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 Comme dans un empire de la méfiance [Kat]

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MessageSujet: Comme dans un empire de la méfiance [Kat]   Mer 31 Juil - 18:37

      Tu envoies une torgnole à ton chien parce qu’il refuse de t’écouter : décidément, ces bêtes-là sont plus difficiles à dresser que tu ne le pensais. Cela fait maintenant trois semaines que tu l’as trouvé, ce cabot des ruelles, alors qu’il boitait sur trois pattes devant l’enceinte électrifiée des anciens chantiers navals, un peu en-dehors de la ville. Tu étais parti plusieurs jours de suite à l’assaut de ces damnés entrepôts de marine, un attirail de pieds-de-biche et de barramines jetés dans la benne de ton camion, le pied rageur et lourd sur l’accélérateur. Derrière l’enceinte encore rudement blindée de ces anciennes bases de la Navy, tu te doutais bien de ce que tu aurais pu récupérer, et tout le profit qu’aurait eu Avondale à recevoir ces surplus d’armement estampillés U.S. Army. Mais les portes pressurisées avaient eu raison de toi et de ton acharnement : tu étais mécano, pas électro, juste petit mécano.
      Alors tu avais ramené le chien, presque par dépit. Une grande bête, mais une sale bête, la gueule un peu pendante, les babines saillantes : un bâtard des rues, endurci à survivre dans les zones délaissées par le Gouvernement. Tu t’étais dit, et tu avais bien raison : si ce cabot-là a tenu tout ce temps seul, alors c’est un coriace, un dur à cuire, une bête increvable.
      Tu savais que le dressage serait ardu, on ne fait pas plier en un jour une carne qui s’était ensauvagée dans les ruines d’Avondale. Mais distribuer quelques crochets du droit à un cabot, ce n’était pas pour te rebuter. Tu commandes et il écrase, c’était la règle, et il faudrait bien que sa caboche de chien finisse par l’imprimer, que tu te disais.

      Maintenant, te voilà de retour au camp d’Avondale, derrière les murs de fortune qui le ceinturent. Ce bastion, c’est un peu ton œuvre : les fidèles de Mitch Carold, le pasteur, c’est des forts à bras, des montagnes de muscle, et dévoués avec ça ! Mais pas ingénieux. C’était toi qui avais commandé le relèvement des palissades du Sud, et la remise en route des groupes électrogènes. Tu pointais du doigt, tu choisissais les pièces, tu beuglais tes ordres pour couvrir le bruit : et eux, les fanatiques, ils exécutaient tes plans. Ca marchait bien, ça marchait même très bien.
      Là, si tu craches au sol, c’est parce que les détecteurs infrarouges de l’armurerie sont encore tombés en rade. Un autre moineau a dû venir nicher dans les circuits mal protégés, ça a fait surtension, et tout est coupé. Si tu avais été là, tu aurais flairé que le système partait de travers : mais tu étais aux chantiers navals, et les colosses de Mitch Carold, eux, ils n’y connaissent rien en électronique.
      Tu ouvres le panneau de commandes, tu prends ton tournevis, tu vérifies les dominos de groupage. Derrière, quelque part, le cabot grogne bizarre, comme s’il avait flairé une drôle de piste. Parfois, ça lui arrive, il gueule la nuit vers l’extérieur d’Avondale, au-delà des clôtures de sûreté ; toi, alors, tu ne te lèves même pas de ton matelas, ce qui est en-dehors de la ville reste en-dehors de la ville.
      Tu continues à bricoler tes fils électriques, tu pestes parce qu’il fait chaud, la sueur roule déjà gros sur ton dos. Le cabot continue à gronder dans les tons sourds, ça devient bizarre, tu jettes un coup d’œil. Ce n’est pas vers l’extérieur d’Avondale qu’il a le museau tourné, mais vers une bâtisse bancale, un peu à l’écart de la mairie ; mais bien à l’intérieur des clôtures d’enceinte, dans le cœur du bastion, et pas dans les friches sauvages qui courent de l’autre côté des murs.

      C’est louche. Tu laisses tomber tes tournevis, tu ramasses ton AK-47 : celui-là, tu ne le poses jamais à plus de trois pas de toi, et tu gardes toujours un œil dessus. Tu siffles trois notes pour faire taire le chien, il se coupe en plein jappement, soudain ventre baissé et oreilles dressées, la truffe tendue et frémissante ; tu lui emboîtes le pas, une démarche de loup, tu as appris cela lorsque tu servais avec les Peacekeepers, et c’est bien pratique.
      Cet abri à la porte mal gondée, d’ailleurs tu dois la retaper, c’est la réserve d’équipements pour les grands froids : aller à New York pour récupérer des carcasses enfouies sous la neige, c’est devenu un business couru, et Mitch Carold n’est pas en reste. Dans la bâtisse, tu sais qu’il y a des fourrures, des briquets, et du cuir canadien : et tout ça, tu t’en moques pas mal. Mais il y a aussi de l’alcool et quelques vivres, alors si un rôdeur est venu pour piller le bastion, tu l’écraseras comme une punaise.

      Tu t’arrêtes devant la porte entrouverte, tu as le souffle court et les mains moites, mais au moins elles ne tremblent pas. Un regard au chien qui grogne toujours plus sourdement, et tu te doutes bien que tu n’es pas venu là pour rien. Mais les maraudeurs ne te font plus vraiment peur, maintenant tu as la technique.

      D’un coup d’épaule tu défonces la porte, tu plonges à l’intérieur du dépôt, tout est noir et tu ne vois rien : le chien bondit en avant et toi, pas le temps d’épauler, tu décharges une rafale à l’aveuglette.
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MessageSujet: Re: Comme dans un empire de la méfiance [Kat]   Mer 31 Juil - 21:08

Les deux semaines que je venais de passer à Avondale comptaient déjà parmi les plus longues de ma troisième vie. J'étais exténuée et cela me rendait agressive. Mon anglais s'érodait, devenait imprécis et parfois incompréhensible et les ricanements moqueurs que je récoltais ne faisaient qu'ajouter à ma frustration. Jamais je n'avais été confrontée à des gens si méfiants, c'en était presque effrayant. On m'avait fait enchaîné interrogatoire sur interrogatoire et mon estomac s'était noué un peu plus à chaque question. Je faisais mon possible pour le cacher, maquillant mon appréhension en indignation, mais la vérité était que j'avais de plus en plus peur. Pour le moment, j'étais une invitée, surveillée certes mais relativement libre de mes mouvements et bien traitée. Ce statut pouvait cependant changer d'une minute à l'autre et je craignais le moment où l'ordre de me jeter en cellule tomberait. L'idée de me retrouver enfermée me rendait folle, j'en faisais des cauchemars les rares nuits où je dormais, les autres étant dévolues à la fouille consciencieuse de ce qui n'était rien d'autre qu'une impressionnante forteresse. Ce n'était pourtant pas la première fois que je me trouvais plonger dans une situation similaire. Des groupes rebelles, j'en avais infiltré deux ou trois déjà, mais jamais aussi bien implantés qu'Avondale. C'était bien là toute la différence. Jusqu'alors, j'avais représenté une lueur d'espoir dans un monde de ténèbres. Ici, j'étais une menace. Pour couronner le tout, ils savaient que j'étais une métamorphe et ça aussi, c'était nouveau. Je ne pouvais pas les blâmer de ne pas me faire confiance, à leur place j'aurai réagi de la même façon. On ne peut se fier à un métamorphe que si l'on est son mage.

