bien être l'arrêt ferme et définitif du contrat qui vous lie aux Arènes.

Le signal retentit dans les couloirs, celui qui annonçait que la pause était finie et que les festivités allaient reprendre. Progressivement, les lieux s'étaient vidés, chacun retournant à la place qui lui appartenait. Comme de bons petits toutous, chacun retournant à son petit panier, la queue entre les pattes et les oreilles basses de servilité. Lazlo, lui, ravala sa colère aussi bien qu'il était humainement possible. Rien ne servait d'argumenter avec cette harpie, car elle avait raison. Elle avait raison de lui rappeler sa place, à lui aussi, elle avait raison de lui signaler qu'il avait désespérément besoin de ce boulot. Que Dita, sa mère, tout le monde avait besoin qu'il fasse ce maudit job jusqu'au bout. Il desserra les poings, passa une main encore tremblante dans ses cheveux hirsutes pour les tirer en arrière.

-D'accord. Je me tiendrai à ma place. Je reviens même dans le rang s'il faut. Je serai exemplaire, le parfait petit soldat. Mais seulement si vous me promettez qu'il ne lui arrivera rien.
-Je ne peux prétendre être capable d'influencer mon collègue, mais je vous le promets.


Qu'est-ce qu'était une telle promesse pour une nana pareille ? Lazlo savait pertinemment que rien ne la poussait à la tenir. Même ce sourire diplomate qui s'étirait sur son visage laissait entendre qu'elle n'y croyait absolument rien, et qu'elle s'en contrefoutait. C'était juste une manière comme une autre d'étouffer la naissance d'un feu, histoire d'éviter qu'ils aient en plus une émeute sur les bras. Une manière d'apaiser les esprits. Il se contraint à hocher la tête à sa réponse, se contraint à la suivre jusqu'à la salle où il était tenu de faire son travail. Les autres commentateurs lui jetèrent un nouveau regard chargé d'opprobres, duquel il se moqua éperdument. Et, une fois la harpie sortie, il se dépêcha de griffonner un mot sur un morceau de papier qu'il plia en quatre et glissa l'air de rien sous la porte menant à la salle réservée aux illusionnistes.

Kayiman. J'espère que tu vas bien. Je t'attends aux toilettes Sud à la pause.

Enfantin. Il le savait pertinemment. Mais il avait encore d'autres questions à poser à son comparse, et s'il n'était pas sûr de pouvoir vraiment le retrouver au lieu de rendez-vous, ou même dans quel état, au moins il aurait essayé. Se raccrochant à cette pensée, il s'acharna à faire son travail jusqu'au bout. Sans créer de vagues. Sans s'aliéner les autres humains dans la pièce. Sans laisser son fiel se déverser dans les commentaires qu'il écrivait. Après tout, ce n'était qu'un travail comme les autres, à cela près que ses collègues avaient l'estomac toujours aussi sensible. A cela près que les sorciers tissaient des illusions toujours plus réalistes, toujours plus atroces. Et cela en étant tenus comme du bétail.
Une réalité abjecte, écoeurante. Car même si certains étaient potentiellement des monstres, aux dires de Kayiman, d'autres comme lui étaient forcés de créer de telles atrocités. De nier la magie pour en faire un crime, une torture, d'être condamnés à voir leurs immenses capacités réduites à un outil de jeux pour un peuple en mal de sang. En mal d'horreurs. Comme si le monde autour d'eux n'était pas déjà suffisamment moche comme ça.

Fébrile, furieux, il avait noirci des pages et des pages de commentaires cyniques sur des évènements toujours plus atroces. Le sang avait coulé, à nouveau, sur la terre battue de l'Arène. Mais tout ce qui le préoccupait était l'état de son collègue. Toutes les quinze minutes, il regardait par dessus son épaule, guettant un papier, un signe, glissé sous la porte. Mais rien. Alors, quand l'alarme tonna pour signaler la nouvelle pause publicitaire, il se rua vers le point de rendez-vous.
Et attendit que Kayiman revienne. Rien ne l'assurait qu'il le fasse. Qu'il puisse seulement le faire.  

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SYMPATHY FOR THE DEVIL

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↳ Opinion Politique : Pour la rébellion, n'en déplaise à son esprit chaotique.
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MessageSujet: Re: Reach Out ▬ Tristou [Terminé ♥]   Mer 23 Nov - 15:52


« Reach Out »

Lazlo & Tristan
featuring

La respiration de Kayiman était courte, bien qu'il tentait de la maîtriser, sa poitrine se soulevait et s'abaissait à un rythme trop rapide. Lazlo avait été emporté pour être aussitôt mis à l'abri par sa responsable, soumise comme les autres à son excès de zèle, et le contact de son regard avec celui du jeune sorcier avait été abruptement rompu. Kay avait apprécié ce regard, même s'il ignorait comment le traduire, même si les émotions de Lazlo paraissaient opaques à son esprit reptilien. Il aurait souhaité se repaître encore de ses chatoiements nuancés dans ces yeux clairs, analyser plus longuement les paroles prononcées qui aiguisaient sa curiosité. Mais Kayiman n'avait pas eu le loisir de rétorquer quoique ce soit et son incompréhension s'était arrêtée, comme en déséquilibre sur la pointe de son regard, alors qu'on lui arrachait sa proie sans lui permettre d'assouvir son intérêt, attisant ainsi en lui une frustration aiguë.

Tandis que le Community Manager se faisait vertement sermonner, la gorge de Kayiman avait été écrasée par la poigne intransigeante du Mage Blanc. Les représailles n'avaient pas tardé et, pendant que la terrasse se vidaient de ses occupants, on infligeait au sorcier le traitement légitime dû à sa désobéissance. Les mesures de sécurité drastiques découlaient du postulat de base admis par tous : les êtres maudits étaient une menace qu'il fallait sévèrement contrôler. Ainsi la cruauté du traitement semblait pleinement louable aux spectateurs de l'échauffourée qui reprenaient tous docilement leurs activités, se rassurant entre eux par des regards entendus. Sur la terrasse mouillée de pluie, le corps de Kayiman chancela, les mains plaquées contre ses tempes, agressé par la puissance de cette décharge électrique qui irradiait dans sa tête comme si son cerveau allait imploser. Le sang s'échappa de son nez, dans une hémorragie soudaine, tachant le col de sa veste et le dessus de son t-shirt. La puce qu'on lui avait implantée permettait de multiples usages et il découvrait celui-ci dans la douleur alors que son cœur s'emballait à tout rompre.

La chevelure d'un noir de jais était encore humide alors que la stature haute et mince du sorcier traversait la salle, le front haut et le regard neutre. Kayiman s'était astreint à ne laisser échapper aucune plainte de douleur, pas le moindre son n'avait fuit de sa bouche et le regard qu'il posait sur ses bourreaux n'avait rien perdu de son arrogance. Nimbé de sa royale indifférence pour toute défense, il avait repris son souffle lorsque sa torture avait subitement pris fin sous l'intercession d'une personne extérieure. Les multiples menaces résonnaient en pure perte contre ses tympans alors que la voix rocailleuse du Mage Blanc lui parvenait, en même temps que des postillons d'une grossièreté infâme qui agressaient le visage de Kay. « Ne t'avise plus de t'approcher des commentateurs, c'est compris ? Sans ça, je te renverrai d'où d'où vient, sale créature que tu es ! Tu as de la chance que rien de grave ne soit arrivé et que ta victime ne porte pas plainte mais que je ne te reprenne pas à utiliser la magie en dehors des jeux ! » Kayiman essuya sa joue du bout des doigts, son regard toujours rivé aux prunelles du vieil homme, il ne lui offrit pas le luxe de la moindre réponse, ni en mots, ni en gestes. Ce fut le Mage Blanc qui céda à cette joute muette en baissant le regard le premier avant de se détourner dans un dernier juron. « Tous de foutus psychopathes, ces abrutis... A quoi bon essayer de leur faire comprendre quoique ce soit ? » Il soupira bruyamment dans sa barbe avant de reprendre, plus haut, à l'intention des autres illusionnistes. « Allez, reprenez le travail et concentrez-vous bon sang ! Les illusions doivent être les plus détaillées possible. Souvenez-vous de la chance que vous avez de participer à cette émission, des milliards de téléspectateurs se tiennent en haleine devant leurs écrans ! Le spectacle doit en valoir la peine ! Vous êtes des foutus chançards, vraiment, le gouvernement est terriblement complaisant avec vous autres...» Secouant la tête, d'un air méprisant qu'il ne cachait pas, l'homme aux cheveux gris les délaissa enfin à eux même.

Ce fut la sorcière muette qui aperçu le message, fugitivement glissé sous la porte close. Elle abaissa ses paupières aux longs cils, papillonnant légèrement en lisant les quelques mots avant de glisser un regard vers le collègue auquel cette missive était adressée. Ce fut d'une démarche inquiète que la brune Cassiopéa se dirigea vers lui, faisant discrètement tomber la feuille pliée en quatre sur les genoux de Kayiman avant de rejoindre sagement sa place, se cachant sous ses lourdes mèches de cheveux sombres. Le visage du sorcier demeura impassible pendant qu'il jetait un vague regard sur le message avant de l'empocher posément. Néanmoins, alors qu'il reprenait ses incantations, concentré sur les illusions qu'il créait, son esprit naviguait désormais dans des eaux plus peuplées. Et lorsque le signal retentit, quelques temps plus tard, les pensées du crocodile étaient toujours habitées, allumant ainsi une étincelle de vie solitaire au fond de ses yeux sombres. Le message enfermé précieusement dans la poche intérieure de sa veste décrivait un lieu de rendez-vous assez peu orthodoxe mais dans cette situation, Kayiman estimait que la discrétion primait sur le bon goût. Il se dirigea ainsi les lieux d'aisance du coté sud de l'étage, d'un pas tranquille.

Il avait à peine traversé le couloir qu'un bruit plus rapide de pas, assorti d'un souffle dans son dos, le fit se retourner. Cassiopéa, la brune, le fixait de ses grands yeux de biche effarouchée, ses mains voltigeant devant son visage, comme pour tenter de le dissuader d'avancer. Kayiman inclina doucement la tête dans sa direction, lui concédant un infime sourire. Helix, sa compagne, démontrait de la bonne volonté pour cette jeune sorcière, à peine sortie de l'enfance, soignant les bleus de son âme meurtrie. Ainsi, n'était-il pas rare que la douce brune trouve refuge dans leur appartement, cherchant dans les bras d'Helix le réconfort de caresses amicales, à la manière d'un chaton perdu. Les choix d'Helix étaient les siens et Kayiman offrait ainsi à Cassiopéa sa bienveillance et son hospitalité. Si cela n'autorisait pas pour autant la jeune biche à se mettre en travers de son chemin, il accepta cependant de lui offrir quelques mots, d'un ton sobre. « Ce ne sera rien. Je dois lui parler. » Incapable de répondre, Cassiopéa soupira avant d'écarter les paumes, comme si elle allait claquer dans ses mains. Ses prunelles s'orientèrent vers la gauche puis vers la droite avant qu'elle ne hausse les sourcils, en une demande de confirmation désespérée. Kayiman n'était pas certain de comprendre ce qu'elle désirait lui transmettre comme information mais la jeune fille croisa les bras et recula, jusqu'à s'adosser contre le mur,  à la manière d'une discrète sentinelle. Allait-elle claquer dans ses mains si qui que ce soit pénétrait dans les toilettes pour hommes ? Peut-être. Kayiman se contenta d'un léger hochement de tête à son intention avant de se détourner, laissant là la protégée d'Helix, pour s'avancer et pousser enfin la porte de la salle d'eau.

