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 Abandominium | Natascia

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MessageSujet: Abandominium | Natascia   Jeu 5 Sep - 19:40

      Onze heures du soir sonnaient sur la Nouvelle-Orléans, dans une heure ce serait le couvre-feu, qui vient d’être instauré en Louisiane quelques jours plus tôt. Travaughn rajusta le long foulard rouge qui lui entourait le cou, et poussa un petit sifflement épaté : il n’aurait jamais cru voir la ville dans cet état.
Partout, des silhouettes sombres s’encouraient, des individus brumeux s’empressaient de rentrer chez eux. Quelques ahuris beuglaient à la Lune qu’ils tiendraient le trottoir, et resteraient dehors toute la nuit, mais on avait vite fait de leur clouer le bec. Même les filles du quartier rouge, ici à Storyville, avaient renoncé à lever le client à une heure aussi avancée de la nuit : quelques passes se terminaient à la va-vite, dans les fourrés, ou derrière une voiture. Lorsque les cerbères du Gouvernement débarqueraient pour faire respecter le couvre-feu, cela ferait du vilain pour tous ceux encore dehors à minuit.
      Les rumeurs sur le retour des zombies dans les quartiers Nord ont embrasé la Nouvelle-Orléans, alors même que le port d’armes à feu vient d’être prohibé. A Storyville les choses semblent aller de mal en pis : tous ont renoncé à leurs pétoires, mais plus personne ne sort sans un couteau de boucher ou une hachette à la ceinture. Des éclats argentés rôdent alentour, lorsque la Lune vient danser sur les armes blanches qui se dressent dans toutes les mains, ou pendent à toutes les ceintures. Il y a un parfum d’état de guerre qui plane sur le plus rebelle des quartiers du Nord, Storyville.

      Travaughn jouait de l’épaule pour aller plus  vite, alors qu’alentour tout le monde trottinait pour retrouver ses pénates. Lui, il était loin de son foyer, Avondale : coup de chance, il n’avait pas prévu de respecter le couvre-feu cette nuit. Pas du tout, même.
      Ses pas le portèrent presque automatiquement le long des rues aux pavements éclatés, vers une façade insalubre et mangée par les moisissures : Seven Deadly Sins, te revoilà donc. Boui-boui infâme des camés jusqu’aux os, baraquement misérable d’épaves sur pattes, et temple incontesté du trip surtaxé en poudre ou en seringue, Seven Deadly Sins était le point rouge de Storyville.
      L’endroit idéal pour une nuit mouvementée, sourit Kane.

      L’Afro-Américain marcha jusqu’au mur déchiqueté par le temps, franchit la porte branlante sur son seul gond, puis plongea dans les entrailles du cabaret. Au sous-sol, comme toujours, cela planait à tout-va : une douce musique faisait mourir les inquiétudes sur les lèvres, détendait les mains crispées sur les biffetons, et propulsait les camés vers leur idylle hors de prix. Les fumées âcres se forèrent un chemin jusqu’à la gorge de Travaughn et lui brûlèrent à moitié les poumons. Bienvenue dans l’antre des péchés mortels, mon gars.
      Kane marcha au comptoir, et commanda quelques cachets sans vraiment regarder. Il n’était pas là pour ça, mais c’était la règle : à Seven Deadly Sins, tu achètes au moins un cachet réglo au patron. L’Afro laissa tomber quelques billets, saisit ses deux maigres gélules, et les envoya se perdre dans une de ses poches. A un camé intoxiqué qui lui jetait de grands yeux envieux, Kane envoya un haussement d’épaules maussade, et poursuivit sa route. D’une main il ajusta son long foulard d’un rouge écarlate, qu’il avait soigneusement noué autour de son cou.