Dans tous les cas, il m'était vite apparu, après ma dernière séance questions réponses, que j'avais besoin de repos. Je ne pouvais pas m'offrir le luxe d'une nouvelle nuit blanche. Malheureusement, il me restait encore de nombreux endroits à inspecter avant le « Jour J » et je ne pouvais pas non plus prendre du retard de ce côté là. J'allais devoir m'éclipser quelques heures, en plein jour. Je savais que c'était dangereux, si j'étais prise la main dans le sac cela ne ferait que leur donner des raisons supplémentaires de se méfier de moi et je pourrais dire adieu à mon « traitement de faveurs. » Mais si je ne le faisais pas, le prochain tête à tête avec Carold serait le dernier. Résignée, je m'étais donc employée à fausser compagnie à mes « gardes du corps. » Sous couvert d'assurer ma protection — apparemment, certains fidèles de Mitch Carold avaient plus de raisons que d'autres d'en vouloir au Gouvernement et risquaient de passer leurs nerfs sur moi — ils ne m'avaient pas quitté d'une semelle. Malheureusement pour eux, j'avais plus d'un tour dans mon sac. Je n'avais besoin que d'une fenêtre pour prendre le large. Alors j'avais prétexté me sentir mal et on m'avait raccompagnée à ma chambre. Rick n'avait bien entendu pas manquer l'occasion de me proposer un massage ; le regard lubrique qui avait accompagné l'offre m'avait simplement donné envie de vomir mais je m'étais contentée de sourire sans répondre avant de leur fermer la porte au nez.

Le plan était simple. Me faufiler à l'extérieur, faire ce que j'avais à faire et rentrer avant que quiconque n'eut le temps de s'apercevoir de mon absence. Sur le papier, cela ressemblait à un jeu d'enfants mais je n'étais pas à l'abris qu'un quelconque proche du pasteur me fît demander et si cela arrivait, on ne s'intéresserait pas à mon prétendu état de santé. J'avais donc un temps limité et imprévisible à ma disposition. Autrement dit, j'étais dans la merde. J'attendis une dizaine de minutes, tendant l'oreille au cas où. La tentation de simplement aller dormir était grande, mais je me faisais violence. Ce n'était pas d'une sieste dont j'avais besoin. Quelques heures de sommeil ne rattraperait pas deux semaines de stress intense.

Je m'extirpai de ma prison sans effort. Ce n'était pas la première fois, loin s'en fallait, et je connaissais le mur que j'escaladais comme ma poche. J'étais l'invitée personnelle de Mitch Carold et le pasteur désirait garder un œil sur moi, aussi je résidais dans la mairie, plus précisément au troisième étrage. Il n'y avait aucun bâtiment aux alentours, mais ça ne manquait heureusement pas d'arbres et c'était grâce à l'un d'eux que je retrouvai avec un certain soulagement l'herbe fraîche sous mes pieds nus. J'avais été assez rapide pour ne pas être repérée, le reste serait désormais un jeu d'enfant... jusqu'au moment fatidique où il me faudrait retourner dans ma chambre. J'angoissais déjà rien qu'à cette idée.

Pendant une heure, je fouillais l'avant dernier quartier sur ma liste. Je rongeais mon frein, jetant de fréquents coups d'œil en direction de la mairie qui restait pour le moment parfaitement calme. Nulle doute que si jamais ma disparition était avérée, les alarmes de la ville retentiraient tout azimuts. Je regrettai très vite ce qui m'apparaissait soudainement comme de la fainéantise et décidai d'écourter mon excursion pour mieux la reprendre dès la nuit tombée. Il ne me restait qu'un grand bâtiment à inspecter et j'en aurai terminé avec ce secteur, de toute façon. Je laissai mon regard se promener sur les murs, à la recherche d'une quelconque fenêtre et d'un moyen de l'atteindre. Juste au cas om, je jetai tout de même un œil à la porte et laissai échapper une sorte de feulement : elle était ouverte. Cela pouvait vouloir dire un millier de choses, mais ça ne m'inspirait rien de bon. Au mieux, un étourdi m'avait facilité le travail. Au pire, j'allais tomber nez à nez avec un quelconque gros bras. Lentement, très lentement, je m'approchai de l'ouverture, retenant presque mon souffle. Les aboiements d'un chien derrière moi ne firent qu'accentuer mon malaise, mais je me forçai à mettre tout de côté. Je devais savoir ce qu'abriter cet entrepôt, je n'avais pas le choix. C'était peut-être important, vital pour la réussite de ma mission. Elle avait été très clair. Sers les comme si tu me servais moi. Je n'avais pas le choix.

La pièce était plongée dans les ténèbres et n'abritait aucun être vivant, ce qui desserra le nœud entre mes épaules. Aussi rapidement que si j'avais eu un zombi à mes trousses, je me faufilai dedans et tentai de refermer la lourde porte derrière moi, comprenant au passage pourquoi elle ne l'avait pas été avant. Renonçant, je me promenais entre les impressionnantes étagères. Être nyctalope avait des avantages, je n'avais pas besoin de lampe torche ou de quoique ce soit d'autres, il me suffisait de faire attention où je mettais les pieds. Je conclus rapidement que non, cette cache obscure ne m'était d'aucune utilité. Au même moment, je remarquai que les jappements hargneux avaient cessé et mon cœur s'emballa.

La porte s'ouvrit avec un grincement sinistre. Au même moment, je sautai et saisis une plaque de métal de l'étagère la plus proche. Tirant sur mes bras, je me hissai lestement loin du sol, évitant par la même occasion et la rafale meurtrière et le molosse non moins dangereux. Parfaitement silencieuse, je me réfugiai dans les ténèbres. Je ne respirai plus et l'adrénaline ne me poussait qu'à une chose : fuir. Levant un instant les yeux, j'ébauchai un plan de sortie : j'allais me hisser au sommet de l'impressionnante étagère industrielle sur laquelle j'étais perchée, me déshabiller, cacher mes vêtements, me transformer et fausser compagnie à mon agresseur. Je jetai tout de même un regard en contrebas, cherchant à apercevoir le visage de celui qui m'avait débusquée, et je lâchai malgré moi un petit cri, réduisant par la même occasion toutes mes chances à néant.

Mais je m'en moquais, éperdument. À genoux sur mon perchoir, je ne pouvais détacher mon regard du mécanicien et je crois que mes yeux s'embuèrent légèrement. Il était vivant. Je l'avais cru mort, mais il était là, son arme à la main, à me chercher. Il avait essayé de me tuer, mais là encore, ça m'était égale, j'avais déjà oublié. S'il n'y avait pas eu le chien, je me serai jetée dans ses bras.

« Monsieur Kane ? »

Je fus incapable d'ajouter le moindre mot.
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MessageSujet: Re: Comme dans un empire de la méfiance [Kat]   Jeu 1 Aoû - 12:41

      Le claquement des décharges tintait encore aux oreilles de Travaughn, et l’odeur mauvaise du dépôt lui assaillait les narines : cela sentait le rance, et la fourrure mouillée. D’un œil, le tireur s’assura qu’aucun jerrican de fuel n’avait été atteint par la rafale un instant plus tôt ; aucun être vivant, non plus, le maraudeur s’en était tiré sans une balle dans le buffet. Relevant ses lunettes tintées sur son front, sans quoi il n’y voyait goutte, Travaughn suivit du regard le cabot, qui donnait de la voix sous une charpente métallique.