Un large miroir tapissait le mur juste en face de lui, ainsi fut-il accueilli en primeur par son propre reflet qui lui apparu dans toute sa décadence, le teint pâle, les cheveux défaits et les vêtements tâchés de sang...  Il ponctua cette vision d'un froncement de sourcils contrarié, avançant de deux pas supplémentaires pour enfin être attiré par une présence à la périphérie de son regard. L'image du garçon aux cheveux clairs, posté au centre de la salle se reflétait aussi dans le miroir. Lazlo était bien là, comme il l'avait affirmé dans son message, et Kayiman tourna vers lui un regard inquisiteur, le détaillant comme s'il ne se serait pas attendu à le découvrir. Pourtant ils étaient seuls mais sans mot dire, le sorcier rejoignit le lavabo pour ouvrir négligemment le robinet, s'arrachant ainsi abruptement à sa contemplation. « Tu es là, garçon. » Constata-il dans une neutralité presque froide, tout en utilisant un peu de savon en gel pour se laver les mains. Les bienfaits de cette dimension ne cessaient de le ravir alors qu'il aurait été capable d'observer pendant des heures ces robinets qui distribuaient de l'eau claire et pure en abondance. Il paraissait ainsi avoir déjà oublié la raison de sa venue alors qu'il actionnait le distributeur de savon une nouvelle fois, par simple plaisir, pour le faire mousser entre ses paumes. Pourtant, en dépit des apparences, la présence de l'humain en ces lieux le remplissait de contentement et, s'il ignorait totalement comment s'adresser à lui, les multiples questions qu'il lui inspirait ne cessaient de valser dans ses pensées. Kayiman se rendait vaguement compte que son détachement n'était pas adéquat compte tenu de la situation, mais comment diable fallait-il agir ? Sans doute aurait-il dû s'enquérir de la bonne santé de ce garçon, ainsi que lui-même l'avait fait dans sa missive. Il reprit donc la même formulation, de sa voix basse et aérienne. « J'espère que tu vas bien, également. »

Joignant ses mains en coupe, il récolta une petite quantité d'eau tiède pour s'asperger doucement le visage et nettoyer sa peau tachée de sang séché. Tout en faisant, il reprit alors leur conversation où elle en était restée, comme si cette interruption due à ce grossier mage n'avait pas eu lieu et sans y faire mention le moins du monde. « Là d'où je viens, les anges et les démons faisaient partie intégrante de notre quotidien d'adulte. Les gens y croyaient dur comme fer, ils prenaient ces histoires fort au sérieux. La Bible est-elle réservée aux enfants désormais ? » Les réparties de Lazlo le lui avaient laissé croire, tout du moins et Kay haussa doucement les épaules. Aucune serviette propre ne semblait disponible aux alentours. Kayiman ignorait totalement l'utilité de ces machines accrochées aux murs et imaginait qu'il s'agissait de décorations aussi étranges qu'inutiles. Il laissa alors sécher son visage naturellement, pendant que ses doigts jouaient encore un peu avec le filet d'eau claire qu'il admirait du regard. « Dieu nous a maudit, moi et mes semblables. C'était sans nul doute la raison pour laquelle ils subissaient ce traitement de la part des hommes. « Avons-nous seulement une âme ? Je ne sais.  Sa voix douce n'était entachée d'aucune amertume bien que ses propos le ramenaient dans ce lointain passé où les esclaves noirs et les amérindiens étaient eux aussi considérés comme des sauvages sans âmes, indignes du moindre respect. Puisqu'il était païen, probablement n'avait-il pas d'âme, lui non plus, et pourtant Lazlo le bombardier l'avait qualifiée de magnifique. Cette pensée le fit enfin redresser le regard vers lui, ses yeux sombres nimbés d'une curiosité manifeste. Ce garçon semblait penser différemment et ce qui avait brillé dans ses yeux lorsqu'il avait pris conscience de l'atrocités des pratiques au sein de son lieu de travail s'apparentait à de la douleur, la souffrance d'une âme en état de choc. La question s'échappa d'entre les lèvres du sorcier en un murmure léger. «Comment se porte la tienne, Lazlo survivant de l'apocalypse... ?»

Kayiman se retourna doucement vers lui, son corps s'orientant enfin dans la direction de cet homme aux yeux d'un bleu si pur. A nouveau, il offrit ce visage à son étude, notant les émotions qui s'y inscrivaient comme autant d'informations singulières et indéchiffrables. Il ne s’était guère attendu à des regrets si sincèrement exprimés en lui révélant ces anecdotes et pourtant Lazlo avait eu l'air de souffrir en les apprenant. Plus encore, il avait manifestement intercédé en sa faveur afin qu'on mette un terme à sa punition, chose qui n'avait pas échappé au sorcier, lorsque sa séance de torture avait été soudainement interrompue. Comment et pourquoi cet humain avait-il réussi un tel tour de force ? Le Mage Blanc, surnommé Gandalf le gris par ce garçon, paraissait pourtant bien déterminé à lui infliger des pics de douleurs assez intenses pour le briser - si pas physiquement, tout du moins psychologiquement -  mais il s'était arrêté avant même que Kay ne perde conscience.  « Pourquoi prendre le risque de m'inviter en ces lieux après ce qui t'a été révélé ? »


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MessageSujet: Re: Reach Out ▬ Tristou [Terminé ♥]   Mer 14 Déc - 2:40


L'attente lui avait parut être interminable. Affreusement longue, bien trop longue pour les nerfs en pelote du Norvégien. Les talons de ses chaussures en cuir affreusement neuves claquaient sur le carrelage des toilettes alors qu'il faisait les cents pas, tournant et virant inlassablement avec pour seul accompagnement que le rythme de ses propres pas qui se répercutait tout aussi inlassablement sur les murs. Un écho de son propre stress, qui ne faisait qu'accentuer ce dernier. Encore et encore. La représentation bien trop réelle du mouvement perpétuel. Et pourtant. Pourtant il continuait d'attendre.
Il continuait d'espérer que Kayiman franchisse le seuil des toilettes, qu'il soit là, bien vivant, et bien portant. Ce qui était une douce utopie quand on prenait en compte la dimension qu'il avait entrevue, alors que Gandalf le Gris s'était abattu sur son nouvel ami d'infortune.
Comment un homme aussi puissant que Gandalf pouvait tolérer de s'asservir aux volontés des Jeux, et par là-même appliquer autant de force à faire taire tous les autres sorciers ? Kayiman lui avait expliqué que certains des siens étaient des meurtriers sanguinaires. Qu'il était nécessaire de les contenir. Mais dans ce cas, ne devait-il pas consacrer toute son énergie à museler ceux-là et foutre la paix aux autres ? Rien de toute cette situation n'avait de sens aux yeux de l'humain. Et le pire dans tout ça était cette supériorité de l'humain sur des êtres supérieurs.
Non, rien de tout cela ne faisait sens. Et toutes ces pensées tempêtaient sous ses mèches blondes alors qu'il s'était appuyé contre un des innombrables éviers, observant son regard nerveux, bien trop clair, dans le miroir. L'image qu'il lui renvoya était celle d'un jeune homme beaucoup trop jeune pour faire front à l'immensité de cette merde crasse qu'il découvrait. Un jeune homme encore enfant qui découvrait tout juste la cour des grands, celle où le monde est bien plus impitoyable que tout ce qu'il avait pu imaginer jusqu'ici. Kayiman avait raison de l'appeler Garçon, c'était une évidence. Parce que tout, de ses joues encore rondes de jeunesse, de ces grands yeux qui lui bouffaient tout le visage, de ses lèvres purpurines constamment creusées dans un sourire, tout lui renvoyait avec brutalité l'éclat de sa propre innocence.
Un constat douloureux quand il avait cru jusqu'à présent avoir réussi à se construire ne serait-ce qu'un soupçon de maturité. Mais il était encore loin, bien trop loin du compte.

Dans un soupir courroucé, tentant d'évacuer sa propre tension, il tira ses cheveux en arrière et reprit ses tours de toilettes. Le calme olympien qui régnait dans cette partie du Colosseum était presque surréel quand on considérait la foule amassée sur les gradins. Le bruit permanent, constant, ce bourdonnement incessant qu'on pouvait entendre en permanence où qu'on aille. Sauf là. A croire que dans un souci du détail un peu douteux, les créateurs du lieu avaient décidé de n'offrir une once d'intimité que dans les lieux d'aisance. Au moins, si Kayiman arrivait, ils seraient tranquilles. Personne n'irait croire qu'il puisse se passer quoi que ce soit dans des toilettes aussi reculées, si ?
Il cessa ses tours compulsifs en entendant des pas se rapprocher des toilettes. Prenant sur lui pour contrôler d'avantage sa respiration, le commentateur ébouriffa à nouveau ses cheveux pour donner l'impression qu'il était en train de se refaire une beauté. Un argument que lui donnait sa gueule d'ange. Tout le monde était persuadé que son apparence était son occupation première, alors qu'il s'en contrefoutait sincèrement, au fond. Mais autant conserver cette image de superficialité qu'on souhaitait lui attribuer. Ce qu'il faisait en entendant la porte tourner sur ses gonds, accueillant un nouveau venu dans le soin des toilettes.

Du coin de l'oeil, il remarqua une silhouette longiligne, sombre. Un sourire se creusa dans le coin de ses lèvres alors qu'il se retournait pour lui faire face. Sourire qui s'évanouit en voyant le sang qui maculait ses vêtements comme son visage. En constatant qu'à cause de ses conneries, Kayiman avait été bel et bien passé à tabac, comme il le craignait. Pourtant, loin d'avoir l'air de lui en vouloir, ce dernier approchait posément de l'évier, avec cette attitude nonchalante qui semblait être sa principale caractéristique. Le sorcier était vraiment une créature surprenante. Un être tout en paradoxes, entre sa haute stature et la délicatesse de ses traits. Entre son immense pouvoir apparent, et ce détachement constant de tout ce qui constituait la réalité. Celle de Lazlo.
Interloqué, le blond mit un moment avant de refermer sa bouche entr'ouverte. Attendit surtout que Kayiman ouvre la sienne pour le saluer, saisi d'une vague d'humilité alors qu'il se rendait compte des conséquences de ses propres actes. Il aurait voulu s'excuser, mais, pour une fois, son compagnon ne lui en laissa pas le temps. Echo de ses propres mots, écrits rapidement sur une feuille de papier, sa réflexion laissa une sensation d'amertume à Lazlo. Il espérait qu'il aille bien. Il l'espérait, avec la trace de ses mauvais traitement, et ce sang qu'il nettoyait de ses longues mains arachnéennes. L'ironie de la situation. Une ironie quand même suffisamment cocasse pour qu'un léger rire, plus un soupir qu'autre chose, s'échappe des lèvres du commentateur.

-J'suis pas sûr d'avoir le droit de répondre à cette question, tu sais, vieux. T'es dans un état bien pire que le mien, donc... Joker ?

Au moins il était vivant. Au moins il était là, ce qui signifiait qu'il était libre. Enfin, façon de parler. Avec cette espèce de puce que Kayiman lui avait fait sentir dans sa nuque, cet aspect était pour le moins compromis. Mais il était déjà libre de se déplacer dans le bâtiment. Et de venir le rejoindre, aussi surprenant ait pu être leur point de rencontre.
S'adossant à l'évier, Lazlo laissa le soin de se rafraîchir à son compagnon. Les bras croisés sur sa poitrine, il le regarda faire, attardant son regard sur ces longues mains blanches, fines, capable de faire naître des illusions d'une beauté sans pareille. L'aspect surréel de Kayiman était nettement plus frappant là, sous la lumière électrique bien trop franche. Son teint diaphane se révélait avec plus d'intensité, tranché par le jais de ses cheveux. Un être tout en ruptures, physiques, faciales, que l'eau claire sublimait tout autant qu'elle les accentuait. La voix douce du sorcier l'arracha à sa contemplation et il mit un instant à comprendre qu'il reprenait le fil de la conversation entretenue plus tôt. Tout naturellement. Le blond se serait pourtant attendu à ce qu'il parle plutôt de ce qui s'était produit sur la terrasse, quelques heures à peine plus tôt. Mais Kayiman prouvait une nouvelle fois son détachement complet des réalités terrestres. Un détachement qui pouvait signifier tout et n'importe quoi. Mais surtout, qui semblait vouloir dire qu'il était passé outre ce qu'il s'était produit, leur conversation ayant apparemment plus d'importance que la brutalité de Gandalf à son égard. Peut-être qu'au fond, le sorcier ne lui en voulait pas d'avoir précipité sa punition avec les évènements. Reconnaissant, Lazlo se détendit un peu et porta son regard sur le mur carrelé en face de lui, un léger sourire aux lèvres.

-Là où tu te trouves, on a un peu perdu la capacité de croire dans la Bible. J'veux dire, la société a changé, on ne craint plus les anges et les démons de la même manière. Ils sont relégués au rang de mythe, une sorte d'histoire qu'on raconte comme ça, en l'air, comme une légende. Parce que les gens se sont éloignés des Eglises, parce qu'on a décidé pour la majorité de ne pas croire en autre chose que l'Humain. Et forcément, les humains, c'est pas aussi glamour ou puissant que les Anges, les Démons, ou le Grand Barbu là-haut. Après de là à dire que c'est réservé qu'aux enfants, même pas, j'te dirais. C'est réservé à ceux qui veulent y croire, et les autres continuent de mener leur petite existence loin de tout ça.

Suivant les détails des carreaux blancs et noirs, sur le mur, il laissa son regard bondir distraitement d'un dessin à l'autre, avant de se tourner à nouveau vers son compagnon. Il n'y avait pas à dire, Kayiman venait résolument d'une toute autre planète que la sienne. Un point qui accentuait cette évanescence constante qui l'entourait. Il était si différent des Hommes modernes, avec sa vision des choses et cette distance qu'il entretenait sans même s'en rendre compte. Presque innocent, si on le confrontait au monde réel.
Ses yeux dévièrent sur l'eau qui coulait toujours sur les mains longilignes, qui semblait être une source de fascination nouvelle pour le sorcier. Un nouvel élément qui rappelait à quel point Lazlo avait pris pour acquis son propre monde. Les paroles de son compagnon dansèrent tout autour d'eux, empreintes d'une noirceur d'une autre époque. D'une menace qui n'était pas celle du monde actuel, d'une croyance qui était si lointaine qu'elle avait été oubliée avec le reste. Avaient-ils seulement une âme ? La réponse partit toute seule, avant même qu'il n'ait pu y réfléchir à la portée de ses propres dires.

-Si Dieu n'existe pas, il ne peut pas vous avoir maudits. Ce qui signifierait que vous avez toujours une âme, comme nous, les humains lambdas. Et si Papy Tout-Puissant là-haut existe, comment ça se fait qu'il ait permis que vous reveniez tous si vous avez pas d'âme ? Ca n'aurait aucun sens. J'veux dire son but c'est de protéger ses créations, du peu que j'ai pigé de la Bible. Donc à priori, ça signifierait non seulement que la malédiction c'est un mythe, et que vous avez toujours une âme, au fond.