      Maintenant il avait rejoint les escaliers de bois craquelé, il montait vers les étages saturés de came. On aurait pu croire que plus on montait, et plus l’air s’éclaircissait : d’autant que tous les carreaux ou presque avaient été brisés, et un froid glacial vous saisissait le cœur dans les couloirs. Mais en fait, chaque étage n’était qu’un alignement de petites portes misérables, derrière lesquelles s’allongeaient des chambres miteuses presque comme des cellules. Et à parcourir le couloir, on s’apercevait que chaque chambre exhalait sa propre variété de fumette, d’une couleur et d’un parfum différents à chaque fois. Le cocktail était à vous retourner l’estomac ; Kane serra les dents et monta encore.

      Au troisième étage, tout était complet. Travaughn dut pousser jusqu’au quatrième pour se dégotter, en milieu d’étage, une chambre plus ou moins inoccupée. On les repérait à la fumée un peu moins épaisse qu’ailleurs. Kane ouvrit la porte d’un coup d’épaule, et laissa tomber ses sacs sur le lit, après s’être assuré qu’aucun camé en manque ne trainait dans un recoin.
      Il n’y avait là qu’une fille. A peine treize ans, la gamine, et même pas trente kilos de chair sur les épaules. Avec ses grands yeux vides, et ses cheveux qui tombaient comme un rideau sale, pas besoin de lui demander comment allaient les choses : celle-là devait être camée jusqu’à l’os depuis le berceau. Vaguement elle murmura quelques mots inaudibles à l’adresse de Travaughn, et releva sa minijupe tachée pour révéler deux cuisses maigres comme des aiguilles, et grêlées par les piqures.
      C’était le genre de fille qu’on ne trouvait qu’à Seven Deadly Sins : pas bien jolie, mais au fond d’un trip, qui l’aurait remarqué ? Il y avait des clients un peu tordus qui aimaient marier la seringue et les bas résille, la coke et les filles. C’était pour cela qu’on avait aménagé des petites chambres dans les étages : et d’une porte à l’autre, des gamines plus décharnées les unes que les autres venaient toquer, et proposer leurs carcasses maigrelettes en échange d’un demi-ecsta’.

      « Vire de là, grogna Travaughn. Il me faut juste la chambre, pas une fillette en crise de manque. Dégage. »

      La gamine s’accrochait à la chambre, ses yeux lorgnaient avec envie vers les deux sacs que Travaughn avait jetés sur le lit : son instinct de camée rêvait à des montagnes de cachets dans ces deux sacoches de jute. Déjà elle passait deux doigts sur son T-shirt déchiré, et dénouait les deux bouts de tissu pour révéler sa poitrine presque creusée.
      Kane bondit sur elle et la gifla deux fois, avant de la propulser vers la sortie, sans se soucier qu’elle ne tienne plus sur ses jambes comme des balais, et s’étale sur la tapis crasseux du couloir. La gamine le regardait sans comprendre, le front plissé par le manque.

      « Tu vires de là, répéta Travaughn, et vite. »

      La fille se remit sur pattes et alla boiter vers d’autres chambres, d’autres camés. Kane la surveilla un instant du regard, pour s’assurer qu’elle ne reviendrait pas, puis il dénoua le grand foulard rouge qui lui entourait le cou. D’une main expert il fit un nœud triple, et passa le tissu rouge autour de la poignée : quant à la porte, il ne la claqua pas, mais la laissa entrouverte.
      Un foulard rouge sur une porte à demi-fermée, c’était un signal bien connu à Seven Deadly Sins : celui qui se tenait là était venu pour affaires, pas pour se camer les narines. C’était du business.

      Kane retourna s’asseoir sur le lit, et promena un regard plein d’espoir sur les deux gros sacs de jute qu’il avait déposés là. Pourvu que cela fonctionne ...
      Travaughn poussa un soupir, s’adossa contre le mur crasseux, et tira un large couteau de sa botte droite. Sage mesure de précaution. Dans l’enfer de Seven Deadly Sins, on ne savait jamais qui pouvait franchir le seuil de sa porte.

      Puis il commença à attendre.
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Abandominium | Natascia

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