      Et puis, de là-haut sur son étagère, la fuyarde parla. Cette voix ... Kane laissa échapper un grognement de surprise, et leva les yeux d’un coup, la bouche à demi-ouverte. Sur l’étagère,       là-haut, il parvenait à distinguer une vague forme de femme, une silhouette qu’il refusait d’identifier.
Le cabot jappait, Travaughn lui bourra les flancs d’un coup de botte. Il avait besoin de calme pour faire le point.

      « Kat ? »

      Sa propre voix, sourde, et falote, lui parut imbécile : Travaughn ne croyait pas à ses propres mots. Kat était morte, il y aurait bientôt un an, dans les décombres de Harlem en feu ; avec Trinity, et une bonne partie de la ville, quand tout avait flambé là-bas. Enfin, ça avait dû se passer comme cela, Kane croyait se souvenir ... mais c’était flou ; Harlem, c’était loin. Et Trinity, son visage d’ange, il avait du mal à s’en remémorer les contours.
      Il avait trouvé du sang sur le seuil de la maison quand il était revenu, ça, il en était bien sûr.

      « Qu’est-ce que tu fais là, Kat ? »

      La question était crétine, mais pas moins que leurs retrouvailles : avec New York devenu plus glacial que Gobi, et chaque jour qui apportait son nouveau lot de désastres, Travaughn s’était résigné à ne plus s’étonner de rien. Mais il pouvait encore s’émouvoir, et là, depuis ses orbites creusées par la fatigue, deux larmes menaçaient de venir rouler sur sa peau d’ébène brûlé.

      « Tu es sacrément mal en point, Kat. »

      C’était vrai. Même si la lumière jouait contre lui, et que Travaughn peinait à distinguer la frimousse de la métamorphe au milieu des ombres, elle paraissait plutôt défraîchie : les joues pochées par l’épuisement, les yeux rouges, et la chevelure comme trempée dans l’huile. Elle aurait mieux fait de reprendre sa dépouille de matou, pensa un instant Kane ... même si dans son état, elle serait bien vite devenue un tapis à puces.

      « Viens ici, Kat, descends de là, lança Travaughn, un sourire courbant ses lèvres épaisses ; il n’avait pas oublié de parler lentement et distinctement, pour que Kat puisse quand même comprendre, malgré son mauvais anglais d’immigrée. »

      Et comme il lui tendait une de ses larges paumes, et attrapait déjà une fourrure de renne pour lui couvrir les épaules, Kane siffla à l’adresse du cabot, et lui donna l’ordre :

      « File chercher du secours, toi. Ramène Wood et Blake, les toubibs, et encore d’autres gars si tu en trouves. »
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MessageSujet: Re: Comme dans un empire de la méfiance [Kat]   Jeu 1 Aoû - 18:04

Combien de fois, à la faveur d'une nuit plus noire que les autres, m'étais-je surprise à espérer l'étreinte du mécanicien ? Combien de fois l'avais-je imaginé me rassurer de quelques paroles, chassant par la même occasion les ténèbres autour de moi ? Je m'étais vite résignée à sa mort, que je tenais pour certaine et avérée ; cela ne m'avait pas empêchée de la regretter. Et voilà qu'il apparaissait, là, devant moi, faisant voler en éclat toutes mes certitudes. Déjà, les questions se bousculaient dans mon esprit, me laissant parfaitement paralysée. Comment avait-il survécu à sa confrontation avec ma sorcière préférée ? Qu'en est-il de madame Kane, était-elle en vie, elle aussi ? Que faisait-il à Avondale ? Et d'autres, plus vicieuses. Pouvais-je lui faire confiance ? Se jouait-il de moi, cherchant à m'amadouer pour mieux me trahir par la suite ? Cela faisait deux semaines qu'on me retenait dans la mairie et pas une fois je ne l'avais vu mais cela ne voulait pas dire que l'inverse était vrai.

Il était là, aussi touché que moi en apparence, me tendant les bras comme s'il avait voulu que je m'y précipite ; j'en avais envie. Je ne pouvais le nier, je n'aspirais qu'à oublier Avondale, oublier le Gouvernement, oublier ma mission et l'oublier, elle. Il m'appelait et cela me rappelait ces nombreuses fois où il était resté au pied de l'arbre en haut duquel je m'étais perchée, attendant patiemment de me voir en descendre.

Pourtant, je ne bougeai pas.

Même si j'en mourrais presque littéralement d'envie, je n'esquissai pas le moindre mouvement, me contentant de le regarder. Il aurait pu être un mauvais rêve, une hallucination provoquée par le stress et la fatigue. C'aurait été plus facile. Mais il était bien réel, tout comme les ennuis qu'il allait lui apporter. Déjà, il renvoyait son chien, lui demandant d'aller chercher de l'aide. Je ne savais pas si ce molosse était assez intelligent pour mener à bien sa mission, mais je ne voulais prendre aucun risque. Personne ne devait savoir que j'avais quitté ma chambre, personne, ou s'en était fini de moi et de ma mission. Aussi, me redressant soudainement, faisant trembler mon perchoir précaire, je lâchai un « Non ! » dont l'intensité me surprit moi-même. J'étais terrorisée et cela se voyait.

Je n'avais pas besoin de le regarder pour imaginer son sourcil soudainement relevé. Je me mordis discrètement la joue, cédant à un tic que monsieur Kane connaissait bien et trahissant encore un peu plus mon angoisse. J'étais soudainement complètement dépassée par les événements. Une seule chose m'apparaissait cependant clairement : je n'avais pas envie de mentir. Pas à lui. Pas après tout ce qu'il avait fait pour moi.

« Il ne faut pas... Personne ne doit savoir... Pour moi. » J'avalai ma salive. Je devrais... pas... être ici. »

Je me souviens qu'à ce moment là, j'eus envie de pleurer. Ça ne m'était pas arrivé souvent, jusqu'alors, les larmes ne m'étaient pas naturelles et j'avais d'autres moyens d'exprimer ma tristesse quand j'en ressentais. Mais j'avais compris, rien qu'avec ces deux phrases difficilement bégayées, que mes espoirs étaient totalement irréalistes. Pendant une seconde qui aurait aussi bien pu durer des heures, je compris tout ce qu'il y avait à comprendre. Je lui mentirais, aussi sûrement que j'avais menti aux autres. Je le regarderais dans les yeux et je trahirais sa confiance. Pas par choix, mais parce que j'étais une métamorphe et que j'avais reçu un ordre. Je n'étais pas du genre à me morfondre, j'avais depuis longtemps accepté les règles du jeu et faisais depuis avec, mais je haïs ma condition, cette ultime seconde. Quand elle passa, j'avais tout refoulé.

« Ils me retiennent. Je peux pas quitter le bâtiment, pas depuis que je suis là. J'en peux plus. Alors je sors et... » Je n'avais toujours pas esquissé le moindre mouvement vers mon ancien protecteur et j'étais incapable de deviner ce qu'il pouvait bien ressentir en m'entendant. J'avais déjà bien assez de mal à déterminer mes sentiments. « Doivent pas savoir, monsieur Kane... Pitié... »
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MessageSujet: Re: Comme dans un empire de la méfiance [Kat]   Sam 3 Aoû - 13:21

      Pauvre gosse, c’était un sacré coup qu’elle avait dû prendre sur le crâne, songeait Travaughn. Lui ne comprenait pas un traître mot de ce qu’elle pouvait bien raconter : enfermée, qu’elle disait ? Peu probable. Les derniers à avoir été retenus dans les geôles de fortune d’Avondale, quelque part dans les entrailles de la mairie, c’avaient été trois Peacekeepers retrouvés du sang sur les bottes, celui d’une fillette des faubourgs d’Avondale, que ces soudards avaient mise en miettes. Mitch, le pasteur, n’avait même pas essayé de retenir ses gars, c’aurait été une folie : lorsque les forts-à-bras d’Avondale en avaient eu fini avec les trois soldats, il ne restait plus vraiment quoi que ce soit de solide à enterrer, on les avait achevés à coups de pelle.
      Kat ne pouvait pas avoir été envoyée aux geôles, se dit Travaughn pour lui-même. C’était sûr. Elle déraisonnait, la gamine.