Ca paraissait nettement plus logique, tout aussi étrange son explication puisse paraître à son compagnon. Mais après, toutes les questions de théologie n'avaient jamais particulièrement été son fort. Et lui filaient généralement un bon mal de crâne. Il glissa une main dans ses cheveux, les tirant distraitement en arrière, avant de reporter son attention sur le sorcier aux traits fins. Un sourcil interrogateur se haussa à l'attention de ce dernier. Son... âme ?

-Tu sais, si Dieu existe, mon âme doit pas super bien se porter. J'pense même qu'avec qui je suis, et ce que je fais régulièrement de mon corps, j'suis déjà fiché comme bon pour l'Enfer. Donc si ton âme est noire, la mienne l'est probablement aussi !

Il jeta un regard plein de malice à son comparse avant de se fendre d'un léger rire. S'il y avait bien quelque chose dont il se contrefoutait, en plus du reste, c'était de ce à quoi son âme pouvait ressembler. Alors si elle se portait bien ? Vu la quantité d'hommes qui avaient traversé sa vie au sens biblique, rien que pour ça, il était condamné à l'Enfer. Donc au point où elle en était, ce ne serait pas un parjure de plus qui l'assombrirait d'avantage. D'autant qu'il se sentait étrangement plus proche du sorcier en voyant les choses sous cet angle. Ce qui rendait son postulat premier, le fait qu'ils ne soient pas si fondamentalement différent, vrai. Et ça, c'était quelque chose qui lui plaisait. Un concept auquel il était plus que prêt à s'accrocher.
Sentant le poids du regard en amande de son compagnon sur lui, il y plongea ses iris bien trop clairs empreints de cette éternelle étincelle de malice. Le visage du sorcier ruisselait encore d'eau, d'eau qui coulait le long de son cou, sur ses vêtements. Se désolidarisant du rebord de l'évier, il tira deux feuilles de papier absorbant du dispensaire mural et les lui tendit, imitant silencieusement le mouvement pour s'éponger le visage avec une main. La question de Kayiman fut accueillie d'un haussement d'épaules, avant qu'il ne recroise ses bras sur sa poitrine, reprenant sa position initiale.

-Pourquoi hein ? J'sais pas. Plus on en parle, et moins j'ai l'impression qu'il y ait une différence entre toi et moi. Ou même entre les humains et les sorciers. J'veux dire, clairement, vous êtes comme nous. Y'en a des bons, et y'en a des cons. On serait vraiment des salauds de prétendre vous être supérieurs sous prétexte que votre âme serait damnée ou j'sais pas quel autre argument d'une ignorance profonde. D'accord, vous venez clairement pas du même monde que le notre. Mais est-ce que ça signifie pour autant que vous êtes pas des personnes à part entière ? Non. Pas pour moi en tout cas.

Il prit une inspiration, le temps de rassembler ses idées à pleines brassées, avant de lancer un sourire lumineux à son compagnon.

-La preuve, c'est que t'es là, et que tu m'as rien fait. T'aurais pu venir ici et me maudire ou je sais pas quoi par rapport à tout ce qui s'est passé là-haut, et pourtant rien de tout ça s'est produit. Mon petit doigt me dit que c'est une preuve suffisante pour te faire confiance. Et il a un bien meilleur instinct que moi, mon petit doigt.

Son instinct, surtout, lui soufflait qu'il pouvait faire confiance à ce sombre inconnu. Juste parce qu'il était sympathique. Et parce qu'il était capable d'être nettement plus intéressant que n'importe quel humain dans son groupe de travail. Et nettement plus poétique, d'une certaine manière. Observant l'attitude de son compagnon, Lazlo remarqua qu'il ne savait quoi faire du papier humide qu'il tenait entre les mains. D'un mouvement chaleureux, presque paternel, il lui enleva le papier des mains, ses doigts effleurant les longues mains blanches. Puis alla jeter le déchet à la poubelle, comme tout gens civilisé, avant de revenir au niveau du sorcier. Et de prendre ses mains claires dans les siennes, comme Kayiman avait pu le faire quelques heures plus tôt.  

-Je suis vraiment désolé pour la manière dont te traitent les autres. Et je suis vraiment désolé de rien avoir pu faire pour les empêcher de te faire du mal. Si j'avais su, je sais pas, j'aurais pas laissé ma manager m'embarquer...

D'un geste empreint d'innocence, il avait libéré une de ses mains pour effleurer son nez du bout des doigts, évaluant les dégâts. Il n'était pas brisé, mais Kayiman avait été suffisamment atteint pour que le sang se disperse partout sur ses vêtements. Le choc avait du être rude, quel qu'il soit. D'autant qu'il ignorait de quoi leurs patrons pouvaient être capables pour asservir leurs employés les plus puissants. Se mordant la lèvre inférieure, il finit par relâcher la main du sorcier, lui laissant la jouissance de son espace personnel. Il en avait trop fait, et pourtant il ne lui en voulait pas. il ne comprenait pas.

-Et toi, pourquoi est-ce que t'es venu ici, après ce qu'ils t'ont fait ?



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MessageSujet: Re: Reach Out ▬ Tristou [Terminé ♥]   Dim 18 Déc - 22:23


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Lazlo & Tristan
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De multiples interrogations flânaient dans l'esprit reptilien, s'allumant comme des lucioles suite aux répliques du jeune homme. Parmi ces curieux mystères, Kayiman ignorait entre autre la raison pour laquelle Lazlo lui présentait un joker. Cet élément inattendu n'était probablement pas d'une importance cruciale dans leur conversation mais il s'agissait d'un exemple typique des innombrables moments où Kay se sentait en décalage total avec les autres. Avait-il eu tort de lui réciproquer sa formule ? Du reste, il ne s'agissait pas de question mais d'affirmation, un échange d'espoirs qui ne nécessitait pas obligatoirement de réponse selon lui. Les gens étaient décidément extrêmement compliqués à comprendre mais ce n'était pas une nouveauté. Si Lazlo estimait ne pas avoir le droit d'y répondre, il le respectait, toutefois, quelque chose lui échappait. Il fronça légèrement les sourcils, n'appréciant que très peu le qualificatif utilisé sur son aspect. Avait-il l'air si misérable que cela ? Éludant abruptement le jugement que Lazlo portait sur son état, il masqua l'inconfort qu'il lui inspira, se contentant d'effacer en silence les traces de sang qui souillaient honteusement sa peau. Ainsi, il écouta ses réponses, sans cesser de jouer avec le filet d'eau claire qui ruisselait entre ses doigts. Des réponses appréciables par la bonne volonté de ce garçon qui fournissait des informations avec une facilité de parole aussi fluide que déconcertante. La curiosité intense que Kay posait sur ce monde pourrait sans nul doute être rassasiée avec un tel interlocuteur, ce qui ne manquait pas de le réjouir intérieurement.

Lazlo semblait être un spécialiste du monde des vivants. Lui-même envahi d'une aura resplendissante de vie avec toujours ces sourires et ces rires accrochés à ses lèvres, comme des extraits d'allégresse pétillante. Kay se centra avant tout sur le timbre de sa voix et de ses intonations légères qu'il aurait pu prendre plaisir à écouter indéfiniment, comme une musique plaisante, tandis qu'il jouait avec l'eau. Sa façon de dépeindre les modes de pensée de la société actuelle était très imagée, proche de l'impertinence, ce qui ne la rendait que plus attrayante aux oreilles du mage noir.
Dans l'orphelinat où il avait grandi, les bonnes sœurs avaient tenté de lui inculquer les valeurs chrétiennes, allant jusqu'à lui affubler le prénom d'un saint qu'il n'avait même pas retenu. Par la suite, son grand-oncle Dagnelie, avait prolongé cette éducation que Kay trouvait fort contraignante. Cette façon de cultiver la culpabilité et la peur de l'enfer, de se proclamer pêcheur, ne faisaient qu'ennuyer le jeune Kay même si les sermons du vieux borgne, tant de fois répétés, n'avaient pu que s'ancrer dans ses souvenirs et imprégner son esprit. Kayiman médita ainsi sur le changement du monde moderne qui paraissait pousser la majorité des humains à délaisser ses aspects invisibles. Était-ce le cas de Lazlo ? Il n'eut pas le temps de le lui demander car celui-ci bondissait déjà sur l'incertitude de Kayiman au sujet de son âme maudite, chose qui attisa une lueur de surprise dans les yeux sombres. Le garçon lui répondait avec tant d'impulsivité qu'après quelques secondes d'étonnement, cette répartie trop généreuse fit naître un sourire sur les lèvres pleines du sorcier. Lazlo paraissait si décidé à lui octroyer le droit de son âme que cela en était aussi déconcertant qu'amusant… S'il devinait un manque d'objectivité dans ses hypothèses, Kay n'en dit rien.

« Je pense que nous avons compris la Bible différemment car selon ce qu'on m'a appris, le but du Dieu des chrétiens n'est autre que celui d'être adoré. Et ceux qui ne lui sont pas soumis sont châtiés impitoyablement et voués aux supplices de l'enfer. Voilà ce que m'ont promis les bonnes sœurs qui m'ont éduqué, pendant toute ma jeunesse. Pourtant, je ne me suis pas attaché à ces croyances et j'ai renié leur baptême ainsi que les prénoms qu'ils m'ont donné. Alors peut-être as-tu raison, garçon. »

Il prononça cette phrase d'un ton plus chaleureux, n'ayant pas le cœur à contredire ce garçon dont les motivations semblaient pures. Les humains d'aujourd'hui se détournaient du monde invisible… Il n'en existait pas moins bel et bien. Mais sans doute était-ce la raison pour laquelle Lazlo paraissait surpris de l'importance qu'il accordait aux âmes. Il avait pourtant qualifié la sienne de magnifique. Pour cela non plus, Kayiman n'avait pas le cœur à le décevoir. Car depuis son enfance, il restait malgré lui persuadé que les bonnes sœurs avaient raison et qu'il ne possédait à défaut d'âme, que l'esprit froid d'un crocodile. Et force avait été de constater qu'ils avaient vu juste en lui prédisant qu'il serait damné. N'avait-il pas échoué en enfer après sa mort ? Pourtant, il en était revenu pour une raison mystérieuse. La réouverture de l'enfer et l'invasion de la terre par les damnés pourrait être un signe de la fin des temps, si on se référait aux saintes écritures, et certainement que des personnes comme son grand oncle aurait traduit tout cela dans ces termes. Néanmoins, Kayiman était amusé d'entendre l'opinion de Lazlo à ce sujet, tout autant que par l'insolence avec laquelle il osait évoquer dieu, ce qui attisa davantage son envie de sourire. Un débat entre le vieux Dagnelie et lui aurait probablement été jouissif à observer, étant donné l'obstination du vieil homme à condamner son petit neveu, jusqu'à sa mort.

Kay appréciait néanmoins la vision de Lazlo, cela le changeait considérablement des regards que les humains d'aujourd'hui posaient sur lui. S'il était curieux de savoir quand le dégoût remplacerait ce voile de pureté dans les yeux clairs du garçon, il se surprenait à désirer retarder ce moment le plus possible. Aussi ne le contredit-il pas, restant à l'écoute, tandis que les gouttes d'eau ruisselaient sur son visage désagréablement, le poussant à plisser le front. Si évoquer la magie noire et les enfers ne décourageaient pas le garçon, ses aveux attisèrent une nouvelle vague d'intérêt dans les yeux marron du sorcier. « Qui tu es … ? » Sur un regard plein d'une innocente curiosité, il inclina la tête avec incompréhension, les allusions de ce garçon le plongeant dans la perplexité. Il  l'observa, laissant son regard se promener sur les cheveux courts qui entouraient ce visage juvénile, puis sur sa stature, plus large que la sienne, bien qu'il soit plus petit de taille. Le corps de Lazlo paraissait bien proportionné et dépourvu de toute disgrâce en apparence, tout au contraire, il paraissait fort élégant dans ce costume qui mettait en valeur son charme. Oui c'était un très beau jeune homme. Cette observation n'offrait aucun indice sur la manière malsaine dont il pouvait bien utiliser son corps. Quel était cette identité condamnable qu'il évoquait ? Kay attendait de le savoir tandis que Lazlo allait manipuler cet appareil et en sortir des feuilles d'une matière fine qui semblait plus douce que le simple papier. Il les accepta entre ses mains, notant le geste de Lazlo dans un infime haussement de sourcils. « Oh… je te remercie. » Répondit-il posément en inclinant la tête dans sa direction. Ce monde regorgeait d'inventions fascinantes mais Kay se retint d'aller dérouler ce fabuleux distributeur, tenaillé par l'envie infantile de tirer sur les feuilles les unes après les autres. Envie qu'il étouffa dans un infime sourire vers cet étrange appareil.

Il caressa le papier un instant avant de s'en servir pour éponger son visage tandis que le garçon parlait, répondant à sa question précédente. Il se disait pareil à lui, minimisant leurs différences, chose qui ébranla Kay, sans qu'il ne le montre. Il resta silencieux, le visage impassible, le surveillant du regard sans le lâcher. Jamais personne ne s'était exprimé ainsi face à lui, alors qu'au contraire, la plupart des gens que Kay avait rencontré dans sa vie marquait bien les différences, le faisant se sentir éternellement rejeté et méprisé. Mais ces différences, Lazlo les faisait disparaître en quelques mots avec une apparente facilité. Le sorcier venait d'un monde où les gens n'avaient pas honte d'affirmer leur supériorité sur les autres, à considérer notamment les esclaves inférieurs et indignes des droits humains. Ils étaient méprisés ouvertement, comme l'étaient aussi les pauvres, les illettrés, les païens, les fous… Lui-même avait été considéré avec le pire de mépris en tant que bâtard, même par son grand-oncle. Si le vieux Dagnelie l'avait sortit de l'orphelinat, il devait lui en être reconnaissant et s'estimer heureux d'avoir été extrait de la fange, voilà ce qu'il lui répétait. Mais il l'avait fait uniquement à cause de ce rêve prophétique qui l'avait aidé à reconnaître les pouvoirs de son neveu. Pour Dagnelie, les sorciers étaient forcément supérieurs. Kayiman possédait des pouvoirs phénoménaux mais cette sois-disant supériorité ne l'avait pas empêché de se sentir aussi seul qu'auparavant.

Alors, quand cet humain du nouveau siècle lui affirma que lui, le rescapé des enfers, l'orphelin bâtard, le fou, le sorcier soumis à la haine, que lui Kayiman n'avait pas de différence avec le respectable community manager, cela le lassa méditatif. Il resta muré dans le silence, observant le sourire plein de lumière de Lazlo. A ses mots suivants, il ne put s'empêcher de poser son regard sur ses doigts. Avant de revenir étudier son regard pensivement,  sans cesser de manipuler distraitement le papier humide entre ses mains. « Je suis honoré d'avoir ta confiance. » Ce garçon avait des expressions étranges, même s'il était dépourvu de pouvoirs, il semblait croire en la magie de son corps. De quoi ses doigts étaient-ils donc capables ? « Cet instinct est juste en l’occurrence, je n'ai pas l'intention de te faire le moindre mal. » Aux autres, en revanche… Le papier froissé se déchira entre ses mains et Kay baissa sur elles un regard désorienté.

Il ne bougea pas quand Lazlo s'approcha pour prendre le papier et aller le déposer dans un panier, là où il convenait manifestement de le ranger. Lorsqu'il revint pour prendre ses mains, Kay les referma sur les siennes, sans un mot. L'attitude chaleureuse de Lazo était agréable. Il sentit la chaleur de ses paumes contre les siennes et resta là, le fixant avec complaisance en baissant sur lui son regard sombre, de toute sa hauteur. Puis, il serra imperceptiblement les lèvres à ses mots, ne sachant au juste comment les interpréter. Il n'aimait pas la pitié… pourtant, il ne pouvait reprocher à ce garçon son attitude bienveillante. Quelque chose lui commandait de le repousser brutalement mais à la fois, il appréciait ce contact et n'en fit rien. « Ce qu'il m'ont fait, ce n'était rien, je n'ai pas saigné longtemps. » Pourtant le geste de Lazlo sur son visage le hérissa soudain, tant il s'y attendait peu, et il se raidit instinctivement, le malaise le reprenant, sans pour autant qu'il n'ébauche le moindre mouvement de recul, conservant sa maîtrise. Seul l'ombre dans ses yeux vacilla. Quand Lazlo le libéra il se frotta le visage pour effacer cette sensation inconfortable de chatouillement. Pendant bien longtemps, il avait refusé qu'on le touche, ne supportant pas le moindre contact. Non pas qu'il n’aimait pas cela mais d'une certaine manière, cela le chatouillait exagérément et l'envie de se montrer brusque pour empêcher cela lui revenait encore, par réflexe. Il savait néanmoins qu'un quelconque reproche aurait dissuadé Lazlo de s'approcher à l'avenir et sans doute ne souhaitait-il pas le faire fuir. Il resta donc là, hésitant, sans rien dire, se contentant de regarder Lazlo qui lui renvoyait sa question, le visage imprégné d'égarement pendant une bonne poignée de secondes avant de retrouver son assurance, lui répondant d'un ton posé.

« J'apprécie ta sollicitude mais je vais parfaitement bien. Cette chose… il la font vibrer à distance dans ma tête, ils n'ont pas eu besoin de me frapper. Mais ils ont arrêté à ta demande. Tu n'as donc pas de raison d'être désolé, ni moi de t'en vouloir. » Son visage habituellement neutre s'était animé d'une expression plus chaude alors qu'il s'essayait à un léger sourire. « Quant aux raisons qui m'ont poussé à te rejoindre, hé bien. L'une d'entre elles est simplement que je n'aime guère qu'on m'interdise quoique ce soit. »

Et encore moins de se soumettre à une quelconque autorité. En dépit des risques, il avait bien du mal à obéir aux directives, les interdits ne lui donnant que l'envie de les franchir, depuis toujours. Il y avait bien évidemment d'autres raisons. Ses paupières ployèrent alors qu'il baissait à nouveau le regard sur les mains de Lazlo qui venaient à peine de relâcher les siennes, des mains contre lesquelles il avait confusément l'envie de se lover à nouveau. Si leur précédente proximité l'avait surpris, il se demandait s'il lui serait agréable de la tester à nouveau. La plupart des corps le dégouttaient et il était extrêmement rare qu'il apprécie de trop s'approcher d'un être à sang chaud. Il pensait d’ailleurs être à jamais incapable d'éprouver quoique ce soit d'autre que de la répulsion pour les humains modernes. Sa nostalgie des temps passés était immense, tout autant que son désarroi face à son incompréhension de ce monde étrange. Mais si Lazlo pouvait l'amener à changer sa perception des choses, et s'il souhait lui faire confiance, ce n'était pas à lui de tenter de le dissuader. Mais Kayiman ne pouvait faire autrement que de lui répondre avec franchise et il hocha doucement la tête.

« La malédiction n'est pas un mythe. Ceux qui ont usé de magie noire ont tous été condamnés à l'enfer. Mon grand oncle était un mage blanc, j'ai vécu assez longtemps à ses cotés pour deviner ce que pensent ceux-ci. Celui que tu appelle Gandalf me le rappelle beaucoup. Je ne pense pas qu'ils soient ignorants, ils savent beaucoup de choses que les non-magiciens ne connaissent pas. Mais toi, ta naïveté te permet de poser un regard pur sur les autres. Cette faculté est extrêmement rare et je crois même ne l'avoir jamais vue chez personne auparavant.»

Ce garçon était probablement le premier à défendre l'existence de son âme, ce qui était assez remarquable pour être noté. Kay renonça à détailler davantage les raisons pour lesquelles les mages blancs les haïssaient tant, eux, les damnés de Darkness Fall. Il ne souhaitait pas convaincre Lazlo de le détester, bien loin de là. En lieu de cela, il aurait préféré revenir sur ses affirmations précédentes qui le laissaient sur sa faim. Le silence s'épaissit un moment avant qu'il ne le brise, dans une voix douce et basse.« Pourquoi crois-tu mériter l'enfer ? Je n'aperçois rien de mauvais en toi.» Mais alors qu'il cherchait des réponses au fond des yeux clairs de Lazlo, si agréables à contempler, ses sens furent aussitôt alertés par des claquements brefs qui provenaient du couloir. L'avertissement de Cassiopéa était clair et Kayiman fronça les sourcils avant de murmurer quelques explications brèves, se détachant du lavabo où il était adossé. « On nous prévient de l'approche d'un des responsables. Il nous faut nous séparer, garçon. » Les applaudissements se répétaient, prouvant que le danger était tout proche, trop sans doute pour leur permettre de sortir des lieux d'aisance sans être vus. La seule alternative était donc d'aller se cacher dans une des cabines mais Kayiman rechignait énormément à se planquer comme un lâche. Il resta donc là, soutenant le regard de Lazlo. « Sors et ne te préoccupe de rien. Nous nous retrouverons plus tard, si le destin le permet.» Car s'il ne craignait aucunement les représailles de ces bouffons, Kayiman n'avait aucune envie de se passer de ces conversations.


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MessageSujet: Re: Reach Out ▬ Tristou [Terminé ♥]   Lun 9 Jan - 4:02



Si le lieu n'était pas des plus plaisants, voire des plus ragoutants, il avait l'avantage d'être calme et suffisamment éloigné du reste de leurs espaces de travail respectifs pour leur offrir un peu de tranquillité. Un avantage, surtout en considérant leur situation. La condition de Kayiman. Et, surtout, les rétributions qu'il avait endurées par la faute de Lazlo. S'il s'était déjà excusé platement, l'humain ne pouvait s'empêcher de se sentir coupable. Et ce même si son compagnon d'infortune, l'air aussi imperturbable que jamais, lui assurait qu'il n'avait rien à se reprocher. Une réaction pour le moins surprenante en considérant que c'était Lazlo lui-même qui avait fait le premier pas vers lui. Qui avait engagé de lui-même la conversation, comme il le faisait habituellement, se focalisant sur une pauvre âme sans défense sans lui demander ni son avis, ni son autorisation. Et il avait les résultats directs de sa propre naïveté devant lui.
Et pourtant. Pourtant Kayiman avait repris la conversation comme si de rien n'était. Comme si tout ce qu'il avait enduré n'était au final qu'une énième illusion, à l'instar de toutes celles qu'il façonnait déjà dans l'Arène. Un détachement qui sonnait tout aussi faux que les Jeux en eux-mêmes, et qui, sans soulager la culpabilité de Lazlo, avait au moins le mérite de dédramatiser un peu la situation. Ce qui n'avait pas empêché le Community Manager de s'occuper silencieusement, un tout petit peu, du sorcier. Entre deux salves verbales, puisque que même le paradoxe de leurs entrevues ne l'empêchait pas d'occuper tout l'espace sonore. Comme quoi, on peut se sentir coupable et ne pas avoir la langue coupée. A moins que ça ne soit fait physiquement et littéralement.

Un point qu'il nota mentalement, entre deux vagues de paroles, ce fut que malgré des premiers contacts un peu abrupts, Kayiman s'ouvrait progressivement à lui. Lui parlait non seulement de ses croyances, mais aussi de sa propre éducation, spontanément. Un exploit que Lazlo n'aurait jamais cru possible alors qu'ils venaient tout juste de se rencontrer, et encore moins après que le sorcier se soit fait casser la figure par sa faute. Et pourtant. Pourtant l'Illusionniste lui apprenait qu'il avait été élevé par des nonnes, une information tellement anachronique qu'elle le fit frissonner. C'était donc vrai. Kayiman venait d'un temps où l'éducation se faisait encore par des prêtres et des bonnes-soeurs, et était par conséquent bien plus âgé qu'il n'en avait l'air. Bien plus âgé que lui, malgré ses airs d'adolescent, malgré ses cheveux bruns qui filaient tout autour de son visage fin. Finalement il avait vu juste au fin fond de ce regard noir. Ce n'était pas un enfant, ce type. C'était un homme, bien plus expérimenté qu'il ne pouvait le prétendre lui-même, du haut de sa vingtaine passée. Ne jamais juger un livre par sa couverture, un dicton que sa mère leur avait si fermement implanté au fin fond du crâne, à Dita comme à lui, que Lazlo l'entendait à présent parfaitement en observant son compagnon. Et si la curiosité lui brûlait les lèvres de lui demander plus d'informations, le Norvégien décida de laisser filer l'opportunité. Kayiman s'ouvrait déjà à lui, et c'était mal barré, à la base. Il n'allait pas le forcer à se refermer en posant trop de questions personnelles. D'autant que ça ne se faisait pas, de demander à quelqu'un comment c'était son enfance, comme ça, le premier jour. A moins d'être psy. Ou juste incroyablement con.

Sans répondre à ses interrogations par rapport à son sous-entendu, le Community Manager s'était laissé emporter par ses propres impressions, peut-être un peu trop. Son naturel tactile, attentif, avait pris le pas sur le sens critique, et il avait senti cette légère tension de la part du sorcier alors qu'il avait spontanément passé son doigt sur l'arrête de son nez. Un mouvement innocent, naturel, qu'il faisait spontanément pour toute personne de laquelle il se souciait un tant soit peu. Et pendant un bref instant, juste le quart d'une seconde, il avait senti Kayiman se raidir sous le geste. Et si Lazlo était conscient d'avoir franchi une nouvelle limite, il n'avait pas la sensation que cela dérangeait son compagnon outre mesure. Pour preuve, ses mains étaient revenues se loger entre les siennes, leur chaleur apaisant quelque peu cette légère gêne initiale. Les sourcils de l'humain se froncèrent toutefois aux paroles du sorcier.
La torture avait cessé de son fait ? Étrange. Cela signifiait donc que sa responsable n'était pas aussi conne qu'elle en avait l'air, et qu'elle avait soit un cœur, soit aucune envie qu'il sorte du rang bien trop longtemps. Et donc, pour le faire taire, elle aurait intercédé en sa faveur. Une bonne chose à retenir.

-La prochaine fois je leur demanderai de virer ta puce, si ça a aussi bien marché. Ou alors je demanderai à ce qu'on châtre Gandalf comme ça il arrêtera de s'acharner sur toi et les tiens comme le gros connard qu'il est. Voire j'exigerai qu'on lui coupe la barbe, ça lui fera les pieds.