      Mais voilà, dans ses yeux félins et injectés de peur, Kane, du peu qu’il distinguait de la frimousse de la fille, sentit une terreur indicible qui lui secouait l’échine ; et dans la voix, un tremblement pas feint, un vrai frémissement de fugitive. Les sorciers avaient le nez pour ces trucs-là, et cette gamine, elle suintait l’effroi à plein bec.

      « Oh ... gronda Travaughn en faisant volte-face. »

      Là-bas, le cabot tournait l’angle de la porte, la truffe déjà dehors. Damnée bestiole ! Lui qui ne comprenait jamais rien, voilà que soudain il obéissait aux ordres. Déjà il aboyait en plein jour, gueule ouverte, babines baveuses, et devait filer droit sur l’infirmerie de fortune établie sous une tente. Ce qui laissait peu de temps à Travaughn pour hésiter : les sourcils froncés une demi-seconde durant, et son parti était pris. En trois grandes enjambées il était à la porte, d’un coup d’épaule il la défonçait, et l’AK-47 se logeait à nouveau dans ses mains.
      Une rafale d’acier crépita en plein air, transperçant le cabot de part en part, presque scié en deux sous le choc : la bête jappa toutes pattes retournées, carcasse fumante, tous les os brisés net. Ça baignait dans le rouge sale mais ça jappait encore, hurlant à la mort : de toutes les portes du bastion, des têtes en alerte jaillissaient, alertées par la fusillade à ciel ouvert. Encore heureux que les systèmes détecteurs aient été H.S., songea Kane, sans quoi une alarme stridente aurait rajouté à la confusion.
      Une demi-douzaine de gros bras se déversèrent aussitôt sur la place, les armes à la main, un œil mauvais fixé sur le mécanicien : les veilleurs du camp. Travaughn leva complaisamment une main en l’air, une autre pointée sur la dépouille fumante, qui avait tout à fait cessé de remuer à présent.

      « A bouffé les provisions d’hiver, et m’a mordu, le sale cabot, lança Kane en crachant à terre. Comme ça, maintenant, il se tiendra bien tranquille. »

      L’atmosphère contractée se détendit doucement, les fusils s’abaissèrent vers le sol, sans plus personne à tenir en joue. Des regards circonspects se promenaient sur la carcasse du cabot, des mines résignées : ces molosses des rues faisaient de bons gardiens, mais parfois un mauvais coup de sang les rendait fous. Ce n’étaient pas des pedigrees d’élevage, juste des cabots de quartier, souvent errant, et qui aurait pu dire quelle mauvais pâtée ils avaient pu gober sous une poubelle ?
      La haute stature de Kane rassurait, ses yeux profonds achevèrent de calmer la petite foule. De sa voix grave, et calme, il lança à tout Avondale :

      « A rongé les systèmes de sécurité du dépôt, je vais aller les remettre d’aplomb. J’en ai pour la journée. »

      Sans plus de commentaires, Travaughn retourna au travail, du moins le disait-il, et le petit attroupement se dispersa doucement. On ne prit pas la peine de retirer la carcasse du chien, il y aurait bien d’autres cabots pour venir y trouver leur pitance du jour.

      Kane était de retour dans le hangar, et il referma la porte derrière lui, autant que ses gonds disloqués le permettaient. Maintenant, plus personne ne viendrait, ils ne seraient plus dérangés. Travaughn cala l’AK-47 en travers de la porte, puis il revint vers le centre de la pièce.
      Kathie était encore là : ou bien elle était partie un instant, mais la voilà revenue à la même place. D’un bond Travaughn s’accrocha aux étagères, jusqu’à se rapprocher de la fille, leurs visages se faisant presque face. Les grands yeux de la femme-chat n’avaient pas perdu leur éclat, même lorsque qu’elle ruisselait d’effroi.
      Noir dans le noir, elle ne le vit pas venir : le bras droit de Travaughn siffla dans l’air, et une gifle claqua sèchement sur la joue de Kathie.

      « Maintenant, souffla Kane, explique. »
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MessageSujet: Re: Comme dans un empire de la méfiance [Kat]   Sam 3 Aoû - 21:18

Je ne peux pas dire que le sort du clebs m'attrista beaucoup, ce fut même tout le contraire. Il est difficile de retranscrire par écrit mon soulagement quand la bête rendit l'âme et plus encore quand j'entendis monsieur Kane mentir sur les raisons de l'incident. Je n'étais cependant pas assez stupide pour me croire sortie d'affaire. J'étais toujours piégée dans un dépôt dans lequel je n'avais rien à faire. Il allait vouloir en savoir plus, il allait vouloir comprendre et finalement, j'avais échangé un interrogatoire contre un autre. Cette pensée me mortifia encore un peu plus et je me recroquevillai ; je n'avais pas oublié avec quelle facilité le bougre avait su, par le passé, lire en moi comme dans un livre ouvert.
      J'avoue avoir été tentée de fuir, d'autant plus que j'en eus mille fois l'occasion. Il me suffisait de me transformer et le tour était joué, je ne doutais pas de mes capacités à rejoindre ma chambre-prison sans être repérée et, tout exceptionnel que pouvait être l'afro-américain, il n'avait aucune chance de me rattraper si je voulais vraiment lui fausser compagnie. Je m'arc-boutai, mon corps déjà parcouru des frissons familiers qui précédaient la transformation ; un observateur attentif aurait pu voir mes poils pousser à vue d'œil. Je retins pourtant le phénomène, bien consciente qu'agir ainsi entraînerait très certainement ma perte : monsieur Kane perdrait toute raison de me faire confiance et me dénoncerait à mes tortionnaires, qui se feraient un plaisir de... Mieux valait ne pas y songer. Je restai pantoise et essoufflée, cependant, de cette métamorphose avortée. Je devais avoir l'air plus sauvage encore, d'ailleurs. Ma posture n'avait rien de très humain, mes mains posées entre mes pieds écartés, et mes cheveux tombaient sur mon visage. Pour ne rien arrangé, chaque fibre de mon corps luttait contre ma raison, m'incitant à abandonner cette forme inutile et vulnérable pour celle, plus discrète et pérenne, de la chatte que je n'aurais jamais dû cesser d'être. C'était un combat de tous les instants qui explique en grande partie ce qui advint par la suite.
      J'eus à peine conscience du retour de mon bienfaiteur et seul le balancement grinçant de la structure m'apprit qu'il s'était lui aussi lancée dans l'escalade de l'étagère métallique. Pour ce qui était de la gifle, et bien... Je me laissais cueillir comme un fruit trop mûr et le coup me désarçonna totalement. Sans le vouloir, le mécanicien me ramenait à la réalité, m'arrachant aux sirènes de la métamorphose. Cela ne m'empêcha pas de feuler piteusement, tant ma gorge n'était pas faite pour ce son. Sa voix grave me fit pourtant l'effet d'une douche froide et je finis de me ramasser sur moi-même, ne sachant plus ou me mettre.
      « Je suis ici deux semaines, depuis deux semaines. » Je m'arrêtai, cherchant un regard que je trouvai sans peine. Il écoutait et je le crus voir guetter mes mensonges avec résignation. Qu'importait, je n'avais pas le choix. Je ne pouvais simplement pas lui dire la vérité, même si j'en mourrais d'envie. Nous n'étions pas du même bord, tous les deux, plus maintenant. Mais je devais lui faire croire l'inverse. « Le Gouvernement. Je travaille pour eux. Travaillais ! Je veux dire, travaillais » Ne pas réussir à me dépêtrer des temps était parfois un véritable cauchemar, mais il avait l'habitude. Enfin, avait eu. « Pas le choix. Jamais le choix, les gens comme moi. Mais je m'enfuis, dès que j'ai pu. Je me suis libérée. Et je viens ici. Mais ici, personne ne me fait confiance, on me lâche pas, seulement pour dormir et me laver, et on m'interroge, encore et encore. J'en peux plus, monsieur Kane, je suis pas comme ça, je peux pas rester comme ça. J'ai besoin d'espace, de bouger... Tu sais ça. »
      Et comment, qu'il le savait ! Je lui avais fait amèrement regretté les rares fois où il m'avait obligée à rester chez lui, à Harlem. Ça avait été pour mon bien, quand la situation dehors était trop chaude pour être sûre que je reviendrai vivante, mais il avait eu la preuve par l'exemple que je n'étais pas du genre à pouvoir rester plus de vingt-quatre heures dans une même pièce.
      « J'aurai pas dû, monsieur Kane. C'était mal, mais je devais. Je peux y retourner, sans me faire voir. Savent pas que je suis partie. Je peux, et personne saura jamais. » Personne sauf lui. Lui que j'avais cru mort et qui pouvait désormais causer ma perte. Timidement, je m'approchai. Je restai sur la défensive, il venait tout juste de me frapper et ma joue chauffait assez pour m'empêcher de l'oublier. Mais il y avait quelque chose que je voulais absolument faire, une dernière fois, avant de le perdre à jamais.
      Je fourrai mon visage dans son cou. Pendant six mois, il avait été un protecteur. Lui et sa femme m'avaient énormément aidée et sans eux, je serai peut-être morte, incapable de m'adapter à mon corps humain retrouvé. Je ne pourrai jamais oublier cela, mais je savais aussi que peu importe ce qui se passait ce jour là, j'avais perdu monsieur Kane. Dans quelques jours, dans le meilleur des cas pour moi, je participerai à la mort de son pasteur et de ses amis. Il ne me le pardonnerait jamais, alors je voulais retrouver ses bras, une ultime fois, avant de tourner définitivement cette page de ma vie.
      Finalement, j'ajoutai : « Je suis contente. Que tu sois en vie. Et... » Ma voix se brisait, mais je continuai. « Madame Kane ? »
      Je devais savoir.
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MessageSujet: Re: Comme dans un empire de la méfiance [Kat]   Lun 5 Aoû - 20:42