L'inquiétude s'effaça, sur son visage, au profit d'un sourire crâne et sincère. Celui du gamin qui vient de découvrir qu'il a un soupçon de pouvoir et est prêt à en user et en abuser aussi longtemps qu'on le lui permettra. Un sourire qui s'agrandit quand il capta celui, infiniment léger, de Kayiman. Juste une ombre au creux de ses lèvres. Mais une ombre tellement inattendue dans tout cet amas de merde qu'elle réchauffa aussitôt le cœur de Lazlo, avec autant d'intensité que si le sorcier avait éclaté de rire.
Hilarité qui, elle, happa le Community Manager à la réflexion de son acolyte. La confirmation d'une impression qu'il avait déjà eue, mais une confirmation qui prouvait qu'il ne s'était vraiment pas trompé sur son compte. Ce type lui plaisait. Beaucoup.

-Tu vois quand je te disais qu'on était pas si différents, toi et moi ! T'aimes pas les règles, moi non plus, on était faits pour se retrouver dans ces gogues ! Le Destin !

Un éclat de rire victorieux franchit ses lèvres alors qu'il retirait ses mains de celles de Kayiman. Pour mieux en glisser une devant sa bouche, pour étouffer son hilarité. Pour ne pas rester trop longtemps au contact du sorcier. Car elles y étaient déjà restées bien plus longtemps qu'elles auraient dû. Et parce que ce type lui plaisait, quoiqu'il puisse se raconter ou prétendre. Mais ce soupçon de gêne, même si elle avait été infime et bien loin de ce qu'il avait déjà pu connaître comme rejet à ses habitudes tactiles, lui laissait toujours une étrange sensation sur le palais. Des signaux contraires qu'il n'était pas certain de savoir interpréter. Ou même de vouloir réellement les interpréter. Alors faute de grives...
Il s'adossa de nouveau contre la rangée d'éviers disposée à même le mur, croisant ses bras sur son torse en écoutant la voix douce, feutrée, de Kayiman attentivement. De nouveau, les mages. La malédiction. De nouveau des concepts si lointains, si abstraits qu'ils lui semblaient tout droit sortis d'un recueil de contes. Il ne comprenait pas toutes les ramifications entre la magie, la malédiction ou le reste, mais il était prêt à faire un effort. Si on lui expliquait.

-Donc si je comprends bien, corrige-moi si j'me plante... La fameuse "malédiction" dont tu parles, c'est en gros réservé juste aux sorciers qui ont fait de la magie noire ? Donc ça veut dire que techniquement, tous les gens qui sont enfermés dans ta petite cahute c'est des mecs qui ont fait des trucs pas cools ? Ou alors j'suis complètement à côté de la plaque et la différence entre les sorciers noirs et blancs a strictement rien à voir ?

Si le sujet était passionnant, il avait peur que son ignorance monstrueuse finisse par dissuader Kayiman de continuer à parler avec lui. Quelque chose dont il ne voulait pas particulièrement mais qu'il pouvait comprendre, en soit. Parce qu'elles étaient belles, ses grandes théories. Parce qu'il était bien beau à prétendre que tout le monde est doux, aimant, et même s'il le pensait sincèrement, que tout être est capable de grandeur même avec une âme noire comme de l'encre, il savait très bien que la société avait une vision bien plus manichéenne de la chose. Lui voyait le monde en nuances, avait tendance à vouloir embrasser les défauts des uns pour les transformer en qualités. Mais la société, elle, ne le voyait jamais de cet œil. Les mauvais étaient mauvais. Les bons luttaient contre les mauvais. Une réalité accentuée en ces temps et heures par la propagande que le Gouvernement commençait à disperser dans les rues, nettement plus depuis l'annonce des premiers Jeux.
Un mot résonna, dans les paroles du sorcier. Un mot qui ne caractérisait que trop Lazlo, dans lequel il se reconnaissait, mais sur lequel il était incapable de ne pas rebondir.

-Avoue, t'as glissé ça pour faire croire que c'est un compliment, alors que t'avais juste envie de me dire que je suis idiot ! J'y ai presque cru !

Ce n'était pas une attaque. Ce n'était pas méchant. Et il avait parfaitement compris l'intention de Kayiman, en témoignait ce sourire railleur qui ourlait ses lèvres alors qu'il lui jetait un regard entendu. Sur le fond, il était même flatté par ce que lui avait confié le sorcier. Dans ce monde de brutes, Lazlo avait toujours estimé que l'humanité, au sens propre du terme, était ce dont l'humain avait le plus besoin. Qu'un homme complètement extérieur, doté d'une extrême puissance et peut-être même des siècles derrière lui, soit capable de lui dire quelque chose comme ça était plutôt flatteur, en vérité. Très flatteur.

-Je blague hein. J'imagine que ma façon de voir les choses est loin de ce que doit te répéter Gandalf. J'pense que tu trouverais plus de chaleur en te jetant dans le volcan du Mont Destin qu'en écoutant tergiverser cet enfoiré. Si ça se trouve, il a ses raisons d'être aussi con. Mais j'estime que bon, comme on est au XXI° siècle, les moeurs devraient avoir changé aussi du côté des sorciers. J'veux dire c'est bon, les sorciers noirs ont été maudits, ils ont subi Dar... Darkness Falls c'est ça ? et on continue à les faire payer ? C'est de l'acharnement. Parce que clairement, si vous êtes de retour sur Terre, c'est que vous avez eu une seconde chance. Bon les conditions sont pas terribles pour recommencer sa vie. Mais ce serait idiot de passer à côté parce qu'une poignée d'idiots a décidé que les sorciers noirs étaient tous des connards.

Une fois de plus, il parlait trop, il ne le savait que trop. Mais ses pensées étaient comme ça. Elles n'avait pas le temps de se formuler dans son esprit que déjà elles affleuraient sur ses lèvres. C'était un fait avéré, que Kayiman avait déjà pu attester plus d'une fois. Ce n'était pas maintenant qu'il allait changer.
D'autant qu'il savait qu'au fond, il n'avait pas si tort que ça. Restait à ce que son compagnon approuve ses paroles, ce qui n'était pas gagné, vu sa condition. Ou vu la façon qu'il avait de se concentrer sur cette histoire d'âme souillée ou de malédiction. Comme s'il trouvait qu'en ce qui le concernait, c'était justifié, ce type d'asservissement qu'il subissait. Mais ce n'était pas juste. Ce n'était pas vrai. Et Lazlo espérait, naïvement, il est vrai, que son sorcier de compagnon soit d'accord. Ca ne changerait probablement pas la face du monde. C'était peut-être très idiot de penser de la sorte, alors que tout concourrait à lui faire croire que Gandalf avait raison sur le compte de Kayiman. Mais Lazlo refusait. Il refusait de croire que le sorcier soit mauvais. Et il le croirait jusqu'à ce qu'on lui prouve le contraire.

Alors qu'il pensait, le silence était revenu entre eux. Sans qu'il ne sache pourquoi, son interlocuteur avait capté, de nouveau, son regard. Sa voix feutrée était revenue, porteuse d'une question qui clairement le titillait suffisamment pour qu'il la pose à nouveau. Pourquoi était-il mauvais, lui-même ? Lazlo se fendit d'un sourire amusé. Il s'apprêtait à lui expliquer quand il entendit deux claquement distincts provenir de l'extérieur. La sentinelle continua de les interpeler, signalant l'arrivée imminente d'un intrus. Et le Norvégien de froncer les sourcils à la suggestion du sorcier.

-Ouais mais non. Désolé, mais si l'empaffé qui déboule t'embarque avant qu'on ait fini de profiter de notre pause, j'suis pas d'accord.

Il n'avait pas envie que leur conversation s'interrompe de nouveau sur une séance de torture, ou autre chose de peu plaisant. Jaugeant leurs possibilités de retraite, Lazlo avisa les cabines et les désigna d'un mouvement de tête à son compagnon. Puis, voyant bien qu'il était réticent à l'idée, il prit les devants. Prenant sa main dans la sienne, il l'attira dans la cabine la plus éloignée de l'entrée, et ferma le loquet derrière eux. L'espace était étriqué, aussi prit-il sur lui de grimper souplement sur la cuvette, ne laissant plus que les pieds de Kayiman visibles sous le débord de la portière. S'appuyant d'une main contre le mur, il intima son compagnon au silence d'un index sur les lèvres. La portière des toilettes venait de grincer, et, déjà, le bruit de pas lourds claquait sur les carreaux noirs, envahissant toute la pièce. En équilibre instable, le cœur battant, Lazlo se concentra sur chacun des bruits extérieurs, son regard ne quittant pas celui du sorcier.
Rapidement, l'intrus inspecta chacune des cabines avant de s'arrêter devant la leur. Puis, comme si la voir occupée l'avait dissuadé de quoi que ce soit, s'était dirigé plus loin, vers les urinoirs. Il avait le souffle court. Il avait manifestement d'autres projets en tête que seulement se satisfaire de cette option. Mais clairement, les pieds de Kayiman avaient été suffisants pour le pousser à faire au plus vite, et débarrasser les lieux au terme de minutes bien trop longues.
Parce que cet abruti prenait bien son temps. Et les chaussures de Lazlo, neuves et trop bien cirées, glissaient sur le rebord en porcelaine. Pour éviter de s'agripper à son comparse sorcier, l'humain plaqua sa main contre l'habitacle. Le bruit se répercuta comme l'explosion d'un fusil dans toute la pièce, accompagné d'un grognement bourru. Et l'intrus de pousser un petit cri aigu, d'achever rapidement son affaire, et de filer sans même se laver les mains.

Il fallut une minute de battement au Community Manager pour comprendre qu'ils venaient de terroriser ce qui, probablement, était un de ses foies-jaunes de collègues. Guettant le moindre bruit, ou de nouveaux claquements de mains, Lazlo finit par redescendre de son perchoir une fois que la voie fut clairement libre. Et fut pris d'un fou rire.

-Il va s'en souvenir de son premier jour, celui-là, au moins ! Fais-moi penser à dire à mes collègues que les chiottes sont hantées, au moins comme ça, on aura son témoignage et une paix royale pour les prochaines fois !

Toujours transi d'hilarité, il déverrouilla la porte et laissa l'honneur à Kayiman de sortir de l'habitacle par trop étroit. A croire que, quoi qu'ils fassent, chacune de leurs entrevues devait se solder par une situation hors du commun. Calmant légèrement ses sens, comme les spasmes de son fou rire, il tira légèrement sur son costume pour le remettre en ordre. Tout ça lui avait rappelé l'armée. Les moments sympathiques de l'armée, disons. Et, l’œil malicieux, il se rapprocha un peu du sorcier. S'attacha à lisser ses vêtements, à son tour.

-Sinon, pour reprendre notre conversation, tu te demandais en quoi je mérite l'Enfer. C'est pas parce que j'me planque dans les chiottes, là où je bosse. Enfin si, c'est arrivé aussi. Mais autant que je te montre, ce sera plus simple.

Son cœur battait encore trop fort sous l'adrénaline, laissant une impression planante, une douce latence, dans tout son système. Ses doigts lissèrent une dernière fois les vêtements de Kayiman, avant de papillonner jusqu'à son visage, se posant sur ses joues. Délicatement, pour ne pas gêner. Et, naturellement, ses lèvres se posèrent sur celles du sorcier.
Il en avait envie. La situation, le moment, la magie de l'illusion, l'insistance innocente, naïve, du brun, tout concordait à ce qu'il fasse cela. Un baiser simple, doux, qui ne demandait rien, qui n'exigeait rien non plus. Qui ne dura pas, quand bien même il aurait pu. Au terme d'une poignée de secondes, trop et pas suffisamment en même temps, il se retira. Et haussa un sourcil railleur dans la direction du sorcier.

-Maintenant tu sais !

Un dernier coup d’œil à ces lèvres ourlées qu'il avait tout juste goûtées, sur lesquelles il se serait attardé, et il reposa son regard sur lui. Il n'avait pas eu tort sur un point. Ils allaient devoir cesser leur entrevue prochainement, rapidement. Les Jeux allaient devoir reprendre, à nouveau, et rien ne garantissait qu'ils puissent se revoir après le boulot. Ou même que Kayiman ait particulièrement envie de le revoir maintenant qu'il venait d'avoir la réponse à sa question. L'air de rien, Lazlo passa une main dans ses cheveux et reporta son regard vers la porte.

-Il va falloir qu'on décolle, ça va pas tarder à reprendre. J'sais pas comment ça se passe pour vous, mais ça m'étonnerait que ma manager me laisse traîner dans l'Arène une fois la journée finie. Donc si ça te dit toujours, je peux t'attendre ici, demain, à la pause, pour qu'on continue notre conversation. C'est toi qui vois, j'comprendrai ta décision.

Et c'était vrai. Il ne le forçait à rien, et si Kayiman refusait qu'ils se revoient à l'avenir, compte tenu de tout le bordel que signifiait d'avoir Lazlo Andersen dans sa vie, il ne lui en voudrait pas. Surtout pas après tout ce par quoi ils étaient passés tous les deux en l'espace de seulement deux pauses.
Pour autant, en ce qui le concernait, il espérait que leurs entrevues continuent. Ne serait-ce que parce que son insatiable curiosité venait de trouver la perle rare dans le sorcier, et qu'il appréciait sa compagnie. Mais cela ne tenait plus qu'à lui. Qu'à lui et aux quelques dernières, précieuses minutes qui leur restaient encore en compagnie l'un de l'autre. Jusqu'à ce que la récréation soit finie et qu'ils soient forcés à replonger dans le cours surnaturels des choses.



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MessageSujet: Re: Reach Out ▬ Tristou [Terminé ♥]   Mar 14 Fév - 15:24


« Reach Out »

Lazlo & Tristan
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Jamais Kayiman ne s'était livré à ce point, aussi anecdotiques soient les informations révélées. Surpris lui-même d'avoir lâché ces confidences au milieu de leur conversation, il se sentait passablement désorienté. Sa sortie des enfers était fort récente mais cette intrusion dans un nouveau monde ne lui avait pas offert le soulagement qu'on attendrait d'une libération. Darkness Fall avait beau être un univers effrayant, il y avait vécu longtemps et il en maîtrisait les codes, il savait comment réagir à ses dangers, comment s'y comporter, comment se faufiler agilement dans ses obscurs méandres. Dans le monde moderne, non seulement il était toujours prisonnier mais il se sentait perdu, démuni et ignorant. Et s'il s'était acharné à conserver son impassibilité, à enfouir au fond de lui ses incertitudes et ses faiblesses, sans doute avait-il refoulé trop longuement un certain désarroi. Était-ce la raison de cette sensation de réconfort que lui inspirait la présence de Lazlo ? Peut-être, mais ce n'était certainement pas une raison pour se laisser aller de la sorte. Kay inclina la tête en silence à ses paroles. Les projets du jeune homme concernant Gandalf n'aboutiraient probablement jamais mais ils étaient néanmoins plaisants à envisager. Ce garçon possédait toujours cette facilité naturelle à plaisanter en déployant des particules de lumière joyeuse autour de lui. Étaient-ils réellement destinés à se rencontrer, unis par leurs caractères insubordonnés ? « Peut-être bien. » Si le sourire de Kay était fugace, il restait attentif aux rires légers de l'humain qui résonnaient contre le carrelage d'un blanc immaculé, envahissant délicieusement l'espace de vie.

Il étudiait chacune de ses paroles, le couvant de ses yeux sombres qui chatoyaient désormais d'une lueur plus chaude. Des trucs pas cools. Étrange façon de résumer les pratiques de magie noire mais après une légère réflexion, Kayiman opina du chef en signe d'assentiment. Il ignorait en vérité beaucoup de choses concernant les raisons de cette malédiction, sans doute était-il lui-même influencé sans le vouloir par cette vision manichéenne provenant de son éducation et du milieu dans lequel il avait baigné dans sa jeunesse. La seule chose qu'il savait, c'était que les prisonniers de Darkness Fall avaient tous défiés les lois magiques en utilisant certains sortilèges interdits. Cette malédiction ne pouvait donc qu'avoir une origine expiatoire divine, une punition pour les péchés... Mais en dépit de ces sombres considérations, la répartie de Lazlo face à son compliment l'amusa alors qu'il arquait un sourcil mutin, sans le contredire. Force était d'avouer que la plupart des gens n'étaient que des imbéciles à ses yeux mais il n'avait pas eu l'intention d'insulter ce garçon. Écoutant Lazlo poursuivre de ces phrases toujours si imagées, il se contenta de ployer des paupières pour confirmer le nom de Darkness Fall. Les mages noirs bénéficiaient-ils réellement d'une deuxième chance de la part de Dieu ? Kay médita sur cette idée en silence, l'appréciant pleinement dans un mince sourire, un peu plus appuyé que précédemment. Peut-être que le vieux mage blanc lui rappelait un peu trop son grand oncle. Peut-être était-il bien plus atteint par son jugement qu'il ne voulait bien l'admettre. Peu importait. Il n'avait guère envie de s’épancher sur ses ressentis ou sur ce trouble qu'ils lui inspiraient mais en dépit des apparences et de ses réactions trop sobres, les paroles de Lazlo lui rendaient le cœur bien plus léger.

La question de Kayiman resta en suspend lorsque l'avertissement se fit entendre. Bien qu'il ait exhorté Lazlo à se sauver, ce dernier refusa et Kay cilla à sa réaction si vive, le voyant s'emparer de sa main sans attendre. Il était sans doute trop tard pour résister, pas sans risquer d'exposer l'humain à des punitions inconnues pour avoir bafoué le règlement. Le sorcier choisit de céder, à son grand damne, et ne souffla mot, le visage néanmoins crispé et les lèvres pincées en se laissant ainsi enfermer dans la cabine. Il n'aimait guère cela, se cacher comme un lâche, mais sa contrariété fut en grande partie dissipée par sa curiosité face aux agissements de Lazlo. Le voir grimper sur cette cuvette lui paru si incongru qu'il fut davantage captivé par sa posture que par l'arrivée de l'importun dont les pas se faisaient entendre dans la salle d'eau. Aussi décontenancé qu'intéressé par cette situation nouvelle, Kay resta immobile, le regard dressé vers celui de l'humain juché sur son drôle de perchoir, toute crispation disparue. Sans doute l'illusionniste aurait-il pu lancer un charme de manière à détourner l'attention de cet intrus, le soumettre à un mirage qui l'aurait fait tourner les talons et quitter l'endroit rapidement. Mais quelque chose en lui repoussait cette idée. Son visage était redevenu lisse bien que l'intérêt et la curiosité brillaient toujours dans son regard pendant qu'il dévisageait le garçon en équilibre instable. Allait-il glisser ? Allait-il tomber dans ses bras ? Il était si proche que son visage frôlait presque le ventre du garçon. Ses yeux en amandes demeuraient fixes, comme ceux d'un crocodile attendant le moment où la proie tomberait dans la rivière. Ils s'agrandirent légèrement à la fuite de l'intrus, précédée par le grognement fortuit de Lazlo, mais Kay ne bougea pas.

Après un temps de silence, les rires de l'humain envahirent à nouveau l'espace et le sorcier inclina légèrement la tête, suivant son mouvement pour reculer d'un pas, presque à regret. Il resta tout aussi silencieux en sortant enfin de la cabine, ne sachant comment qualifier cet étrange moment. De la complicité ou une certaine camaraderie se dégageaient-ils de cet échange ? C'était une chose à laquelle il n'était certainement pas accoutumé mais qui le remplissait d'une satisfaction vaporeuse. Inconsciente car difficilement assumée mais néanmoins agréable. Sa retenue contrastait violemment avec l'hilarité affichée de son étrange compagnon qui se déchargeait sans doute de l'excès de tension dans une joie enfantine d'avoir réussit une farce. Lazlo se rapprochait déjà de Kay pour remettre de l'ordre dans sa tenue, comme il venait de le faire pour lui-même. Une attention tactile qui alluma une nouvelle lueur d'intérêt dans les iris sombres. Cette fois, les mains qui venaient se poser contre son visage ne le gênaient plus. Et si l'ombre d'une interrogation passa dans ses yeux en l'attente de la démonstration, il accueillit la réponse dans un infime frémissement de surprise, tant il ne s'y attendait pas. Un baiser... c'était donc cela le crime qui ternissait l'âme du garçon ? La compréhension tardive de ce qu'il faisait de son corps, dans les toilettes publiques où autres endroits, illumina le sorcier dans un mélange de surprise et d'agréable chaleur. Il avait été à mille lieux d'imaginer qu'il évoquait le sexe... Sans perdre de temps à tomber des nues face à sa propre candeur, il se plu à savourer la tiédeur de ses lèvres contre les siennes, fermant les paupières pour ces quelques secondes avant de retrouver les yeux espiègles.

Kayiman n'avait pas fait mine de bouger, ni pour le repousser ni pour le retenir plus longtemps. Il restait là, tel un spectre muet que Lazlo aurait pu apercevoir derrière une vitre, le visage s'imprégnant de déception de voir s'achever déjà leur entretien. Il prit cependant le temps de réfléchir à la réponse à offrir à cette invitation, les sourcils légèrement froncés. La perspective de poursuivre cette conversation le laissait assez hésitant, car il ignorait dans quelle mesure il serait enclin à nourrir la curiosité de l'humain. Ne l'avait-il pas déjà trop fait ? Ne s'était-il déjà pas trop dévoilé et soumis ainsi à l'inconfort ? «  Si tu te chargeais de décourager à jamais tes collègues d'utiliser ces lieux, nous pourrions les garder comme point de rencontre privé... » Sa répartie orientait déjà une réponse affirmative, il le savait. Peut-être pourrait-il s’accommoder de ces discussions furtives, sans forcément être contraint de trop parler ? Lazlo le ferait pour deux, il lui semblait évident qu'il n'avait rien à craindre de ce coté là. « Et si un esprit a réellement élu domicile dans ces lieux, je pourrais m'arranger pour l'amadouer afin qu'il ne nous incommode pas, lui non plus.» Les fausses rumeurs que le Community manager voulait répandre pourraient s'avérer bien plus réelles que prévu, après tout. A ces mots prononcés d'un ton sérieux, il jeta alentours un regard évasif. Le sorcier n'avait jamais craint les fantômes mais si l'un d'eux avait choisi ces lieux d'aisance comme terrain de hantise éternel, il eut été bien vulgaire.

Se détachant de ces considérations, il posa à nouveau les yeux sur Lazlo, l'observant un moment avec sérénité avant de se rapprocher de lui posément. Dans un geste naturel, il cueillit ses mains du bout des doigts avant de se pencher pour lui offrir quelques murmures au creux de l'oreille. «  Sans doute mériterais-tu l'enfer par ton seul regard charmeur... mais en appréciant ce baiser, je serais tout aussi condamnable que toi.» Il redressa le visage, hésitant un infime moment avant de reprendre les lèvres qu'il avait à peine goûtées, pour quelques secondes supplémentaires. Sa main effleura la joue fraîchement rasée du Community Manager avant de reculer et de hocher doucement la tête. Une manière implicite de confirmer qu'il partageait ces mêmes inclinaisons jugées immorales, chose que Lazlo avait dû deviner par cette sensibilité intuitive qu'il possédait. A moins qu'il n'ait décidé de prendre un risque en l'embrassant, un acte téméraire qui aurait convenu à ce garçon qui n'aimait pas suivre les règles. Kayiman le libéra alors, l'invita à rejoindre la sortie d'un geste de la main, dans ces simples mots. « A demain, Lazlo le rebelle. » Pour l'heure, il le laissait rejoindre son poste et attendrait quelques minutes avant de sortir à son tour, pour ne pas attirer l'attention sur leur proximité. Bientôt, la sonnerie annonçant la fin de la pause retentit en effet et les jeux reprirent leur cours, émaillés d'illusions douloureuses et de commentaires cyniques.

Enfin, la journée touchait à son terme. Les employés des arènes quittaient leurs bureaux dans un ordre quasiment militaire, drillés comme ils l'étaient par l'équipe de leurs supérieurs, particulièrement sévères. Les gens courbaient l'échine, toujours en état de choc suite aux violentes catastrophes naturelles qui avaient à tout jamais changé la face du monde et bouleversé la vie des humains. Le tout nouveau gouvernement avait pris les choses en main avec une extrême rigidité mais sans doute la population avait-elle besoin de parents, fussent-ils tyranniques, pour se sentir rassurés. Le supérieur de Kayiman, ce vieux sorcier que Lazlo avait surnommé Gandalf, se sentait manifestement investi d'une mission. Son âge, son caractère psycho-rigide et sa place enviée dans la petite hiérarchie, expliquaient sans doute en partie son comportement. Il était suffisamment haut placé pour recevoir les flatteries mais pas assez pour son orgueil de mâle alpha. Cela conduisait inévitablement à l'aigreur et la frustration de voir son ambition déçue. Alors, Ron Goodman appréciait les dons magiques qu'il avait découvert sur le tard et lui permettaient de se sentir supérieur aux autres. Et il l'était certainement bien plus que ces misérables sorciers surgis de cette dimension obscure, cette lie de la société, ces être maudits dont le retour avaient causé tant de catastrophes. Il fallait les mater ceux là. Avant de libérer ses subordonnés, il leur cracha quelques ordres d'un ton péremptoire avant de renvoyer un regard noir à Kayiman. Le fait d'avoir été interrompu dans l'exécution de sa sentence contre ce jeune blanc bec l'avait assez bien frustré et il avait encore des comptes à régler avec lui.

« ... et je ne veux plus voir de fantaisies dans les illusions, il y a un programme à suivre. Ça marche pour toi aussi, gamin, tu lis parfois les instructions ? Non bien-sûr, petit arriéré analphabète que tu es. Saurais-tu au moins épeler ton prénom ridicule ? »
« Probablement mieux que vous ne seriez capable de créer une illusion, ridicule ou non. »
« Je rêve ou tu es en train de me manquer de respect? »
« Vous rêvez. Je décris simplement la réalité, vous êtes un piètre illusionniste et le programme que vous nous imposez est bassement médiocre. »
« Je n'ai rien à te prouver, sale gosse. La seule réalité c'est que tu es au bas de l'échelle et que tu me dois l'obéissance. Alors écrase toi, c'est compris ? Pauvre idiot. »

La gifle qui s'était abattue sur la joue de Kayiman ne l'avait pas fait broncher. Heureusement pour sa fierté, personne n'avait été témoin de ce triste échange, du moins pas à sa connaissance. L'envie de casser la figure de Ron Goodman l'avait étreint violemment suite à cette claque humiliante mais il n'en avait rien fait et il s'était contenté de quitter les arènes et de rejoindre son misérable logement, sans eau et sans électricité. Il s'était sans doute fait avoir en le louant mais ni Kayiman ni Helix n'avaient de repère dans ce monde inconnu.