      La fin du monde, il n’y a pas à pinailler, ça vous bouleverse une vie. Avec son épouse probablement morte, le sang de six Peacekeepers sur les mains, et Detroit en miettes, Travaughn se sentait balloté comme sur le dos d’un océan tapageur, embarqué sur une coque de noix soudain naufragée, et dont et dont il retrouvait épars de maigres débris, des poutrelles isolées. Ces débris, on ne pose pas de question, on s’y raccroche. Même s’ils suintent le mensonge. Et Kat, c’était un de ces fragments de la vie passée de Travaughn.
      Lorsqu’elle se blottit contre son cou, Kane lui aussi la serra fort entre ses bras. Voilà presque dix mois qu’il n’avait pas revu sa crinière rousse et mal peignée. Dix mois, par les temps qui couraient, c’était plus que l’éternité. Travaughn resserra encore son étreinte sur la femme-chat.

      « Maintenant, ça va aller, souffla Kane à travers les cheveux graisseux de la fille, quelques mots qu’elle ne pourrait pas manquer, même avec son anglais d’immigrée. »

      Dans cette masse de cheveux sales, et sur tout ce corps pressé contre le sien, Travaughn humait les relents de Kat : cela sentait la crasse, la sueur, et la fatigue, bien sûr. Mais plus encore, cela empestait la terreur et le mensonge. Le sorcier laissa leur longue étreinte durer encore, comme il happait les bouffées jaillissant autour de la fille : elle exhalait la crainte, elle exsudait la tromperie.
      Qu’est-ce qu’on avait bien pu faire à sa Kat, pour la transformer ainsi ? Pas qu’elle ait toujours été un modèle de franchise, loin s’en faut : mais jamais, jamais elle n’avait été terrorisée par la simple présence de Travaughn... Enfin il se dégagea de la douce prison de ses bras, et aussitôt il retrouva l’éclat de ses grands yeux tristes : ceux-là n’avaient pas changé d’un iota.

      « Personne t’approchera, Kat’, souffla un Kane rassurant. Carold est un type bien, il tient ses gars. Et si un seul rôde un peu trop près, tu me l’envoies ... capito ? »

      Fichus souvenirs du temps d’avant ! songea le mécanicien. Même devant cette Kat changée jusqu’à la moelle, couverte de sueur et de mensonges, lui se sentait encore l’âme de la protéger, coûte que coûte. A mesure qu’il s’abîmait dans les grands yeux de la femme-chat, son sourire crispé retrouvait du naturel, et tout lui parut soudain plus simple. Finalement, peut-être que Kathie était bel et bien de retour.

      « Pas grave que tu aies bossé pour les pantins du Gouvernement, Avondale est bourrée de fugitifs et de déserteurs. Tu seras bien accueillie ici, Kat’. »

      Déjà les idées se bousculaient dans la caboche de Kane. Un petit crochet par l’infirmerie pour panser toutes ces éraflures, et puis Travaughn trouverait un endroit douillet pour loger Kathie dans le camp. Il savait même où il pourrait lui dégotter quelques fringues, dans un vieux dépôt de l’Ouest, des containers même pas ouverts. Il paraît même, c’était un bruit qui se propageait dans Avondale, que les frères McStradd avaient dérivé une hydropompe, et que bientôt l’eau chaude reviendrait dans les douches de la piscine municipale.

      Mais avant cela, il y avait d’autres choses à tirer au clair. Travaughn se hissa sur l’étagère, et il prit place aux côtés de Kathie, la saisissant par les épaules. Un grand service rendu à Avondale, voilà qui aiderait Mitch Carold à prendre sous son aile la métamorphe, songeait Kane. De toute façon, c’était la règle dans le camp, on ne nourrissait pas les bouches inutiles ; autant que Kathie s’y plie tout de suite.

      « Ecoute moi, Kat’, on a un problème ici. Un rôdeur. Je n’arrive pas à le serrer, mais il n’est pas bien discret : il y a des traces de pas autour des générateurs, près des bombonnes à gaz, et même dans les salles de la Mairie, près du cadastre, là où personne n’a l’idée de venir promener ses bottes. Aucune idée de ce qu’est ce type, parfois il ne laisse même pas de traces de pas : peut-être un métamorphe, comme toi, Kat’. Et si tu veux mon avis, ce fouinard-là, il flaire comme un espion débarqué droit de la Nouvelle-Orléans pour pincer Mitch Carold. »

      Le visage de Travaughn s’approcha encore de celui de Kathie, comme s’il voulait pister ses éventuels mensonges jusqu’aux tréfonds de ses yeux.