Le lendemain, une nouvelle matinée de travail s'était déroulée sans incident majeur. Les illusions avaient été réalisées parfaitement, tel que le programme l'avait globalement prévu puisqu'il laissait tout de même une marge de manœuvre aux sorciers pour permettre plus de spontanéité et de créativité dans les jeux. Ron Goodman avait toujours détesté les choses spontanées, il n'aimait que l'ordre et la discipline. C'était un homme structuré et ainsi par exemple, il avait l'habitude de prendre une tasse de café agrémentée d'un demi sucre à dix heures précises, au moment de la première pause qu'il passait dans la salle commune, installé à la même place et entouré de ses flagorneurs. Chacun savait cela. Pourtant, ce jour là, à 10h05, le vieux mage n'était pas installé à sa place. Seul son café renversé souillait le sol de la salle commune. Et Ron Goodman se trouvait dans les toilettes au sud de l'étage, effaré devant le miroir qui renvoyait l'image de son visage glabre. Il n'avait fait que boire une gorgée de café et tous les poils de son opulente barbe blanche qui le rendait si charismatique avaient chuté. Il était désormais imberbe, ce qui dégageait ses grosses joues rondes et son double menton dans un effet étrangement cocasse. En sortant des toilettes, il avait bousculé un jeune homme blond et lui avait renvoyé un regard hébété en le reconnaissant. Lazlo Andersen, le community manager ? Peu importait. Il ne prit pas la peine de s'excuser et s'en fut dans le couloir, sans même croiser le regard de Kayiman dont la haute silhouette immobile se tenait là, silencieuse. Kay n'était pas seulement doué en illusion, la fabrication de potions faisait également partie de ses talents particuliers.

Ce fut avec satisfaction que Kayiman aux cheveux d'un noir de jais, à l'instar de son costume, rejoignit ce charmant jeune homme qui l'attendait dans les lieux d'aisance. En l'apercevant, un sourire se dessina sur ses lèvres et il s'inclina légèrement pour le saluer avant de le rejoindre d'une démarche posée. « Lazlo le ponctuel... » Lui-même était légèrement en retard mais sitôt sa vengeance personnelle assouvie, il s'était empressé de rejoindre le point de rendez-vous, curieux de vérifier si le garçon serait présent, tout comme la veille. Et maintenant qu'il le voyait, la satisfaction se mêlait à un vague embarras, car les minutes étaient comptées durant ces temps de pauses si courts et se contenter de le regarder en silence n'aurait probablement pas été approprié. Ils avaient cependant une conversation à poursuivre, puisque Kay avait accepté cette invitation. Aussi, choisit-il d'embrayer sans préambule, enchaînant avec aisance, comme s'ils s'étaient quitté quelques minutes à peine auparavant. « Est-ce que les hommes de New-york ne réagissent qu'en blaguant lorsqu'ils pensent qu'on les traite d'idiot ? Ou bien la punition par castration est-elle une alternative respectable par les temps actuels ? » Lazlo avait en effet évoqué tout cela. La multitude de questions que se posait Kay sur le monde le rendait aussi enthousiaste qu'un jeune enfant, ce dont il se rendit compte immédiatement et il se tut un moment, modérant aussitôt son impatience.

Autour d'eux, comme le lui confirmait un regard circulaire, il n'y avait personne et les cabines semblaient vide, puis qu’aucun pied n'était visible sous les portes. Le sorcier se concentra un moment, fixant la pièce vide à l’affût d'une présence spectrale mais il ne décela aucune ombre ni la moindre sensation menaçante d'un quelconque fantôme. « Nous sommes seuls. » Assura-t-il de sa voix toujours douce et détachée, avant de revenir poser son regard sombre dans les yeux céruléens du jeune homme. Si cette fois la discrète Cassiopéa n'était plus présente pour les avertir en cas de problème, Kayiman ne s'en souciait nullement. Lazlo prenait des risques lui aussi en désobéissant au règlement et s'il n'avait pas été inquiété jusqu'à présent, cela n'enlevait rien à son audace. Au delà de la curiosité qui motivait sa venue, la bravoure de ce garçon était assez appréciable pour être étudiée plus en profondeur. Kayiman n'avait pas oublié les véritables raisons qui avaient poussé son collègue humain à travailler en ces lieux. Quant à lui, après s'être si durement heurté à son supérieur, de nombreuses interrogations étaient nées dans son esprit. Pourquoi avait-il laissé cet odieux vieillard le gifler ? Pourquoi acceptait-il ces outrages alors qu'il lui aurait suffit d'un seul coup pour le mettre à terre ? Il éluda ces questions qui avaient pris un peu trop de place dans ses pensées durant la soirée précédente, le faisant douloureusement songer à son grand oncle disparu.

« Je me demande à quel point tu mérites l'enfer, garçon. Tu n'as pas l'air de le craindre, ni même d'être inquiet face aux répercutions immédiates auxquelles t'exposent tes choix. » Et que feraient sa mère et sa sœur s'il était déchu ? Comment se débrouilleraient-elles pour payer leurs dettes ? Si Lazlo ne s'en inquiétait pas, ce ne serait pas Kay qui lui imposerait ces pensées culpabilisantes pour le repousser. De toutes manières, ce garçon s'éloignerait de lui-même bien assez tôt s'il était raisonnable. « S'il n'y a pas de limite à ton audace, tu accepteras peut-être de m'accompagner ce soir dans un lieu plus distrayant pour discuter. Ou faire autre chose. » Ajouta-t-il dans un léger haussement de sourcil. Et si le goût du risque de ce garçon ne lui déplaisait en rien, il se contenta d'un sourire furtif pour lui signifier que son pouvoir de séduction ne le laissait pas indifférent.


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MessageSujet: Re: Reach Out ▬ Tristou [Terminé ♥]   Mar 14 Mar - 1:09



 Les bonnes choses devaient toutes avoir une fin. Une dualité dans le monde qui était tellement évidente, tellement toute sûre qu'ils ne faisaient pas l'exception. Les bonnes choses devaient avoir une fin, comme leur pause, comme les instants volés aux organisateurs des Jeux ou aux tortionnaires de Kayiman. Comme ce baiser qui n'avait pas duré suffisamment longtemps pour être mémorable, et qui pourtant avait laissé son empreinte sur leurs lèvres. Face à l'urgence de la situation, comme à la gêne que pouvait provoquer la révélation que lui avait faite Lazlo, ce dernier avait décidé qu'il était peut-être temps de prendre le large. Une décision qui avait rencontré un proposition étrange, surréelle, un peu lointaine qui ne manqua pas de le surprendre. Ainsi Kayiman restait intéressé par leurs rencontres, mais qu'avait-il à en tirer ? Le goût du risque, sûrement. Lazlo trouvait un comparse dans ce domaine en la personne du brun, et n'allait pas refuser une telle proposition.

-Je suppose que si on s'y met à tous les deux, on doit pouvoir réussir à convaincre tout le monde que ces chiottes sont hantées, ouais !

Son visage s'était illuminé d'un sourire malicieux, tant l'idée semblait belle sur le papier. Entre son bagout et les capacités du sorcier, ils avaient la possibilité de vraiment faire croire que les toilettes étaient maudites. Pourtant la suite des paroles de Kayiman, son ton affreusement sérieux, le firent douter quant au fait que ça ne soit qu'une simple blague.

-Attends tu déconnes là, on est d'accord qu'il y a pas de fantôme ici hein ? Je veux dire, qu'il n'y a vraiment pas de fantôme ?

Le visage du sorcier était impénétrable, et il n'y aperçut qu'une sérénité qui, quand bien même elle était belle, ne le rassurait aucunement. Pourtant le flegme apparent de son compagnon, la manière avec laquelle il venait de prendre sa main dans la sienne, calmèrent un peu son inquiétude. Incertain quant à ce qu'il avait l'intention de faire, Lazlo s'était légèrement tendu. Il n'était pas sûr de comprendre clairement ce qu'insinuait Kayiman, avec ses paroles de sphinx bien trop énigmatiques pour son pauvre esprit. Il n'était qu'un simple humain après tout, il n'avait pas potentiellement des millions d'années derrière lui. Tout à son incompréhension, il rouvrit la bouche pour poser une nouvelle question, ayant bien besoin d'une bonne clarification. Clarification qui vint sous la forme d'un baiser, léger, fugace, tout juste une pression des lèvres de Kayiman sur les siennes.
Et la confirmation que la légende n'était pas si fausse, au final. Il y avait bien quelque chose dans l'air qui faisait que des pairs parvenaient à se découvrir entre eux. Une révélation qui lui avait fait louper un battement tant il ne s'y attendait sincèrement pas, et qui lui arracha un sourire malicieux alors que les doigts arachnéens du sorcier effleuraient sa joue.
Parce que Kayiman cachait bien son jeu. Et parce qu'il était un de ces rares hommes à avoir réussi à suffisamment le surprendre pour le faire taire, même momentanément.

-A demain, Kayiman le Sphinx !

Répondant à son invitation, il franchit la porte sans se retourner, lui adressant un hochement de tête en guise de salutation alors qu'il le dépassait. Kayiman était un mystère. Un être tout en vapeur, un être qui flottait sur le monde sans s'y laisser briser. Et surtout, il cachait une personnalité malicieuse dont nul ne pouvait se douter de prime abord. S'ils avaient du travail pour rendre leur lieu de rencontre viable et libre de tous intrus, il était certain qu'ils y arriveraient sans trop de mal. Les deux hommes partageaient le même grain de folie qui faisait tourner son propre monde, après tout.

La journée s'achevait, et Lazlo avait déjà commencé à semer les graines du doute parmi ses collègues. La majorité d'entre eux n'étaient que de simples humains, et l'avaient surtout vu s'acoquiner avec le sorcier, plus tôt dans la journée. Ils avaient assisté à la démonstration de force de Gandalf et en avaient ainsi tiré les bonnes conclusions. Mais, comme lui quelques instants plus tôt, ils n'avaient aucune connaissance précise quant aux pouvoirs de leurs étranges collègues, enfermés dans leur pièce à faire des illusions du lever au coucher. Ils n'en savaient que ce que les rumeurs avaient apporté, aussi la tâche était-elle bien plus aisée. Mentionner que le sorcier aurait aperçu un esprit dans les toilettes n'était pas bien difficile, encore moins après qu'un des commentateurs soit partis en courant du lieu, en proie à une violente crise de panique. Portés par les élucubration du blond, leurs yeux s'étaient écarquillés d'effroi. Par rapport à ce qu'ils voyaient tout le jour dans les Arènes, ce n'était certes rien, mais c'était suffisant pour que leur imagination galope dans tous les sens.
Alors quand il revint le lendemain pour prendre ses fonctions, Lazlo ne fut pas surpris de les entendre deviser à voix basse. Un café encore chaud à la main, le jeune homme s'était rapproché d'un pas élastique.

-Apparemment t'avais raison Andersen, Johnson est parti aux toilettes de l'aile sud, y'a vingt minutes, il est revenu complètement livide !
-Ah bon ? Qu'est-ce qui t'est arrivé, Johnson ?
-J'avais oublié ce que tu disais, du coup j'y suis allé sans me poser de questions... Je me suis installé dans la dernière cabine, tout au fond, celle d'où Steinbeck disait avoir entendu des bruits étranges, là...
-La fameuse cabine.
-La fameuse cabine, exactement !! Mais, alors que je m'asseyais, j'ai senti que quelque chose n'allait pas...
-...Ca fait froid dans le dos...
-Tu crois pas si bien dire, Mark. Parce que c'est justement ça que j'ai senti. Un courant d'air glacial le long de mon dos, jusque sur mes genoux. J'en ai même le poil qui s'est hérissé. Alors je me suis dépêché de filer, parce que je voulais pas que l'esprit me fasse quoi que ce soit !
-Une très sage décision, ça.
-J'ai eu tellement peur, y'avait aucune fenêtre ouverte, aucun courant d'air, rien du tout ! Franchement les mecs ça vaut pas le coup d'aller là-bas, vraiment pas !
-Non mais de toutes façons j'ai toujours pensé qu'elles étaient louches, ces toilettes. J'ai vu que des sorciers aller là-bas...
-Les gars, je pense que le mieux à faire c'est que personne n'y aille tout simplement. C'est vraiment le plus prudent, parce que je me suis renseigné, et... On joue pas avec ces conneries. Je veux dire ils peuvent nous posséder et nous faire faire des trucs affreux, les esprits. Une bonne grosse merde.
-T'es sûr ?
-Absolument certain, c'est le gamin d'hier là, le brun aux yeux bridés, qui me l'a dit. Apparemment ils ont essayé d'exorciser l'endroit un paquet de fois sans y arriver. Mais il m'a mis en garde de jamais y mettre les pieds, et on devrait suivre son avis. C'est hyper dangereux ces histoires.
-Tu l'as échappée belle, Johnson, mon dieu...
-... Faut que je m'assoie, je me sens pas bien là...


Laissant ses collègues subir leur petite crise d'hypocondrie, Lazlo retourna à son poste, un léger rictus railleur au creux des lèvres. C'était une bonne chose que le fameux Johnson soit leur expert en la matière de fantômes. L'homme était gourd, sot, et avait une tendance à l'exagération qui avait tendance à vite être insupportable. Alors le savoir suffisamment traumatisé pour faire une syncope à cause de rumeurs et d'une imagination par trop débordante était un plaisir sans bornes. Et la preuve que la rumeur continuerait d'aller bon train dans les jours qui viendraient. Il aurait juste besoin de mettre un petit coup de pieds dans la fourmilière de temps à autres, histoire de réveiller la mémoire collective. Ce qui n'était pas bien difficile, compte tenu du secret qu'il espérait pouvoir protéger indéfiniment.
Certes, il s'était servi de la pseudo expertise de Kayiman pour noircir le tableau. Mais s'il y avait des fautifs dans cette affaire, ils étaient tous les deux à blâmer. D'autant que la blague était innocente et ne faisait de mal à personne, pour l'instant. A part peut-être Johnson qui, blanc comme un linge, s'éventait rapidement avec son carnet, clamant haut et fort être indisposé.

La matinée suivit son cours. De nouveaux massacres. De nouveau le sang qui coulait sur le sable brossé de l'Arène. De nouveau l'horreur et les plumes de tout le monde, Johnson compris, qui grattaient assidument le papier pour donner les meilleurs mots d'esprit imaginables dans de telles circonstances. En plissant les yeux, Lazlo pouvait apercevoir de petites silhouettes dans l'Arène, parmi les illusions. Des silhouettes sombres, rapides, qui se faufilaient dans les ombres pour assister leurs collègues Illusionnistes dans leurs forfaits. Il lui sembla apercevoir le claquement d'une multitude de tresses sombres autour d'une silhouette à la peau brune, mais sa vue n'était pas assez précise pour être sûr que ce soit une employée ou une nouvelle illusion. Les Jeux étaient une machine bien huilée. Dotée de nettement plus d'infimes rouages qu'il ne l'aurait jamais supposé. Mais dans tout ça, dans tout ce marasme de l'amusement au détriment de la vie, il y avait autre chose qui le tenait alerte. Il n'y avait qu'une seule pensée qui l'occupait à présent, qu'une seule envie qui le démangeait. Celle de rejoindre les toilettes de l'aile sud, et s'assurer que leur petite farce ait déjà commencé à porter ses fruits.

Quand vint la pause, il fit mine de se mêler au reste du groupe étroit que formaient ses collègues. Avant de se désolidariser, peu avant d'avoir atteint la sortie nord, prétextant avoir oublié son manteau à l'intérieur. Mais ce n'était bien évidemment pas pour rejoindre son vêtement qu'il s'enfuyait à travers les couloirs, le pas rapide, toujours ce même sourire malicieux creusant ses lèvres charnues. Il avait un rendez-vous qu'il ne voulait pas manquer avec quelqu'un d'autrement plus intéressant que tous les humains qui l'entouraient.
Lazlo venait de bifurquer à l'angle du couloir, apercevant finalement la porte qui menait à l'antre du "fantôme". Il s'y engageant d'un pas léger quand il vit ladite porte s'ouvrir. L'homme qui s'en échappa et le dépassa au pas de course lui sembla vaguement familier. Tout du moins il devait le connaître, vu l'air surpris qu'il avait abordé en croisant le regard du jeune humain. Lui-même étonné par sa démarche, et le fait qu'il ait plaqué ses mains sur le bas du visage comme pour le caché, Lazlo marqua un temps d'arrêt. Il connaissait ce regard. Ce ne fut que lorsqu'il eut franchi la porte à son tours, et aperçu la silhouette longiligne de Kayiman que le déclic se fit.

-Eh mais... C'était pas Gandalf juste à l'instant ?

Si sa question ne reçut aucune réponse direct, le sourire de Kayiman et son interrogation sur les moeurs actuelles lui apportèrent suffisamment d'informations pour comprendre que si. Gandalf l'Imberbe. Ca avait sacrément moins de classe, maintenant qu'ils en parlaient. Et l'humain se fendit d'un éclat de rire spontané en réalisant que la déchéance soudaine du sorcier avait probablement beaucoup à voir avec le l'adolescent sans âge.

-Je ne dirai rien à personne, mais tu es un génie !

Un génie malicieux, comme ceux qui sortaient des lampes et étaient dotés de pouvoirs phénoménaux. Kayiman était donc le génie des Arènes, une particularité que Lazlo remisa dans un coin de sa mémoire tout en calmant quelques peu son hilarité. Pourtant, il ne lui avait pas semblé qu'il avait frotté quoi que ce soit de particulier pour réveiller une telle créature. Et, malgré ça, le sorcier aux yeux sombres était bel et bien là, et avait bel et bien dépossédé Gandalf de la seule chose qui vaille encore la peine chez lui.
Le regard brillant d'amusement, l'humain s'était rapproché de son comparse. Il lui avait posé une question, et son tour de force momentané méritait amplement une vraie réponse. Même si tout bien considéré, la question était tellement détachée de tout qu'il se demandait s'il ne s'agissait pas d'une énième boutade. Une impression qui s'effaça bien vite, tant Kayiman semblait réellement curieux. Presque impatient. Une attitude pressée, curieuse, qu'il n'avait pas trahie jusqu'à présent. Une attitude juvénile malgré l'âge que trahissaient ses yeux sombres.

-Alors en général, c'est plutôt l'inverse. Le New Yorkais est fier, et peu phlegmatique. Donc si jamais t'en viens à le traiter d'idiot, il aura plutôt tendance à te mettre son poing dans la figure. Et ça, c'est si t'as de la chance. Pour la castration, en revanche, on préfère éviter de nos jours. Il paraît que c'est inhumain. Peut-être que dans ce cas, ça ne s'applique pas tout à fait aux sorciers, mais j'en suis pas sûr à 200% pour être parfaitement honnête.

Une réponse du tac au tac qui, si elle était majoritairement juste, n'était pas moins malicieuse, en témoignait cette lueur qui pointait dans son regard clair. Après tout, les humains avaient érigé un ensemble de lois et de règles que les sorciers devaient maintenant appliquer à la lettre. Et si la société moderne se prétendait illuminée, ou libérée, il avait le sentiment que ce n'était pas applicable au genre sorcier. Tout du moins que les règles devaient être bien plus archaïques, bien moins tolérantes qu'elles ne l'étaient devenues au fil des siècles. Un retour en arrière général, en témoignaient les premiers édits Gouvernementaux qui tombaient ces derniers temps. Ils entraient tous dans une période de l'ombre, où l'esclavagisme avait pris une nouvelle cible, et où les restrictions commençaient à se faire sentir. Mais si le régime était tyrannique, ils étaient encore tous capables de survivre relativement décemment.
Tous, sauf les sorciers.

-Dis-moi, j'ai une question à te poser aussi. On est tous seuls où il faut qu'on compte un fantôme en plus dans la pièce ? Parce que bon, j'ai pas envie de lui servir de costard, si tu vois ce que je veux dire...

Une question légitime, quand bien même elle aurait pu paraître innocente. Parce que son collègue ne laissait jamais rien transparaître, avec son parlé énigmatique et ses yeux sombres légèrement bridés. Aussi, quand Kayiman lança un regard circulaire à la pièce et confirma leur prodigieuse solitude, Lazlo put relâcher son souffle. Rassuré, il glissa une main dans ses cheveux pour les tirer en arrière, se rendant tout juste compte que son coeur s'était mis à battre la chamade le temps que le sorcier réponde à sa question. Parce qu'il n'y connaissait rien, à tout ça. Parce que tout cet univers surnaturel était nouveau et tellement riche qu'il ne savait plus où donner de la tête. Pas par où commencer pour l'intégrer et le comprendre. Une sensation de flou qui lui filait le tournis, et qu'il adorait.
La voix de son compagnon rompit de nouveau le silence. Une voix plus sereine, moins empressée que plus tôt. Une voix douce, légèrement rauque, juvénile malgré les mots qu'elle transportait. Haussant un sourcil, surpris qu'il s'agisse d'une réflexion cette fois-ci et non pas une question sur les us et coutume du monde moderne, Lazlo s'était retourné vers Kayiman. L'Enfer n'était pour lui qu'un concept, une idée inventée de toutes pièces, et n'avait pas autant d'importance que les idées de Bien ou de Mal. Il ne s'agissait pour lui que les élucubrations d'une quantité de vieux braillards qui estimaient nécessaire d'expliquer la vie humaine par des restrictions supplémentaires. Des manières de faire peur pour rétracter les esprits dans leurs carapaces, pour noyer toute envie ou nécessité de rompre les chaînes d'une société trop lourde.
Il n'eut pas le temps ni l'occasion de répondre. Parce que Kayiman venait de jeter un nouveau pavé dans la mare de l'amusement. Et parce qu'il venait d'entr'ouvrir de nouvelles possibilités de débat plus longs, plus animés, et bien moins restreints. Des débats, ou autre chose.

Le regard de Lazlo s'illumina de nouveau. Décidément, le sorcier ne manquait pas de ressources pour le surprendre. Mais ce n'était pas négligeable. Pourtant malgré sa proposition sommes toutes raisonnable, si on oubliait le haussement de sourcil intéressé de son comparse, Lazlo laissa échapper une question toute simple, alors qu'elle venait de filer dans son esprit.

-Ils vous laissent sortir ?

Son innocence revint le frapper en plein visage. Si Kayiman avait émis une telle proposition, il devait bien se douter qu'effectivement les persécuteurs des sorciers leur lâchaient de temps à autres la bride. Que si ça se trouvait, Kayiman avait une vie en dehors de l'Arène, un foyer, quelque chose. Et que ça avait été très innocent voire même condescendant de sa part d'imaginer que tous les sorciers soient parqués comme du bétail dans les tréfonds de l'Arène, les fers aux pieds comme des galériens. Ou des esclaves.
Réalisant à quel point sa question pouvait avoir été mal reçue, il se reprit aussitôt. Il ne voulait pas mettre court à leurs conversations, bien loin de là. Pas alors qu'en plus d'être passionnantes, elles pouvaient avoir une issue bien moins délicate. Après tout, ça aurait été du gâchis.

-Pardon, je veux dire, d'après ce que tu disais j'avais l'impression qu'ils ne vous laissaient pas beaucoup de distraction. Ce qui est vraiment très idiot maintenant que j'y pense. Je veux dire, ce n'est pas comme s'ils avaient prévu des dortoirs pour entasser tous les sorciers, c'est logique même, que vous puissiez sortir. Okay j'arrête, je m'enfonce.

Les mots filaient trop, trop nombreux et trop rapides. C'était sa plus grande faiblesse, cette tendance à être loquace, il le savait pertinemment. Et il ne voulait surtout pas avoir blessé Kayiman, ou avoir froissé son orgueil. Surtout pas.
Ce disant il s'était rapproché du brun. Si la gêne transparaissait suffisamment dans son regard pour être remarquée, il scrutait chacune des réaction du sorcier. Avait-il l'air froissé ? Avait-il l'air de s'en foutre ? Pourquoi est-ce que son visage était aussi insondable alors qu'il avait vraiment l'impression d'avoir merdé ? Mais il était temps de se reprendre. La proposition était belle, l'occasion tout autant. D'autant que le monde était suffisamment sombre pour justifier de s'offrir un instant loin de sa misère.

-Tu l'as bien vu, je me fiche de l'Enfer, des conséquences, et de tout le falbala. Enfin par pour toi, parce que j'espère quand même pas avoir trop gaffé avec mes questions stupides. Mais si la proposition tient toujours, je n'y vois aucune objection. On sera toujours plus à l'aise pour parler dans un bar, loin d'ici, où on ne sera pas chronométrés.

Où tu ne risqueras pas de te prendre une branlée si jamais on te choppe en compagnie d'un humain. Il lui adressa un sourire goguenard, avant de baisser les yeux vers les longues mains arachnéennes du brun. Des mains fines, qu'il saisit entre ses doigts. Une peau fine et douce, celle d'un adolescent tout fraîchement devenu un homme, malgré les années que trahissaient ses yeux. Caressant distraitement le dos de cette main de son pouce, il releva ses prunelles vers le visage du sorcier. Et lui rendit son haussement de sourcil.

-Mais comme tu l'as si bien compris, nous sommes partis pour risquer l'Enfer autant l'un que l'autre. Autant sauter pieds joints dans la brèche, tant qu'on est encore vivants. D'autant que ça sera parfait pour que tu puisses voir le monde actuel de tes propres yeux. Nettement plus drôle que te cogner les Arènes.

Même terni par l'obscurité de cette ère, les temps modernes avaient beaucoup de couleurs, de rires, de sons à découvrir. Des parfums, des goûts, dont il était sûr que Kayiman n'avait aucune idée. Et s'il avait envie de se plonger à corps perdu dans l'inconnu, alors Lazlo serait son guide.


To Be Continued ~

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