      « Tu peux te glisser dans des souricières où je ne peux pas te suivre, Kat’. Souviens-toi à Harlem, quand tu t’éclipsais par les gouttières. ‘Faut que tu traques ce type, et que tu me dises de quoi il a l’air. Si tu fais ça pour moi, plus un seul des gros bras d’Avondale ne viendra rôder autour de tes baskets, promesse. »

      Au fond, c’était un peu comme un check-up. La vraie Kat’ aurait accepté ce petit job d’inspection, d’autant que c’était un matou qui aimait bien gambader et fureter. Mais pour cette Kathie-ci soudain réapparue, avec ses grands yeux tristes et ses épaules hoquetantes, Travaughn n’aurait juré de rien.

      « Et après, murmura Kane dans un sourire, on ira voir Trinity, elle t’attend. »

      Cet abcès-là, il le dynamiterait plus tard. Mensonge pour mensonge, un peu de douceur ne faisait pas de tort ...
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MessageSujet: Re: Comme dans un empire de la méfiance [Kat]   Lun 2 Sep - 22:35

Je me rappelle l’avoir regardée longuement, tiraillée entre surprise et soulagement. Surprise parce que je m’étais attendue à le voir me questionner plus encore, soulagée parce qu’il semblait me croire. Simplement me croire. Alors même qu’il ne l’aurait jamais dû. Un monsieur Kane confiant était un monsieur Kane qui ne me pousserait pas dans mes retranchements ; mieux, c’était un monsieur Kane sur lequel je pourrais sans doute compter un minimum. J’avais terriblement besoin d’une présence amicale, Avondale s’était montré bien trop hostile pour mes nerfs. Chaque mot qu’il prononçait était un poids que l’on retirait de mes épaules. Il était prêt à m’arracher à cet hôtel de ville infernal dans lequel j’étais cloîtrée et épiée depuis trop longtemps. Il était prêt à éloigner un temps la suspicion des autochtones. Une humaine aurait culpabilisé car je n’allais rien faire d’autre que le trahir, dès que je le pourrais. Mais une humaine aurait eu une seconde voie, elle aurait pu tourner le dos au Gouvernement et à ses traques sanglantes. J’étais immunisée contre les remords ; pas contre les regrets, cependant, et je savais pertinemment, alors qu’il me serrait contre lui, que je le regretterai très longtemps.
La suite devait se révéler des plus surprenantes. J’écoutais sans vraiment comprendre le mécanicien me dépeindre les méfaits d’un maraudeur que je crus dans un premier temps être moi. Le parallèle était facile, après tout : les chances qu’il y eut deux métamorphes fouillant de fond en comble Avondale me paraissaient plutôt faibles. Dans tous les cas, c’était presque trop beau pour être vrai : que me demandait le brave homme, sinon de moi-même m’aventurer un peu partout pour le retrouver ? Il me facilitait incroyablement la tâche, par cette simple requête !
« Si tu veux, » répondis-je et mon soulagement était visible. Difficile de passer à côté, en effet. Mes épaules s’étaient détendues, mon regard s’était éclairé et je m’étais légèrement redressée. Il acheva de me contenter quand il me parla de son épouse, me rassurant de quelques mots sur son état. C’était presque trop beau pour être vrai, mais je n’avais jamais mis en doute la moindre parole sortant de mon afro-américain préféré. S’il disait que madame Kane était vivante, alors c’était qu’elle l’état ! Elle ne les avait donc pas tués. J’étais bien incapable de deviner pourquoi et n’essayais même pas : j’aurais pu devenir folle, en essayant. Elle était simplement trop imprévisible. « Je sais faire. Je vais. »
L’instant d’après, j’étais une chatte. Bon, en réalité, il fallut bien quatre ou cinq secondes pour me fondre totalement dans mon corps animal, ce qui reste un score très honorable. La douleur me laissa groggy mais je n’y prêtais pas attention et, après m’être dépêtrée de mes maigres vêtements, je sautai sur l’épaule de monsieur Kane. Retrouver mes coussinets me fit un bien fou, je me débarrassais par la même occasion du stress et de la tension qui m’empoisonnaient la vie. D’un miaulement, je lui indiquai que j’étais prête.
J’étais encore dans un état bâtard : j’avais l’esprit idéalement clair, comme lavé de sa confusion. Très bientôt, mes pensées allaient s’atrophier pour se concentrer sur le minimum, mais pour l’heure, c’était presque l’inverse et je réfléchissais à cent à l’heure. C’est ainsi que je repérai la première incohérence : monsieur Kane avait parlé d’un maraudeur, peu discret de surcroît. Sans vouloir me vanter, c’était un peu tout le contraire de moi. Je doutais que l’ancien militaire confondît mes empreintes avec celles d’un homme et je doutais plus encore de sa capacité à les trouver. Mes empreintes, pas celles de l’homme. La chatte que j’étais devenue considérait donc l’hypothèse d’un nouvel acteur — incapable que j’étais de mettre en doute la parole du bougre, qui pouvait très bien me mener en bateau — et ce n’était pas pour m’enchanter. Mais, eh ! Ce n’était pas comme si j’avais le choix.
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MessageSujet: Re: Comme dans un empire de la méfiance [Kat]   Sam 7 Sep - 1:46

      « Hey, pas si vite, Sylvestre ... sourit Travaughn en tapotant la tête du matou. »

      L’instant d’après Kane s’emparait de sa Kathie, alors sous sa forme féline, et jetait l’animal en travers de sa musculeuse épaule droite. Et la minute suivante, le mécano retraversait le hangar dans lequel ils avaient tous deux discuté, en rouvrait la porte d’un coup de pied, et bondissait dans les rues de l’Avondale reconquise par Mitch Carold.

      « On va te présenter à tous les gars, maintenant que tu es des nôtres, Kat’, caracola un Travaughn pas peu fier de sa gamine d’adoption. Mais il ne manqua pas d’ajouter, dans un souffle, bas : ce n’est pas plus mal que tu gardes tes poils et tes quatre pattes pour le moment, hein, le temps que les gardiens de la taule t’oublient. »

      A l’extérieur du hangar, sur l’une des cours principales de la petite colonie, devant la concession Chrysler reconditionnée, s’étalaient encore les boyaux tiédasses du cabot abattu par Travaughn. Ses intestins avaient été éparpillés alentour en une longue trainée, et d’autres clebs, trois au quatre au moins, plus pouilleux et pelés encore que celui-là, venaient léchouiller les débris de leur vieux frère. Apparemment, ils trouvaient le festin bien à leur goût : les gueules décharnées engloutissaient des morceaux de chien avec voracité.
      Pas bien morales, ces bestioles, songea Kane. D’un coup de pied, il réarrangea la gueule baveuse d’un clebs qui lorgnait trop vers Kathie.

      A grandes enjambées conquérantes, c’était vers le Temple que Travaughn se dirigeait, la féline serrée sur son épaule droite. A cette heure-là, toutes portes fermées, la bâtisse devait abriter un office tenu par Mitch Carold lui-même : demain une poignée d’espions allait tenter de forcer les barrages au Sud de la Nouvelle-Orleans, et implanter des sondes dans les relais de communication des gardes-barrière. Le pasteur bénissait les hommes, oui, mais aussi et surtout leurs composants électroniques espions : mieux valait mettre Dieu de son côté deux fois plutôt qu’une seule, pas vrai ?
      Pourtant la cérémonie ne freina pas un instant Kane, qui avait pris l’habitude de forcer les portes à coup d’épaule, et le double-battant du Temple n’y fit pas exception.

      « Salut, frères et sœurs ! »

      La voix du mécano roula loin dans la nef du Temple en bois. La trentaine de visages qui se tenaient là se retourna, les corps pivotèrent sur place pour voir quel intrus venait ravir la vedette à un Mitch Carold plus vitupérant que jamais. Celui-ci, drapé dans sa chasuble noire, faisait craqueter ses jointures blanchies le long du pupitre de bois noir sur lequel il avait posé trois Bibles qu’il ne quittait jamais ... sans oublier son SIG Sauer P226, qui le quittait encore moins que ses bouquins sacrés.
      Le pasteur avait la face tout empourprée, visiblement Kane interrompait une grand-messe rugissante à son point d’orgue, lorsque Mitch Carold énumérait les bêtes vouées à jamais aux gémonies éternelles de l’enfer ; et la liste était plutôt copieuse. Mais Travaughn s’en souciait médiocrement, le saint homme trouverait bien le temps un autre matin pour crachoter sa sainte bile.

      Trois gros bras avaient bondi en travers de l’estrade, une batte de baseball passée sur l’épaule, comme pour défendre Mitch Carold à leurs corps défendants : et ces anciens dockers avaient les os épais. Mais le pasteur s’était éclairci la voix d’un demi-ton, et un simple haussement de sourcil acheva de faire taire l’assistance, et d’écarter les barrages humains qui avaient jailli devant Travaughn.
      Le mécano saisit sa chance, remonta l’allée centrale quatre à quatre, et bondit à côté du pasteur. Comme il avait déposé le félin sur le pupitre, Kane se pencha vers l’oreille de Mitch Carold, et y glissa quelques phrases que nul autre ne devait entendre. Un sourire à demi-dément illumina les traits creusés du pasteur-Maire autoproclamé.

      « Brebis galeuses, hommes sans foi ! tonna un Mitch Carold plus excité que jamais, et reprenant les vieilles formules qu’il aimait servir à ses fidèles, voici un grand jour ! Une nouvelle métamorphe va rejoindre les cœurs purs d’Avondale-la-bénie. »

      La voix du pasteur tremblait, presque chavirée d’émotion. A part pour les quelques antillais fanatisés qui croupissaient dans la quasi-dictature religieuse d’Avondale, il devenait manifeste que l’homme du Temple commençait sérieusement à tourner la carte ...
      Travaughn lui abandonna le matou, sur lequel Carold apposa deux mains fébriles comme il lançait d’un timbre chevrotant :

      « Métamorphe, prêtes-tu serment devant nous tous de combattre pour Avondale-la-bénie, et rejoindre les purs de cœur ? »

      Kane s’était reculé de trois pas. Il commençait à avoir pris le pli avec ces cérémonies baroques d’initiation, leur petit côté ésotérique faisait le sel des jours moroses. D’habitude Mitch Carold assurait seul le spectacle, et le mécano demeurait mutique et paisible. Mais cette fois, c’était Kat’, le matou métamorphe subitement ressortit d’on ne savait où ... alors Kane souffla à l’adresse de sa presque-fille :

      « Tu fais le bon choix, matou. Trinity sera fière de toi. Tu la reverras bientôt, pas de trouble. »

      Si on avait regardé la face de l’Afro à cet instant, on aurait vu un sourire féroce et carnassier lui tordre les lèvres, et révéler ses dents blanches. Le minou était pris dans la nasse.
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MessageSujet: Re: Comme dans un empire de la méfiance [Kat]   Mer 11 Sep - 18:22

Pour bien comprendre la suite des événements, il est important de garder à l'esprit que j'étais, alors, une chatte et pire encore, une chatte qui ne désirait rien de plus que me lancer à la chasse de ce métamorphe fantôme, qui pouvait être moi sans forcément l'être. Mes capacités de raisonnement n'étaient pas à leur plus haut niveau et j'étais plutôt du genre à rester focaliser sur une idée simple, quitte à en changer souvent. Toujours était-il que j'étais à des années lumières de m'attendre à faire irruption dans une église, juchée sur l'épaule de monsieur Kane. Je ne m'y attendais tellement que je ne le percutai pas directement, allant jusqu'à miauler d'impatience quand le mécanicien s'arrêta. Pour montrer mon impatience, je plantai gentiment mes griffes dans sa chemise, y prenant légèrement appui pour sauter souplement au sol. C'était sans compter la main de monsieur Kane qui appuya sur mon dos au même moment, comme pour me signifier de me tenir tranquille. Je n'aimais pas ça, mais c'était lui, alors je feulai seulement pour la forme et tint ensuite tranquille.
Je pris alors conscience de la foule qui nous entourait ; plus précisément, parce que j'avais beau être une chatte je n'étais pas devenue débile, je fis l'effort de m'y intéresser. Mes yeux matous parcoururent l'assemblée, notant les expressions hétérogènes. Il y avait de la surprise, il y avait de la colère, il y avait un peu d'amusement aussi, comme s'il eut s'agit d'une blague devenue routinière. Je reconnus néanmoins un visage et mon poils se hérissaient : c'était l'un de mes gardiens. Il ne me fallut pas une seconde pour repérer le second. Ainsi, j'avais été laissée « sans surveillance. » Ce n'était guère étonnant, au final, faire le piquet devant une porte ne devait rien avoir de passionnant, surtout quand il suffisait de la fermer à triple tour pour être tranquille. Je n'étais donc pas supposée être là et la peur monta d'un cran. S'ils me reconnaissaient... Je ne savais pas si monsieur Kane pourrait y faire quelque chose. Après tout, s'il ne m'avait pas vu pendant les semaines que j'avais passé dans l'Hôtel de Ville, son influence devait être plutôt limitée. En même temps, il se tenait au milieu de tout le monde, droit et fier, et...
Mes griffes se plantèrent dans l'épaule du noir. Pas dans sa chemise, non, dans son épaule et jusqu'au sang pour ce que j'en savais. Qu'importait car devant moi se dressait rien de moins que Mitch Carold en personne. L'homme dont je planifiais patiemment l'assassinat depuis des mois me faisait — plus ou moins — face et j'étais sans défense. Ce n'était pas la première fois que je le rencontrais, nous avions déjà eu le plaisir d'échanger quelques aimables (sic) paroles au détour d'un de mes interrogatoires, mais j'avais toutes mes capacités intellectuelles. Je me rappelai alors des paroles de mon protecteur et me détendit lentement. Il était vrai que personne ne m'avait sous ma forme animale et que j'étais donc incognito.
Mais tout de même, j'en venais à me demander à quoi jouer ma monture. La chatte que j'étais n'était pas capable de se méfier de monsieur Kane, il m'inspirait une confiance presque infinie quand je me couvrais de poils. Cela ne m'empêchait pas, cependant, de ne pas comprendre son petit jeu et de m'en inquiéter. Avait-il seulement saisi ma situation ? Qu'espérait-il gagner à m'amener ici ? Il allait me confondre malgré lui, le pauvre bougre !
J'allais pour me dégager de sa poigne et me tailler sans demander mon reste quand tout s'emballa. Lâchée sur un pupitre, j'en griffai d'abord le bois et me voutai silencieusement. Mes yeux ne quittaient pas l'étrange couple que formaient monsieur Kane et Mitch Carold, attendant le bon moment pour me faire la malle. Malheureusement, il ne vint pas, l'un ou l'autre ne pouvait s'empêcher de me regarder à tour de rôle alors qu'ils se parlaient. Leur échange ne dura de toute façon que quelques secondes et je vis l'impressionnante carrure du pasteur s'approcher de moi et ses doigts boudiner se poser sur ma fourrure. Un contact hautement désagréable qui m'arracher un frisson révélateur. Sa voix résonna dans l'église, m'assourdissant les oreilles au passage. Je compris qu'il attendait une réponse de ma part et miaulait, sans trop savoir ce que je faisais. Cela sembla lui suffire, dans tous les cas.
J'entendis à peine ce que me disait monsieur Kane ; une histoire de bon choix. Je remarquai seulement son sourire éclatant et... un brin effrayant. S'il avait été un autre, j'aurais reculé. En l'occurrence, j'étais condamnée à ne pas savoir quoi faire. Pour m'arracher à cette étrange et dérangeante vision autant qu'à la proximité de Carold, je me laissai tomber au sol. Les regards des uns et des autres suivirent ma trajectoire et je leur tournai le dos, comme pour mieux les fuir. Tout le monde semblait suspendu au moindre de mes mouvements et je détestais ça. J'avais envie de leur miauler de se trouver un autre matou à reluquer. J'avais à faire, après tout. En premier lieu, il était désormais urgent que je rentrasse à la base et, plus particulièrement, dans ma chambre-prison. Comme je n'arrivais pas à comprendre ce que voulais faire monsieur Kane, je décidai de me débrouiller seule et cela passait par revenir à mon point de départ.
Prochaine étape, donc, sortir de l'église.
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MessageSujet: Re: Comme dans un empire de la méfiance [Kat]   Dim 6 Oct - 12:42

      « Heat’s comin’on, que tu grondas dans ta barbe. »

      Ton vieux réflexe de pilote de l’U.S. Air Force : Heat’s comin’on. C’est ce qu’on bougonnait juste avant que les ennuis nous tombent sur la carafe, pas vrai ?

      Le matou avait mis les voiles, il avait bondi à bas de la petite table dressée devant Mitch Carold, et il filait droit vers la sortie à pleins coussinets. L’instant d’après, trois mains avaient plongé sous trois aisselles, et serré trois crosses dans trois holsters : les gorilles avaient leurs consignes, on ne refuse pas la bénédiction du vieux Carold.
      Depuis que le pasteur avait repris Avondale en main, les consignes dans le temple avaient changé : nul n’entrait sans armes dans l’enceinte, c’était la règle dans leur petite colonie parano. Tu avais plongé la pogne dans tes poches, et déjà tu en extirpais un vieux cinq-coups de ta fabrication, lorsque la première rafale crépita sur le pavement de faux marbre. Les trois brutes avaient ouvert sur le feu sur Kathie.

      Tu n’avais pas pu riposter que des éclats de balle sifflèrent en tous sens, l’atmosphère devint hurlante sous deux secondes à peine. Une voix brailla son allégeance au Gouvernement, d’autres timbres grognèrent contre les infiltrés. Alors c’était vrai, les services de la Nouvelle-Orléans avaient avancé leurs pions jusqu’à l’intérieur des palissades d’Avondale ?
      Tu ne l’avais pas cru. Et puis là, avec cette cervelle de gamin qui venait dégouliner sur ton épaule, et des douilles qui ricochaient contre tous les murs, tu commençais à douter. Finalement, tu avais échoué, avec tes petits murets électrifiés : la colonie, c’était un sacré gruyère, tout plein de métamorphes-rats gouvernementaux.
      Plus de trace du félin. Mitch aussi s’était tiré, sûrement qu’un gorille l’avait flanqué sous son bras avant de filer droit au presbytère. Ou peut-être que le vioque agonisait sur les tapis molletonnés, tandis que ça crépitait tout alentour.

      Une première balle t’érafla le long de la joue, la deuxième alla se loger droit dans tes viscères. Ta petite pétoire fit claquer trois coups dans le vide, sans bien savoir où : quelqu’un grogna dans le brouillard devant, une nouvelle rafale alla siffler au-dessus de tes cheveux, et l’instant d’après tu plongeais sous un banc. Ton ventre gargouillait bizarrement, tout percé de courants d’air ; tu préféras ne pas regarder.

      D’abord ça crépita pire qu’à Detroit, dans les bonnes années, quand tu tirais des Camarros pour aller courser la police. Et puis ça commença à se calmer, ça s’apaisa tout doucement : il ne devait plus y avoir grand-monde sur ses pattes. Quelques bébés pleuraient, oubliés dans leur coin, pendant que les braves parents préféraient sauver leur peau et ne pas s’encombrer d’un couffin. Une fillette devait crier sous la chaire, un peu à ta gauche, et à sa plainte détruite tu devinais qu’elle y avait laissé un bout de sa mâchoire. Artiller des gosses, même en ’93 en Somalie, tu n’avais pas fait.
      Une vague silhouette se dessinait à six pas devant toi, et elle sulfatait dans les grandes largeurs, la bouche toute déformée par des borborygmes. Peu importe que ce type-là soit gouvernemental ou pas, il mitraillait trop : tu lui fis cadeau des deux dernières charges de ton cinq-coups, et il alla crever sur les tapis.

      « Booya ..., tu soufflas, ta peau noire couverte de poussière blanche, et d’un peu de rouge. »

      Tout le Temple d’Avondale n’était plus qu’un champ de ruines, ça avait tellement crépité que les lustres s’étaient effondrés, et une poutrelle gisait brisée depuis le plafond de vieux bois. Quelques dernières détonation claquotaient ici ou là, dans la brume de poudre et les râles des gamins écharpés. Quelque part la fillette criait toujours, elle avait un peu la voix de Kat’. Tu roulas sur le ventre, rattrapas d’une main tes boyaux tout dépareillés, et tu rampas vers l’allée centrale. Ca pleurait de partout, pas seulement les gosses, les hommes aussi. Ah, elle était belle, la révolution d’Avondale, éventée et éventrée par les rats du Gouvernement.

      Tu t’étais hissé sur tes genoux, le monde oscillait à droite et à gauche, tout tournait et retournait autour de toi. Où était la fillette ? Il y avait une forme filiforme qui s’étirait devant toi, trébuchant sur deux pieds malassurés.

      « Kat’ ? »

      Ce n’était pas Kathie. C’était une femme,  une Afro comme toi : mais les balles l’avaient frappée de part en part, son bras droit n’était plus qu’un tamis décharné. Dans ses yeux fous passaient de grandes fièvres. Elle hurla des jurons et des crachats des glaviots, et puis invoqua la justice du ciel, et d’autres fadaises fondues encore. Tu aurais bien détourné les yeux, et cherché la fillette ; mais cette femme n’était pas seule, elle avait une masse noire au bout de son bras gauche. Comme une poire, mais avec une goupille au bout ; et l’instant d’après, il n’y avait plus la goupille.

      Tu laissas là tes intestins, tu bondis sur la femme, tu lui brisas le poing pour lui arracher sa grenade : mais ça pleurait alentour, ça criait, ça larmoyait, et toi tu avais une papaye explosive au bout du bras. Les options étaient maigres. Un coup de genou pour plier la femme en deux, tu lui fourras la grenade dans la bouche, et refermas les mâchoires d’un coup de coude.

      L’instant suivant, tu l’avais plaquée contre le sol, tu recouvrais sa bouche de ton ventre tout perforé. La fillette pleurait encore, bientôt son horreur allait redoubler ; mais au moins elle en sortirait vivante. Et peut-être Kat’ aussi.

      Tu n’aurais pas pensé finir dans une telle ignominie. Encore une fois, tu grognas : « Booya ! ».

L’instant d’après, il n’y avait plus rien : seulement un temple affolé, aux murs maculés de rouge et de violet.
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Comme dans un empire de la méfiance [Kat]

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